Les enjeux des traditions dans l'armée au XIXe siècle (1789-1914)

Dans l'armée du XIXe siècle, les traditions sont l'objet d'une « guerre totale ». Ce conflit se déroule sur différents champs de bataille : au niveau de l'idéologie transmise par les traditions, à travers les vecteurs privilégiés que chaque tradition utilise mais aussi au niveau humain, puisque différentes coteries d'officiers se forment et s'affrontent à cause des traditions militaires successives de cette période.

I. D'une tradition à l'autre, un débat fratricide d'idées

A. Les traditions militaires « aristocratiques » et « révolutionnaires » : le combat de la légitimité contre celui des libertés

Au début du XIXe siècle, on trouve peu de diatribes de militaires contre les traditions : les tensions qu’elles suscitent sont cachées et ne se dévoilent qu’au lecteur assidu, comme en témoigne la préface de L’histoire du drapeau, des couleurs et des insignes de la monarchie française: « Quelques bons esprits seulement ont bien conçu leur mission, et l’ont noblement remplie, mais c’est le petit nombre (...) Dépositaires du feu sacré des bonnes traditions, eux seuls cependant ont le sentiment d'un travail consciencieux » Cet extrait nous montre qu’il est difficile de saisir le débat qu’il existait autour des traditions de l'Ancien Régime, en particulier sous la Restauration. Mais il apparaît en filigrane.

En effet, l'auteur poursuit son propos, convaincu qu’il détient la bonne et l’immémoriale tradition militaire, celle de l’Ancien Régime : « J’ai trouvé dans mon respect pour les anciens souvenirs un guide plus honorable et plus sûr : je l’ai suivi dans une route plus française, et je crois avoir été mieux conseillé. » Son témoignage nous montre que l'ancienne tradition « aristocratique » survit dans le cœur de certains militaires bien après 1789. Elle est même vigoureuse, comme le prouve au fil des pages la critique des nouvelles traditions militaires « révolutionnaires ». On peut ainsi lire au sujet de la tradition du drapeau : «La France philosophique ne bénit plus ses drapeaux, quoique cette cérémonie ajoutât au désir de les rapporter ornés de palmes de la victoire, une volonté capable de faire surmonter les plus grands dangers et d’enfanter les plus beaux prodiges de vaillance pour les conserver. On y a substitué une sorte de fascination de parti dont le résultat est biend’attacher quelques soldats à leur drapeau, tandis que la masse n’y voit réellement que de la matière et ne saurait qu’y prendre un faible intérêt » Ces passages permettent de comprendre que la réappropriation des traditions militaires « aristocratiques » par d’autres courants au XIXe siècle est d’autant plus mal vécue, qu’elle leur donne un sens nouveau, sous couvert de stabilité

Ces tensions s’expliquent aussi par la politisation importante des traditions militaires :

« L’opinion publique qui exerce en ce moment le pouvoir parmi nous, a des couleurs spéciales et qui la caractérisent. Nous ne recherchons point d’où viennent à la révolution ses couleurs ; elle doit le savoir, et,encore une fois, un tel sujet est étranger au nôtre : nous dirons seulement d’où elles ne sauraient venir.Toutefois il ne peut résulter pour nous grand honneur du succès, parce que nous avons affaire à des avocats que leur propre cause embarrasse, et dont la position est telle que, pour relever l’origine de leur signe extérieur de politique, ils sont forcés d’exalter un drapeau dont la gloire les offusque, ou que, s’ils sont assez maladroits pour ravaler celui-ci, ils rabaissent l’autre d’autant : cercle vicieux où ils se débattent en vain, et dans laquelle ils sont réduits tout à la fois à se targuer de principes qui ne sont point les leurs, à reconnaître des gloires qu’ils détestent, à soutenir des paradoxes qui leur pèsent à eux-mêmes, à invoquer des autorités plus que suspectes, et, ce qui est le pire de tous les désavantages, à se prévaloir de faits absolument controuvés. »

Cet extrait nous indique que le débat autour des traditions n'est pas un fait isolé et qu’il ne se résume pas à la condamnation de l’influence révolutionnaire par un monarchiste. Il ne s’agit pas d’une simple opposition politique : les traditions sont perçues comme un enjeu proprement militaire. On retrouve en effet le même type de propos chez les orléanistes, très conscients des dangers qu’il y a à toucher aux traditions militaires anciennes. Il veulent les protéger car cela influence l’essence même de l’armée, l’esprit militaire : « Que les caprices mobiles de la mode s’exercent sur la forme des schakos, sur la coupe des habits, sur l’ampleur des pantalons, sur le plus ou moins de courbure des sabres, cela se conçoit ; mais la constitution de l’armée devrait être à l’abri de la hache des novateurs » Cette fois-ci, c’est sur l’uniforme que le débat se porte. Pour renouer avec l’aspect prestigieux qu’il connaissait sous la monarchie, l’auteur s’insurge contre les tenues dépareillées des soldats révolutionnaires et impériaux. Son témoignage, influencé par la conception« aristocratique » du métier de militaire (pratique du bal, du spectacle...) confirme l’enjeu social des traditions militaires.Mais il traduit aussi une conception différente de l’armée. « Il faudrait que la considération publique offrit aussi des dédommagements ; il faudrait qu’on pu être fier de son uniforme, qu’on pût s’en parer dans les bals, au spectacle, le montrer avec un sentiment d’orgueil aux yeux de ses concitoyens. Il en est autrement: l’opinion, les habitudes de la capitale le repoussent (...) l’officier semble vouloir faire oublier qu’il est militaire. »

De leur côté, les tenants de la tradition militaire « révolutionnaire » réagissent aussi violemment face aux traditions« aristocratiques » de l’armée. Dans L’Armée française, par exemple, J. Ambert s’oppose à la vision aristocratique de la guerre : « Ils ne voient dans nos luttes armées que des voyages sanglants, des batailles tonnantes (...) mais le côté philosophique ou politique de ces larges mouvements de population est généralement très peu saisi (...) Nos soldats, quand ils parcouraient le monde entier, travaillaient pour les arts, la civilisation et la liberté. » Et l’auteur de rajouter : « Vous leur direz que le génie de la Révolution a aussi des révélations sublimes, et qu’il éveille une puissance de pensée supérieure à celle qui préside aux créations de la poésie et de la philosophie (...) ». Les citations choisies par l’auteur donnent un bon éclairage sur la vigueur du combat contre les traditions militaires aristocratiques, notamment dans cette réponse du Maréchal Lefebvre à un grand seigneur : « Vous êtes fier parce que vous avez des ancêtres, et bien, moi, je suis un ancêtre ! »

Dans Servitudes et Grandeurs militaires, Alfred de Vigny n’hésite pas à condamner lourdement les traditions « aristocratiques » imposées aux hommes : « La vie est triste, monotone, régulière. Les heures sonnées par le tambour sont aussi lourdes et aussi sombres que lui. La démarche et l’aspect sont uniformes, comme l’habit. La vivacité de la jeunesse et la lenteur de l’âge mûr finissent par prendre la même allure, et c’est celle de l’arme. L’arme où l’on sert est le moule où l’on jette son caractère, où il se change et se refond pour prendre une forme générale imprimée pour toujours. L’homme s’efface sous le soldat.» Ces quelques lignes montrent à quel point la tradition militaire est un enjeu idéologique : elle conditionne les hommes. Aussi regrette-t-il amèrement l’armée nationale, qui laissait librement luire et flamber le feu national et guerrier de la France : « (...) j’ai droit de parler des mâles coutumes de l’Armée, où les fatigues et les ennuis ne me furent point épargnés, et qui trempèrent mon âme dans une patience à toute épreuve, en lui faisant rejeter ses forces dans le recueillement solitaire et l’étude... » Il reste fidèle à la tradition militaire « révolutionnaire » dont son père lui parlait en permanence, aux récits de la grande armée qui lui ont donné, au lycée, l’amour de la gloire des armes...

B. Le jeu des traditions « révolutionnaires » et « républicaines » : entre condamnation et ignorance

L’opposition entre les traditions « aristocratiques » et « révolutionnaires » s’efface progressivement au cours du siècle devant le conflit qui oppose les traditions militaires « révolutionnaires » et « républicaines », notamment dans la manière de concevoir la guerre. A la fin du XIXe siècle, on remet en cause la tradition selon laquelle la victoire est seule possible avec des armées de masse, privilégiant l’attaque. Elles s’avèrent trop lourdes à gérer, représentent un faible atout pour la tactique et la stratégie, privilégient la quantité d’hommes sur leur qualité. Chevalet ne déclare-t-il pas en 1880 : « (...) je n’admets pour la France devenue républicaine d’autre guerre qu’une guerre défensive. Je n’ignore pas qu’une guerre purement défensive est peu sympathique au plus grand nombre de nos officiers qui ne font preuve en cela d’esprit pratique, et qui obéissent à des préjugés et à des traditions qu’il est grand temps de faire disparaître. » Les militaires républicains ont en effet sous leurs yeux les réussites françaises en Algérie ou plus anciennement celles des Vendéens contre les armées de la République et cela contraste avec l’échec des troupes massivement engagées en 1870. Valmy et la levée en masse ne sont plus à l’ordre du jour.

Certains semblent convaincus qu’il faut recréer de toutes pièces des traditions militaires, parce que celles de la révolution semblent avoir disparu : « L’armée ne fut pas seulement licenciée, elle fut supprimée jusque dans son passé et dans ses traditions. » Plusieurs officiers réfléchissent à la manière d’en instituer une nouvelle et évoquent ce que l’on appelle de nos jours les officiers de traditions : « Quant aux officiers, il en faut de deux sortes, quelques anciens serviteurs destinés à conserver les traditions de discipline et d’instruction et maintenus au corps par des avantages pécuniaires (...) et auprès d’eux la fleur de la jeunesse instruite (...) » La tradition ne laisse pas neutres les républicains : qu’ils la dénigrent, l’ignorent ou en fassent une des composantes essentielles de l’armée, elle reste l’objet d’un débat incontestable.

C. Les traditions militaires « aristocratiques » et « républicaines », de la condamnation à l'absorption ?

Les traditions « républicaines » entrent aussi en conflit avec celles de l’aristocratie militaire qui sont réactivées par l’effondrement militaire du Second Empire. Les républicains en font la cause de la défaite de 1870 : ils évoquent souvent « l’infériorité d’un moment, qui tenait à ce que, fiers de notre passé, nous vivions sur nos traditions, nous renfermant chez nous (...) » La tradition républicaine semble même absorber les deux précédentes : « Nous savons approprier à nos mœurs, à nos traditions, les emprunts qui semblaient nous condamner (...) » C’est là une forme de conflit nouveau entre les traditions : elles ne semblent plus s’opposer frontalement, mais essayer de se phagocyter plus ou moins, sous l’influence du réalisme politique des républicains : « Nous sommes en République. Je suis loin de dire et de penser que la République doive faire table rase de toutes les institutions du passé, mais sous peine de mentir à ses principes fondamentaux et de s’exposer à un avortement certain, elle a le devoir de transformer celles de ces institutions qui n’avaient été créées que pour ajouter à l’éclat du trône, engendrer les privilèges, et mettre la force entre les mains du despotisme. » Dès les débuts de la IIIe République, les militaires républicains tentent de relativiser les différentes traditions pour mieux affirmer celle qui leur est propre. Le catéchisme du soldat de 1874 déclare par exemple au sujet de la France : « Chaque âge lui a laissé une alluvion, une empreinte ; chaque race une passion, un préjugé ; chaque régime une tradition, un souvenir ». Ce passage montre que les traditions militaires et politiques sont relativement liées, au moins jusqu’à la fin du XIXe siècle. Il semble que c’est la réussite confirmée de la République qui le fera oublier, ce qui explique la perception de la tradition militaire comme un phénomène unitaire que l'on a encore de nos jours. A la fin du siècle, l'armée était censée parler d’une seule voix et ne reconnaître qu’une tradition, celle de la République : « Où sont passés leurs ancêtres, leurs descendants ont suivi, imbus des mêmes traditions »...

Mais d’autres traces nous montrent que les enjeux des traditions militaires sont loin d’avoir disparus : il suffit pour cela de se pencher sur les différents vecteurs utilisés pour diffuser chaque tradition.

II. Parler, écrire et publier : la guerre autour des vecteurs de la tradition

A. La tradition orale progressivement menacée

Jacquinot de Presle dans son Cours d'art et d'histoire militaire à l'usage de MM. les officiers de l'Ecole Royale de cavalerie (1829), témoigne, non sans inquiétude face à l’avenir, de la transmission principalement orale des traditions « aristocratiques ». Il montre clairement tout l’enjeu que les vecteurs de transmission ont sur la tradition :

« Les anciens officiers, en quittant chaque jour les cadres, emportent avec eux l’expérience acquise dans nos longues guerres et des traditions que les livres ne transmettent pas : encore quelques années et ce qui reste d’anciens militaires vivra retiré dans ses foyers ou sera descendu au tombeau ; l’ancienne armée toute entière aura cessé d’exister. Celle qui s’élève, composée de jeunes gens pleins de cette vigueur et de cette confiance naturelle à leur âge, n’a cependant pas cette habitude de la guerre, sans laquelle les victoires sont difficiles (...) »

Ce témoignage nous montre avec quelle acuité Jacquinot de Presles craignait de voir disparaître la tradition orale aristocratique au début du XIXe siècle. C’est pourquoi, son ouvrage tente de fixer par écrit les principes solides de l’aristocratie militaire, assurés par l’expérience des siècles : il se base dans ce but sur « des entretiens avec d’anciens militaires » et sur « ce [qu’il a] vu pratiquer dans nos armées. ». Il évoque juste quelques « auteurs recommandables », sans doute par défiance envers la masse des écrivains militaires qui ne diffusent pas les traditions militaires « aristocratiques ». Les quelques lectures qu'il conseille montrent la faiblesse de sa démarche, puisqu’elles sont loin d’évoquer directement les traditions militaires : « Lisez surtout l’histoire des règnes de Saint-Louis, de Philippe-Auguste, de Charles VIII. Voyez François Ier à Marignan, ou dans les champs de Pavie, entouré de ses gentilshommes morts en le défendant (...) ; Louis XIV dans ses longues guerres. Lisez l’histoire d’une armée dans l’exil, de celle que commandait le descendant du grand Condé ; vous y verrez les Français de toutes les époques, confondant sans cesse l’amour de leur souverain avec celui de leur patrie, et bravant tous les dangers pour les mieux servir. »

Cet extrait nous indique aussi que les principaux vecteurs utilisés pour véhiculer une tradition ne sont pas exclusifs. C’est d'ailleurs le cas tout au long du siècle puisque le capitaine Blondel, en 1875, caractérise de la manière suivante les rapports entre le soldat et la tradition : « Une chaîne de devoirs étroits pèse toujours sur lui, même en paix. Devoirs matériels et devoirs moraux. Les uns sont écrits dans les règlements, les autres, plus délicats dans la conscience et dans le cœur . Les premiers sont clairement définis dans les livres, on peut les apprendre ; le sentiment des seconds naît d’un amour réfléchi de la patrie... »

Ce jeu des traditions orales, écrite et de l'expérience est d’ailleurs fort ancien, mais il semble que jusqu’au début du XIXe siècle, la parole ait dominé dans la transmission de la mémoire militaire. L’Ecole historique et morale du soldat et de l'officier à l'usage des troupes de France et des écoles militaires (...) en témoigne d'ailleurs :

« Abandonnée au peuple, la vérité s’altère et s’obscurcit par la tradition ; elle s’y perd dans un déluge de fables. L’héroïque devient absurde en passant de bouches en bouches. D’abord on l’admire comme un prodige ; bientôt on le méprise comme un conte suranné, et l’on finit par l’oublier. La saine postérité ne croit des siècles reculés que ce qu’il a plu aux écrivains célèbres. Louis XII disait : Les grecs ont fait peu de chose, mais ils ont anobli le peu qu’ils ont fait, par la sublimité de leur éloquence ; les Français ont fait de grandes choses, et en grand nombre ; mais ils n’ont pas su les écrire. Les seuls romains ont eu le double avantage de faire de grandes choses, et de les célébrer dignement. C’est un roi qui reconnaît que la gloire des nations est dans les mains des gens de lettres. »

Ce témoignage nous montre dès 1788 l’influence des ouvrages imprimés sur la tradition militaire. Le développement de l’alphabétisation ne semblait pas devoir la remettre en cause.

B. Les écrits bientôt dépassés

Les feuilles et journaux qui circulent au XIXe siècle, sortes « d’écrits du quotidien », occupent un grand rôle dans la diffusion des traditions militaires « révolutionnaires » au XIXe siècle. C’est ce qui explique que P. Chevalet, auteur à la sensibilité révolutionnaire, s’insurge contre des articles relatifs aux défilés militaires, lorsqu’ils sont « républicanisés » : « Qui donc s’inquiète d’éclairer le public ? Les journaux n’ont-ils pas une part de complicité dans la prolongation de cette funeste erreur ? Ne rédigent-ils pas de pompeux et séduisantes réclames en faveur de ces spectacles populaires ? Y manque-t-il même la lettre de félicitations obligée du chef de l’Etat ? ». Il s’oppose à la diffusion des ouvrages imprimés et des manuels, conscients qu’ils participent, avec l’aide de l’école républicaine, à la diffusion de nouvelles traditions : « Dans les programmes républicains, ne faut-il pas parler seulement de gratuité mais de militarisation ? » Mais la résistance n’était-elle pas vaine ?

D’autres auteurs, en effet, témoignent du rôle très important des ouvrages imprimés dans l’absorption progressive de tous les vecteurs des traditions militaires par celles de la République. Le général Thoumas raconte ainsi en 1887 la manière dont il fut sensibilisé aux traditions : « J’ai un peu vu, j’ai beaucoup entendu mes anciens me raconter ce qu’ils avaient vu au temps de nos grandes guerres ; enfin, j’ai énormément lu. C’est le produit de cette triple expérience que j’offre à mon tour à mes successeurs. » Ce constat est d'ailleurs partagé par les personnes qui réfléchissent à l'époque sur le phénomène de transmission, comme Elie Fréron qui montre la supériorité des livres et des discours sur la statuaire dans ses Lettres sur quelques écrits de ce temps

Cependant, cette absorption n’est pas totale : le mode de diffusion privilégié des traditions révolutionnaires qu’est le journal n’échappe pas à la critique des militaires républicains. Il suffit de lire ce que certains militaires écrivent sur les journaux : « (...) à part quelques honorables exceptions, [il] se confine de plus en plus dans une fonction sociale (...) qui est d’abêtir ou de pervertir ses innombrables lecteurs, de flatter les plus bas instincts, les goûts les plus grossiers de la foule. » Il n’est d’ailleurs pas le seul à être condamné : le théâtre, avec les vaudevilles, résiste aux attaques... mais pour combien de temps ?

C. L'impérialisme du livre... déjà remis en cause ?

Le livre apparaît comme un vecteur essentiel de la tradition militaire républicaine : « Oui vraiment, je crois à l’utilité de ces petits catéchismes patriotiques, rédigés sous la forme “d’éphémérides régimentaires”, dont les officiers devraient entretenir leurs hommes, en accompagnant de commentaires appropriés la relation du fait du jour proposé...». Le Lieutenant Roland témoigne ainsi de l'importance des imprimés dans la diffusion de la tradition militaire « républicaine » et explique que les vecteurs oraux tels que les chansons sont de plus en plus menacés : « (...) il est incontestable que la chanson patriotique, qui battait son plein il y a vingt ans, qui se chantait encore il y a quelque temps, est morte aujourd’hui. “Les cuirassés de Reichshoffen” ou “C’est un oiseau qui vient de France”, vieux souvenirs, paraîtraient de nos jours poncifs ridicules (...) Mais les chansons grivoises ou pornographiques font florès et un genre nouveau a très bien réussi, celui du soldat balourd. ». En fait, il semble que ce genre de chant se soit diffusé surtout après la Révolution française, en lien avec le mythe du soldat chauvin, et qu’il renvoie à une tradition militaire « républicaine », celle du « bleu », du « Jean-Jean » mal dégrossi, dont l’armée nationale va faire un homme. Le phénomène d'actualité, auquel l’auteur s’oppose, a donc des racines beaucoup plus profondes.

La contestation « républicaine » des vecteurs de la tradition militaire, principalement oraux et écrits, se poursuit avec le théâtre : « Autrefois, le soldat était, avec raison, tenu écarté de la scène ; ou bien, si parfois il y paraissait, c’était pour symboliser l’honneur et le dévouement (...) On est tombé aujourd’hui dans l’excès contraire (...) ; le soldat y est pitre, souffre douleur ou martyr ; l’officier ou ridicule ou odieux... ».

Mais l’opposition entre les vecteurs oraux, écrits et imprimés qui atteint alors son sommet, n’empêche pas le Lieutenant Roland de faire preuve d’une grande lucidité face à l’avenir. Il a sans doute déjà plus ou moins conscience que le débat autour des vecteurs oraux, écrits et imprimés de la tradition est dépassé. Il explique en effet que le cinématographe pourrait être un atout pour diffusion de traditions militaires, mais il sent que ce vecteur ne s’adresse peut-être déjà plus à sa propre tradition : « Le cinématographe pourrait rendre les plus grands services. Mais le cinématographe que l’obscénité régnante n’a pas encore envahi, et qui se pique même parfois de faire œuvre éducative et moralisatrice (...) ne paraît pas soupçonner la richesse, la beauté (...) de tant de sujets que notre histoire militaire pourrait lui fournir. ». N’annonce-t-il pas l’apparition d’une autre sphère de transmission appelée à un avenir glorieux au XXe siècle, celle de l’image ou « vidéosphère » ?

Elle s’annonce dans toute sa puissance, notamment avec la vulgarisation de la peinture militaire officielle, comme en témoignent les cartes suivantes. L’auteur le montre en réalisant un commentaire enflammé du tableau de Detaille, Le Rêve, à la fin de son ouvrage. Il est essentiel de connaître ce tableau pour saisir l’enjeu essentiel que représente la tradition militaire en cette fin de siècle :

« Dans un tableau célèbre, le maître Edouard Detaille nous montre un régiment au bivouac. Sous le ciel blanchissant du petit jour, dans l’herbe humide, officiers et soldats dorment côte à côte, et la même vision peuple le sommeil de ces hommes qui tout à l’heure vont combattre : tous voient passer dans les airs les ombres glorieuses de leurs aïeux, soldats de la première République, grenadiers de la grande armée, voltigeurs de l’Isly, de Sébastopol et de Solferino, qui, brandissant à travers la fumée leurs drapeaux et leurs aigles troués de balles, montrent à leurs petits-fils le chemin de la victoire. Au risque de dépoétiser cette belle allégorie, demandons-nous si elle est vraisemblable ou si elle n’existera jamais que dans l’imagination de son auteur ? Les soldats d’aujourd’hui peuvent-ils voir en rêve les soldats d’autrefois, puisque pour la plupart, ils les ignorent ? Aussi (...) exaltons sans cesse devant nos hommes les vertus militaires, le sentiment du devoir et de la discipline, l’amour de la patrie, afin qu’après leur départ de la caserne, ayant compris ce que représente le drapeau, ils le respectent et le fassent respecter autour d’eux (...) afin que le “rêve” de Detaille soit la réalité ; afin qu’à la veille de la bataille, nos soldats puisent dans l’exemple de leurs anciens, qu’ils connaîtront désormais, le courage et la volonté pour marcher, le cas échéant, sur leurs traces glorieuses. »

Mais le conflit ne se déroule pas uniquement autour des vecteurs de la tradition : il se cristallise autour de différents militaires.

III. Les coteries autour des traditions : officiers et soldats monarchistes, révolutionnaires et républicains

On pourrait douter de l’influence sur les traditions des groupes présents au sein de l’armée. Le Cours d’Art et d’histoire militaire (1875) montre qu’ils sont pourtant d’une importance capitale dans la gestion des phénomènes traditionnels : « En dehors du motif politique qui avait exigé la création des camps sur les côtes de l’Océan, il était devenu nécessaire de rapprocher les diverses armées françaises qui, depuis dix ans, luttaient éloignées les unes des autres, chez lesquelles il y avait une diversité d’habitude, de traditions, de discipline et d’instruction dont les résultats auraient pu devenir funestes. » Les facteurs humains et les groupes présent s au sein de l’armée participent donc activement aux traditions militaires. Nous allons voir que ce constat est valable pour toutes les époques.

Dès 1887 par exemple, le général Thoumas évoque les tensions que provoquaient les traditions militaires au début du siècle : « Les premières années de la Restauration furent marquées par les querelles, souvent sanglantes, des anciens officiers de l’Empire et des jeunes royalistes, aussi braves les uns que les autres (...) Cependant, peu à peu, à mesure que l’on s’éloigna des événements, les haines s’amortirent. Les deux catégories d’officiers restèrent pourtant tranchées, et l’existence de la garde royale entretint la discorde. ». Certains événements semblent même relancer les conflits autour de la tradition : « Le gouvernement de la Restauration entreprit deux guerres (...) on reconnut cependant sous des chefs tels qu’Oudinot et Molitor, que les traditions de la Grande Armée n’étaient pas encore perdues. ». Elles se poursuivent pendant les premières années de la Monarchie de Juillet, avec le rappel de la plupart des généraux mis en retraite sous le régime précédent, et le limogeage de ceux qui étaient trop proches de Charles X : « La discorde éclata de nouveau et les duels recommencèrent. ». Ces antagonismes entre groupes d’officiers se prolongent au début de la Troisième République, puisque comme l’a montré Jérôme Hélie, l’armée était « forgée par des officiers dans leur grande majorité d’autant plus rétifs à la République qu’ils sont fidèles à des traditions héritées de régimes précédents perçus comme antagonistes ».

Les traditions sont donc un élément de tension entre les militaires, ce qui est contraire à la fonction de cohésion qu’on leur attribue habituellement et fait mentir le célèbre mot de Sartre pour qui il faut séparer les hommes par des rituels pour les empêcher de se « massacrer ». Cependant, cette opposition s'efface à la fin du siècle. Les traditions « républicaines » finissent progressivement par phagocyter les deux précédentes, épuisées par leur concurrence. Aussi leurs manifestations sont-elles de plus en plus ponctuelles : on suit la tradition « révolutionnaire » à travers les articles de Jaurès, ou encore ceux du capitaine Gérard dans l’Humanité, sous le pseudonyme de « commandant Rossel ». Les traditions « aristocratiques » persistent différemment, en s’inscrivant dans des valeurs intemporelles, celles du passé et du grand large, créant ainsi un modèle à part, sans être l’antithèse des traditions officielles de la République. La coupure entre ces deux traditions sera totale après 1905. Les traditions militaires « révolutionnaires et aristocratiques » ne nous semblent donc pas fusionner pour en former une troisième, « républicaine », comme cela nous est prés enté dans Les lieux de Mémoire :

« En outre, ce qu’il y avait d’original dans l’instrument militaire issu de la guerre de 1870 se rattachait dans ses manifestations les plus éclatantes à deux traditions incompatibles avec l’organisation du pays telle qu’elle se dessinait alors : d’un côté une tradition “blanche”, qui recherchait sans doute dans les guerres de Vendée et, au-delà, dans un fond féodal rêvé, des racines caractérisées par l’atavisme des armes, les liens d’homme à homme, et le fort sentiment que l’union avec la France transcendait la fidélité à un régime quel qu’il soit. C’est l’armée des zouaves pontificaux, celle du général Lamoricière, ayant rompu avec l’armée nationale. En face, il y a une armée révolutionnaire, devenue plus rouge que bleue, celle qui a poussé bien au-delà des volontés de Gambetta la défense nationale. La Commune, qui vit en quelque sorte s’affronter ces deux armées, montrait l’impossibilité d’un héritage militaire direct du sursaut national de 1870-1871. Il fallut alors faire un effort de synthèse, dont sortit un appareil militaire incomparable dans l’histoire de la France, à la fois réceptacle de la vielle histoire militaire et matrice de notre perception contemporaine du métier des armes. ».

Il semble que la tradition « aristocratique » militaire ait été relativement isolée, ce qui expliquerait l’exaltation particulière de l’armée à droite de l’échiquier politique de l’époque. La tradition « révolutionnaire », de son côté, semble avoir été éradiquée par les républicains et c’est peut-être ce qui est à l'origine du développement d’un antimilitarisme à gauche. Les différentes traditions ne semblent donc pas fusionner : elles coexistent tout au plus lorsque l’intérêt supérieur du pays rassemble des combattants venus d’horizons différents : les Vendéens offrent leurs services à Napoléon en 1815 après Waterloo ; en 1871, Lamoricière et ses zouaves pontificaux, La Rochejaquelein et les Volontaires de l’ouest combattent au côté des républicains de Gambetta. L'arrivée successive de groupes aux traditions très différentes, voire contradictoires, confronte cependant l'armée à un problème d’intégration tout au long du XIXe siècle et le témoignage du Maréchal Lyautey, monarchiste modéré, est tout à fait révélateur de l’ampleur que prend l’arrivée de nouveaux soldats :

« Avant la guerre, reconnaissons-le, sauf pour un certain nombre de familles aux traditions spéciales, la carrière militaire était souvent un pis-aller (...) Nombre de jeunes gens aussi que ni leurs traditions, ni leurs goûts ne semblaient porter au métier des armes, forcés aujourd’hui de le subir, préfèrent accomplir leur temps de service plutôt comme officier que comme simples soldats (...) Dans un ordre plus élevé, la surexcitation du patriotisme, après le coup de foudre de 1870, et le sentiment général que dans la guerre à venir, ce sont les destinées même du pays qui se joueront, ont, de toute évidence, déterminé bien des vocations militaires dans les milieux où elles ne se seraient jamais déclarées jadis. »

Le recrutement des militaires sort donc du cadre traditionnel et débouche sur des tensions. C'est ce qui explique par exemple que P. Chevalet, de tendance plutôt révolutionnaire, déclare en 1880 : « On remarque avec terreur que les élèves des écoles militaires sont recensés, pour une forte proportion, parmi les jeunes gens élevés sur les genoux des Jésuites et qui vont infester l’armée des plus mauvaises doctrines. ». Ces conflits, entre groupes de militaires aux traditions contrastées, semblent avoir marqué le monde militaire comme le montre l’étude du républicain Louis Tuetey sur Les officiers sous l’Ancien Régime, nobles et roturiers (1908). Avec un parti pris favorable aux traditions militaires « républicaines », l’auteur dénigre celles de l’aristocratie : « Dans la bourgeoisie, il y a nombre de familles militaires où l’on sert de père en fils avec un mérite et un zèle qui ne cèdent en rien à ceux de la noblesse : ce sont ces familles-là, bien dignes d’être anoblies, auxquelles le conte d’Argenson avait pensé en instituant la noblesse militaire (...) Les membres de la noblesse militaire sont fiers de leur origine et n’admettent pas d’être confondus avec la foule obscure des anoblis. » Il nous présente les mauvais traitements sur lesquels ces tensions débouchent : on brise l’épée de roturiers, on déchire l’uniforme qu’ils portent quand on ne les jette pas dans la teinture, et l’on en vient à se battre à coups de bâtons : c’est ce que l’on appelait « fondre la cloche ».

L'officier joue donc un rôle essentiel dans le conflit autour de la tradition, dont il est l'objet principal : « En lui vit le moral de l’arme. C’est à lui de conserver le dépôt sacré d’esprit militaire qui fait le secret des victoires durables ; c’est à lui de fonder ou de maintenir la puissance de la patrie, en formant chaque année les hommes appelés sous les drapeaux pour y devenir militaires. ». La plupart du temps, les conflits entre officiers débouchent sur des duels, dont on a la trace sur toute la période.

Les soldats ne semblent pas avoir leur mot à dire en ce qui concerne les traditions : ils leurs accordent cependant une grande importance et les contestent, comme le montre le témoignage de J.-H. Verdier, soldat ayant combattu au Tonkin, au sujet une cérémonie militaire :

« Il avait été décidé tout d’abord que le drapeau auquel les troupes du Tonkin venaient d’ajouter le nom nouveau d’Extrême-Orient à ceux de Auerstaedt, de Friedland, de Wagram et de la Moscowa, serait porté par un officier rapatrié. Celui que son grade et ses fonctions désignaient pour un pareil honneur était un modeste sous-lieutenant, parti comme simple fourrier et qui avait su conquérir au feu sa médaille militaire et son galon d’officier ; mais il n’avait qu’un mètre cinquante de taille ; de par sa prestance, il n’était pas assez décoratif. On l’avait trouvé bon pour les balles, on ne le trouva pas bon pour le drapeau ; il fut mis de côté. »

Conclusion : suivre le cheminement de la tradition pour se « libérer » de la mémoire collective

La tradition est le phénomène social complexe et ancien, par lequel une génération transmet à une autre des objets concrets (uniformes, comportements, langages...) et abstraits (idées, perceptions, référents...) Elle constitue pour cette raison un enjeu idéologique, mais aussi culturel et humain.

Son étude amène l’historien aux frontières actuelles de sa discipline, sur des terrains vagues dont il eut longtemps peur. Assimilée à la coutume, à la routine, au traditionalisme, confondue avec une simple communication, la tradition fut parfois condamnée puis négligée par les historiens du XIXe siècle.

Pourtant, les traces du passé ne nous permettent pas seulement de faire l’histoire, elles la font. C’est à cette double dimension des documents que nous nous sommes attachés : ils ne sont pas seulement témoins du passé, mais acteurs par procuration d’un présent. Oh, certes, l’histoire en voie unique est capitale : elle nous aide à approcher objectivement le passé, elle en donne une vision par rapport à notre présent. Mais l’histoire en double sens, elle, dépasse cette première étape pour comprendre comment les représentations du passé jouent ou ont joué à un moment donné. Elle permet d’analyser les rencontres intimes des individus avec l'histoire, pour suivre le cheminement d’une mémoire collective, en d’autres termes, suivre la tradition.