Le système spartiate

Introduction

Le système spartiate apparaît comme une exception au sein des multiples régimes qui naquirent et se développèrent en Grèce au cours de l'Antiquité. Souvent admiré, mais également fort critiqué, le mythe spartiate ne cessa de susciter les controverses les plus passionnées. Les ennemis de la démocratie et de sa grande rivale, Athènes, louèrent les institutions de Sparte, ses valeurs de respect, d'austérité, de discipline et de dévouement à la chose publique. Les démocrates condamnaient son goût trop prononcé pour les armes et la guerre et raillaient la pauvreté de son héritage culturel.

Aristote se fit l'écho des débats de son temps en affirmant la difficulté qui consistait à définir précisément la nature de ce régime. Pour les Anciens, Sparte représentait le modèle de la cité aristocratique dont le corps civique, particulièrement restreint, dominait une masse d'inférieurs et de dépendants. Néanmoins, il s'agissait davantage d'une oligarchie puisque les citoyens portaient le nom d'Egaux, ce qui n'excluait ni l'existence d'une aristocratie primitive à la constitution de ce corps d'Egaux, ni des survivances ultérieures des privilèges aristocratiques. Le farouche esprit égalitaire qui régnait dans la communauté, l'absence de tirage au sort, le pouvoir exceptionnel détenu par les magistrats sont autant d'éléments qui tendraient à confirmer cet aspect essentiellement oligarchique de la société spartiate.

Difficile de ne pas admettre toutefois, à l'image de Platon, le caractère profondément polymorphe du régime qui semblait confondre oligarchie, démocratie, monarchie et tyrannie. Sa singularité se manifestait dans son aptitude à emprunter à différents systèmes ce qu'ils avaient de meilleur, ce qui permettait de faire prévaloir l'équilibre, l'efficacité et la stabilité, notions auxquelles les Spartiates étaient solidement attachés.

Une fois encore, le travail de l'historien est gêné par le problème des sources. En effet nous ne disposons pas de données archéologiques, ni vestiges ni inscriptions. Hormis les ruines des temples d'Artémis Orthia et d'Athéna Chalcioicos, du théâtre et de quelques stèles éparses, il ne reste rien à ce jour de la grande cité qui influença les destinées de la Grèce antique. Nous ne conservons pas non plus de textes spartiates et nous devons en l'occurrence nous fier aux témoignages étrangers ou a posteriori des écrivains comme Aristote, Xénophon, Polybe et Plutarque, dont l'impartialité s'avère parfois douteuse. L'énigme spartiate n'est que partiellement dévoilée.

I. L'avènement de la cité et de ses institutions

A. Les distinctions territoriales et politiques

1. Sparte, genèse d'une cité

Capitale antique de la Laconie, située dans le sud-est du Péloponnèse, au centre des terres, Sparte dominait la rive occidentale de l'Eurotas. La cité fut vraisemblablement fondée au IXe siècle av. J.C. par la fusion de quatre villages doriens, regroupés autour de l'acropole, qui s'unirent pour former une entité politique. Tout au long de son existence, Sparte mena une politique d'expansion. Cette cité terrienne, l'une des rares cités grecques importantes sises loin de la mer, ne veilla guère à s'enrichir par les échanges, sauf en de brèves périodes, ce trait fondamental l'opposant à une Athènes maritime entièrement tournée vers le négoce.

Vers 700 av. J.C., l'ensemble du territoire s'étendant sur la côte orientale de la Laconie fut ainsi incorporé à l'Etat spartiate et les populations locales soumises aux citoyens de plein droit. Au VIIIe siècle, Sparte entreprit une première guerre contre les Messéniens ; la majeure partie de cet Etat voisin fut annexé et les populations locales reçurent un statut analogue à celui des hilotes de Laconie. La Messénie possédait de riches plaines fertiles et les envahisseurs justifièrent leur conquête par l'enlèvement des jeunes filles spartiates, sacrilège commis par les Messéniens dans le sanctuaire d'Artémis lors d'une fête religieuse commune. Les hilotes de Messénie durent prêter serment à l'Etat spartiate et lui livrer la moitié de leur production, assurant de la sorte l'autosuffisance de la cité victorieuse. Au VIIe siècle, ils se rebellèrent contre l'autorité de Sparte et tentèrent de briser son hégémonie, en vain.

2. Lacédémone, l'Etat

Lacédémone était le nom usuel désignant à la fois la cité et l'Etat, alors que les Anciens employaient celui de Sparte dans un contexte poétique ou patriotique, en référence à la ville seule. Le Lacédémone comprenait en effet les nombreuses cités périèques qui disposaient d'une relative autonomie, avec leurs institutions propres et leurs usages, mais qui dépendaient étroitement de Sparte pour la conduite de leurs affaires extérieures. La grande cité décidait en fait de la paix, de la guerre, de la signature des traités et des alliances. Dans une certaine mesure, Sparte s'intéressait également à l'administration de ces cités qui l'approvisionnaient en soldats et en marchandises.

Les cités grecques se vouaient à un idéal, celui d'une complète indépendance politique et économique, ce qui impliquait l'autarcie. Souvent impossible du fait de l'exiguïté du territoire civique et de la rareté des terres cultivables, Sparte constituait une exception notable et sa position lui conférait une importance considérable et privilégiée. L'Etat spartiate fut progressivement amené à contrôler le sud du Péloponnèse, étape déterminante dans l'extension de son hégémonie en Grèce.

3. La Ligue Péloponnésienne : l'alliance

Sparte mena tout d'abord une politique de conquêtes et d'expansion qui tendait à affermir sa prédominance au sein du Péloponnèse et à affaiblir sa principale rivale, Argos. Puis, vers le milieu du VIe siècle, elle abandonna cette politique déjà couronnée de succès et commença, probablement sous l'influence de l'éphore Chilon, à consolider ses positions. Elle instaura alors une politique d'alliances avec des cités du Centre et du Nord du Péloponnèse, aboutissant à la constitution de la ligue du Péloponnèse qui incluait Corinthe et Mégare. Chaque ville conservait son indépendance et ne payait aucun tribu, mais devait en cas de guerre fournir un contingent de troupes qui étaient placées sous le commandement de Sparte. Les déclarations de guerre nécessitaient l'approbation de la majorité des cités membres de la ligue et de l'Apella spartiate.

Cette alliance militaire, essentiellement défensive, permettait à Sparte d'affronter Argos en toute sérénité. Or les deux puissantes cités se disputaient la propriété de la riche plaine de Thyréatide depuis le VIIe siècle. Les Spartiates ressentaient encore le goût amer de leur défaite à la bataille d'Hysiaï en 669 et entendaient bien se venger et punir le soutien que les Argiens apportèrent aux insurgés Messéniens lors de la seconde guerre de Messénie. Ils chassèrent ainsi en premier lieu les Argiens de Cythère et revinrent en Thyréatide. En 546, après un combat acharné, Sparte l'emporta sur son éternelle rivale. La cité possédait la plus puissante armée de Grèce ; la ligue du Péloponnèse apparaissait à la fois comme la conséquence de son hégémonie qui se renforçait peu à peu et comme son principal instrument. Cette évolution annonçait la lutte impitoyable qui dressa Sparte contre Athènes au Ve siècle et qui s'acheva par le triomphe de l'Etat lacédémonien au terme de la guerre du Péloponnèse, en 404. Sparte connut alors son apogée qui portait en germe son déclin et sa chute. Partout Sparte soutenait des gouvernements à sa dévotion et les cités dont la fidélité n'était pas assurée reçurent des garnisons et des gouverneurs, les harmostes. L'hégémonie spartiate se mua rapidement en un impérialisme militaire et politique. Au IVe siècle, les coups répétés d'Athènes dont le relèvement se manifesta brusquement, puis de Thèbes, enfin de Philippe de Macédoine, n'en provoquèrent pas moins la désagrégation de la ligue péloponnésienne et l'effondrement de Sparte.

B. Le problème des origines de la Constitution spartiate

Les Anciens l'attribuaient à un législateur Lycurgue, qui domine toute l'histoire des origines de Sparte et qui pourtant n'en finit pas, à l'image de ses réformes, de soulever les interrogations et les incertitudes.

1. Lycurgue

Ce personnage semi-légendaire était considéré comme l'auteur unique des institutions spartiates telles qu'elles apparaissent au VIe siècle. Il aurait appartenu à une époque très lointaine, mais les divers événements de sa vie ainsi que les circonstances dans lesquelles ce législateur aurait été amené à concevoir les lois qui fondèrent la stabilité politique et la puissance de la cité demeurent étrangement obscurs. Plutarque s'évertua à reconstituer la vie de Lycurgue sans pour autant parvenir à rien de précis. Il fit preuve en l'occurrence d'une grande prudence que ce passage de ses écrits nous révèle :

« Si incertains sont les récits relatifs à Lycurgue le législateur de Sparte, que les déclarations d'un historien sont aussitôt remises en cause par un autre. Leurs opinions sont diverses aussi bien sur sa famille que sur ses voyages, sur les lieux de sa mort et la façon dont il disparut, sur les lois qu'il institua et sur le genre d'Etat qu'il créa. Ils ne peuvent même s'accorder sur l'époque où il vécut. »

Selon Hérodote, la Grande Rhetra (la Constitution accordée par les dieux) serait la transcription en prose d'une réponse de l'Oracle de Delphes, inspirée par Apollon, à la consultation de Lycurgue qui voulait placer son œuvre sous la protection des dieux. Ainsi le législateur aurait mis fin aux troubles qui agitaient Sparte avant de partir en exil volontaire sans jamais revenir.

En réalité nous savons que les Anciens Grecs aimaient à conférer une ascendance divine aux nomoi (lois) qui les gouvernaient, alors que ces institutions étaient plus probablement le fruit d'une lente évolution. Il est peu vraisemblable de croire que Lycurgue fut le seul auteur de la constitution spartiate, en dépit de la profonde originalité de celle-ci. En admettant que Lycurgue ait réellement existé, il ne fut sans doute que le premier maillon d'une chaîne de rois et de législateurs qui contribuèrent à l'achèvement de la Lakedaimoniôn Politeia.

2. La législation et ses incertitudes

L'œuvre semble tout aussi douteuse que la vie de son père présumé. Nous ignorons tout de son élaboration et des modalités de son application. Plutarque nous légua l'un des textes de la Grande Rhetra dont l'authenticité est néanmoins fort discutée. Les réformes introduites par Lycurgue portaient sur les institutions, le mariage, les repas en commun, l'éducation ; plus généralement sur l'organisation de la vie de la cité. L'historien nous rapporta surtout le contenu des réformes sociales du législateur qui concernaient le partage des terres, à l'origine du terme que les Anciens employaient pour désigner les citoyens de Sparte, les Homoioi, les Egaux. Toutefois, rien ne nous permet de penser avec assurance que Lycurgue fut effectivement l'instigateur de cette répartition des terres et l'unique créateur des institutions spartiates qui se distinguaient à l'époque classique par leur originalité. La constitution de Sparte n'avait alors aucun équivalent en Grèce, pas même dans les cités crétoises que les Anciens se plaisaient à rapprocher de ce modèle.

Pourtant il est à peu près certain qu'elle connut au cours des siècles archaïques une évolution d'abord semblable à celle des autres cités grecques avant de prendre les formes que nous lui connaissons. Des amendements vinrent progressivement modifier et compléter la constitution originelle que nous situons aux alentours du VIIIe siècle. Ainsi, au cours de la seconde guerre de Messénie, qui s'avéra excessivement longue et difficile, les Spartiates auraient pour la première fois employé la tactique du combat des hoplites, ce qui signifiait l'implication massive du démos dans la guerre. D'où, la guerre achevée, le démos aurait exigé un amendement de la Grande Rhetra comportant le partage égal du sol de la Messénie conquise et une part de responsabilité accrue dans la vie politique de la cité, par la désignation de cinq magistrats déjà existants mais désormais élus, les éphores. De toute évidence, l'intervention de ce règlement n'entraîna pas une refonte immédiate des institutions et l'établissement de cette politeia rigide qu'admiraient tant les adversaires de la démocratie, mais il y contribua dans une large mesure.

Si les incertitudes nous interdisent de trancher la question de la constitution de Sparte et de ses origines, nous pouvons en revanche constater la lente évolution qui l'amena à revêtir sa forme définitive (aux alentours du Ve siècle), celle qui érigea Sparte en véritable modèle pour le monde grec.

II. La société spartiate

A. Les citoyens : des « Egaux » ?

1. Le système du kléros : réalité ou mythe ?

Le kléros signifie la terre, objet principal des réformes attribuées à Lycurgue et élément fondamental du système spartiate. En effet, le régime foncier déterminait la condition juridique et politique des citoyens. Selon la tradition, Lycurgue aurait rendu les citoyens égaux par la répartition de la terre en 9000 lots identiques. Le kléros était cultivé par les hilotes qui versaient une redevance à son propriétaire, le déchargeant ainsi des travaux agricoles et lui permettant de se livrer aux activités politiques et militaire. En aucun cas les citoyens ne devaient s'adonner à l'agriculture, pas plus qu'à l'artisanat ou au négoce. Ils vivaient simplement du revenu fixe (apophora) de la terre qui assurait leur subsistance. Plutarque énonça les bienfaits de ces mesures :

« La deuxième réforme politique de Lycurgue, qui était aussi la plus audacieuse, fut le partage des terres. Il régnait à cet égard une terrible inégalité. Il y avait dans la cité un grand nombre de gens sans terre et sans ressources, tandis que la richesse était concentrée en un petit nombre de mains. Pour chasser de la cité l'orgueil, l'envie, la débauche, et ces maux les plus redoutables et les plus grands que sont la richesse et la pauvreté, Lycurgue persuada ses concitoyens de mettre toutes les terres en commun et les redistribuer. Ils seraient désormais tous égaux, ayant chacun le même kléros et par conséquent les mêmes ressources. Ils ne chercheraient la supériorité que dans la vertu, puisqu'il n'y aurait désormais entre eux d'autre différence et d'autre inégalité que celles que celles que décernent le blâme ou l'éloge. »

Nous ignorons si le kléros était transmis de père en fils ou si la terre demeurait la propriété de l'Etat qui en affectait chaque citoyen à sa naissance. Polybe prétendit que tout citoyen spartiate recevait une part égale des terres publiques. Que penser d'ailleurs de cette fameuse égalité qui préservait l'équilibre de la société spartiate ? Si les usages de la cité semblent confirmer les aspects communautaires de la vie sociale, l'égalité des citoyens reposait moins sur la nature du régime foncier que sur l'éducation strictement militaire. Les inégalités s'avérèrent évidentes au IVe siècle, lorsque les Spartiates purent disposer librement de leur kléros, devenu aliénable. D'où la concentration de la propriété foncière qui allait mettre à mal les pratiques de la vie communautaire et aggraver les inégalités de fortune. De surcroît, le partage des terres publiques n'était pas incompatible avec le maintien de la propriété privée, certains citoyens possédant des terres qui ne relevaient pas du système du kléros et qui servaient aux transactions. Des historiens contemporains proposèrent des solutions plus radicales au problème en niant l'existence même du système du kléros et de l'interdit qui portait sur le travail. Il est bien difficile d'apporter une réponse catégorique à cette question, toutefois des suppositions aussi extrêmes incitent à la prudence et à la méfiance. Comme nous le disions, l'égalité résidait davantage dans l'éducation collective des citoyens spartiates.

2. L'éducation collective, l'agôgè

L'agôgè se définit par les termes de d'élevage et de dressage. La rigueur de l'éducation spartiate n'est pas un mythe, bien au contraire. Il s'agissait d'un processus uniforme et obligatoire que la cité prenait en charge, alors qu'à Athènes, l'éducation était le plus souvent individualisée et payante. Le garçon obtenait à sa naissance une portion de terre inaliénable si, jugé sain et bien formé, il n'était ni rejeté ni exposé par les anciens de sa phratrie. Enlevé à sa famille à l'âge de sept ans, l'enfant était enrôlé dans un corps de jeunes garçons du même âge, dirigé par un aîné (le pedonome), il passait quatorze ans au sein de ce groupe, recevant une éducation fondée sur la ténacité, l'endurance et la discipline militaire. Ce « dressage » était à la fois physique et moral, il visait à développer la volonté, l'obéissance, l'adresse, le courage et l'habilité des jeunes élèves qui apprenaient à lutter pour leur survie et à exercer leur esprit de compétition. A l'âge de douze ans, l'éducation devenait encore plus contraignante ; l'enfant était nu-pieds, peu vêtu, mal nourri et régulièrement fouetté. Le jeune spartiate dormait sur une paillasse et la faim l'incitait à voler, ce que ses instructeurs observaient d'un œil bienveillant, du moment qu'il n'échouait pas dans ses tentatives. La musique et la danse faisaient partie de ses activités en raison de leurs applications militaires. La lecture et l'écriture, en revanche, n'étaient enseignées que de façon rudimentaire. L'agôgè préparait les corps et les esprits à la guerre, ce qui valut à Sparte de posséder la meilleure armée de Grèce.

Entre dix-huit et vingt ans, le garçon subissait un entraînement militaire intensif et son éducation s'achevait par la cryptie, l'ultime épreuve, qui consistait à pourchasser les hilotes avec un minimum de vivres et un poignard. L'Etat lacédémonien ne manquait jamais auparavant de déclarer officiellement la guerre aux hilotes afin que ces assassinats ne soient pas considérés comme criminels.

Ce conditionnement, accompagné de rituels initiatiques qui caractérisaient les sociétés tribales, ne concluait pas pour autant l'apprentissage du jeune Spartiate qui n'accédait à la citoyenneté à part entière qu'à l'âge de trente ans et pouvait dès lors voter à l'assemblée, se marier et jouir de certaines prérogatives. L'agôgè précédait la condition d'hoplite, le service militaire, qui impliquait la vie communautaire dans les casernes, ainsi que la pratique quotidienne des repas pris en commun, le célèbre syssition. A l'âge de soixante ans, l'homois était enfin libéré de ses obligations militaires et se consacrait alors à ses devoirs civiques qui lui permettaient notamment de se présenter à la Gérousia.

3. Le repas en commun : le syssition

Il ne s'agissait pas à proprement parler d'une particularité de l'Etat des Lacédémoniens, mais à Sparte, le repas en commun quotidien était une obligation absolue pour les hommes qui se répartissaient par groupes approximatifs de dix à quinze citoyens de tous âges. Le syssition constituait la cellule de base de la société spartiate et tenait une importance équivalente à la tribu athénienne. En effet, l'accession à la citoyenneté exigeait comme préalable l'inscription de chaque individu au syssition, corollaire de son acceptation des règles de la cité et de l'éducation qu'elle imposait. Pour l'intégration d'un nouveau citoyen dans un syssition, les anciens procédaient à un vote qui demandait l'unanimité des suffrages. Si une seule voix s'opposait à l'adhésion, le jeune homme devenait un hypomeion, un inférieur. Les Spartiates consommaient lors de ces repas le célèbre et détestable brouet noir, ainsi que du vin très dilué afin de ne pas altérer leurs capacités. Les membres les plus jeunes des différents groupes qui complétaient leur formation, était appelés à se retrouver au sein de l'armée au terme des épreuves qui parachevaient cette éducation, ce qui devait assurer une plus grande cohésion et l'émergence d'un esprit de corps. Le poète athénien Tyrtée évoquait ainsi leur idéal viril :

« Que chacun reste ferme sur ses jambes écartées, qu'il fixe ses pieds au sol, morde sa lèvre de ses dents. Qu'il couvre ses cuisses et ses jambes, sa poitrine et ses épaules sous le ventre de son vaste bouclier. Que sa droite brandisse la forte lance, qu'il agite sur sa tête l'aigrette redoutable. »

Le syssition était également une institution qui favorisait l'apprentissage moral et fonctionnait à la manière d'une assemblée civique ; les Spartiates y discutaient politique et exaltaient leur propre modèle. Tous les citoyens contribuaient à financer ces repas ; cette obligation n'était pas pour autant une détermination d'ordre économique susceptible d'exclure les plus démunis. N'oublions pas qu'à l'origine tout citoyen spartiate était détenteur d'un kléros et par conséquent capable d'apporter sa contribution au syssition. Toutefois, la situation évolua et l'aggravation des inégalités de condition s'exacerbant, l'impossibilité pour certains d'acquitter leur redevance provoqua maintes déchéances de citoyenneté.

4. Le nombre des citoyens spartiates

Nous ne disposons à ce sujet que de rares indications chiffrées dont l'authenticité s'avère parfois douteuse.

En revanche, nous savons que le nombre des citoyens fut restreint et qu'il diminua de façon régulière et sensible. Selon Aristote il y aurait eu « autrefois » près de dix mille citoyens spartiates, affirmation confirmée par Hérodote qui, en 480, présenta une indication voisine en estimant ce nombre à huit mille au cours des invasions de Xerxès. Si nous interprétons un passage de Plutarque qui évoquait le partage des terres effectué par Lycurgue, nous atteignons neuf mille citoyens. Isocrate au contraire prétendit que le nombre des Spartiates, même aux temps anciens, n'aurait jamais excédé deux mille. Enfin Aristote évalua à moins de mille le nombre de citoyens à l'époque de la bataille de Leuctres (en 371). De toute évidence Sparte rencontra tout au long de son existence une carence d'effectifs que comblait à peine la qualité de la formation militaire des citoyens. Ce manque de combattants constituait un grave problème qui porta un lourd préjudice à la cité aux IVe et IIIe siècles, lors du relèvement d'Athènes au lendemain de la guerre du Péloponnèse et au moment de l'expansion de la Macédoine, sous l'impulsion du roi Philippe.

Les historiens ont souvent débattu des raisons profondes de ce déclin, qui serait moins imputable aux guerres meurtrières qu'à la concentration de la propriété en un faible nombre de mains, en dehors des lois inaliénables, à l'absence de sang nouveau et enfin à une baisse constante de la natalité. Considérons également le terrible tremblement de terre de 464 et la rigueur exceptionnelle de la législation spartiate qui privait bon nombre d'individus de la citoyenneté pour de multiples infractions, aussi légères qu'elles fussent (lâcheté au combat, incapacité à contribuer au syssition…).

B. La femme spartiate

La femme occupait une position particulière à Sparte qui a donné naissance à des interprétations diverses, parfois même contradictoires.

1. L'éducation des jeunes filles

Les filles subissaient également une éducation rigoureuse comprenant un entraînement physique, des exercices de force et d'endurance, des leçons de chant, de musique et de danse… Cet enseignement rigide devait les préparer à leur avenir d'épouse et de mère. La jeune fille n'était d'ailleurs pas libre de son mariage, son père décidait pour elle selon les coutumes de la cité :

« On se mariait à Sparte en enlevant sa femme qui ne devait être ni trop petite ni trop jeune, mais dans la force de l'âge et de la maturité. La jeune fille enlevée était remise aux mains d'une femme appelée "nympheutria", qui lui coupait les cheveux ras, l'affublait d'un habit et de chaussures d'homme et la couchait sur une paillasse, seule et sans lumière.

Le jeune marié, qui n'était pas ivre, ni amolli par les plaisirs de la table, mais qui, avec sa sobriété coutumière, avait dîné aux phiditiès (repas pris en commun) entrait, lui déliait la ceinture, et, la prenant dans ses bras, la portait sur le lit. Après avoir passé avec elle un temps assez court, il se retirait décemment et allait, suivant son habitude, dormir en compagnie des autres jeunes gens. »

[Plutarque : Vie de Lycurgue]

Elles vivaient dans le gynécée, la partie de la maison réservée aux femmes. Celles qui ne se pliaient pas à cette règle souffraient d'une mauvaise réputation et étaient considérées comme des femmes de mœurs faciles. En l'absence de leur mari, leur autorité n'était guère contestée et les femmes veillaient sur l'éducation de leurs enfants, notamment ceux de sexe mâle, que les dirigeants de la cité leur retiraient dès l'âge de sept ans.

2. La vision stéréotypée de la femme spartiate

Les Anciens nous léguèrent un portrait peu flatteur de la femme spartiate. Ils vantèrent sa beauté légendaire pour mieux stigmatiser la trop grande liberté dont elles jouissaient impunément dans la luxure et l'indolence. D'autres auteurs blâmèrent le pouvoir excessif qu'elles détenaient contrairement aux principes fondamentaux des cités grecques. Aristote dans L'Inégalité de la propriété à Sparte reprocha à la Constitution de Lycurgue de ne pas prendre les femmes en compte, ouvrant ainsi le chemin à la corruption des mœurs et aux abus les plus insupportables :

« En outre, le laxisme concernant les femmes va contre l'esprit de la constitution et nuit au bonheur de la cité. Si l'homme et la femme forment la famille, de même la cité doit être considérée comme quasiment partagée en deux, le peuple des hommes et celui des femmes, de sorte que, dans toutes les constitutions où les dispositions concernant les femmes sont mauvaises, il faut penser que la moitié de la cité est sans lois. C'est ce qui s'est produit là : le législateur a voulu que toute la cité soit endurante ; mais, s'il est manifeste qu'il a réussi pour les hommes, il s'est désintéressé des femmes. En effet, elles vivent en toute liberté, dans le dérèglement du luxe. Le résultat est que, dans une telle constitution, la richesse est en honneur, surtout si les femmes y ont le pouvoir […]. »

Cette manière de concevoir la position de la femme nous semble à bon droit quelque peu surprenant. Certes la femme spartiate devenait souvent riche par dot ou héritage car les hommes perdaient fréquemment la vie au combat dans la fleur de l'âge. Or, lorsqu'un homme mourrait sans héritier mâle, sa fille aînée portant le nom de fille épiclère était dépositaire de l'héritage paternel, dans l'attente éventuelle de la désignation d'un héritier, fonction qui incombait ordinairement aux rois de la cité. De fait, rien n'interdisait la sortie des biens du cercle familial par l'entremise de la fille épiclère tandis que les lois athéniennes prescrivaient aux femmes le mariage avec l'un de leurs proches parents. En réalité, le mythe de la puissance et de l'opulence ostentatoire des femmes spartiates ne repose sur aucun élément sérieux. Si incontestablement les femmes possédaient des biens, elles ne les administraient pas et les hommes seuls en disposaient. Elles ne décidaient guère et leur pouvoir ne dépassait nullement les limites du gynécée. Les femmes n'intervenaient pas dans la vie politique et leur influence n'était d'aucun poids dans le gouvernement de la cité.

C. Les périèques et les hilotes

Majoritaires au sein de la cité, ils se définissaient comme des non-citoyens.

1. Les périèques

Au sens étymologique du nom, les périèques constituaient l'ensemble de ceux qui « habitaient autour ». Il s'agissait des populations des cités grecques vaincues et dominées par Sparte qui appartenaient de force à l'Etat lacédémonien. Le terme de Lacédémonien désignait tout habitant de la Laconie, libre, mais dénué de droits politiques. Un double problème se pose au sujet des périèques, celui de leur origine et celui de la nature exacte de leurs rapports avec Sparte.

Concernant le premier point, les auteurs anciens s'étaient fait l'écho de deux traditions. La première, exprimée par Isocrate dans le Panathénaïque, affirme que les périèques étaient des Doriens qui jouissaient primitivement des mêmes droits que les Spartiates, mais qui, à la suite de dissensions multiples, avaient été repoussés dans les régions périphériques moins fertiles par les oligarques. Les périèques (qui ne portaient pas encore cette épithète) ne furent pas réduits en esclavage, mais perdirent tous leurs droits politiques. Ephore au contraire, s'appuyant sur les écrits de Strabon, pensait que les périèques étaient un peuple soumis auquel il fut d'abord accordé une pleine égalité, mais qui en furent progressivement privés. Les périèques seraient alors de même origine prédorienne que les hilotes, mais tandis que ceux-ci étaient voués au servage, ceux-là ne l'étaient pas, pour des raisons obscures. L'historien V.Ehrenberg a démontré la faiblesse de cette thèse en arguant l'absence d'action commune entre périèques et hilotes dans les révoltes qui dressèrent régulièrement ces derniers contre Sparte. Par ailleurs nous savons que les périèques pouvaient concourir à Olympie en tant que Lacédémoniens. Nous pouvons supposer, suivant la version de Claude Mossé, que les Doriens conquérants créèrent en Laconie une fédération de poleis autonomes. L'une de ces poleis, Sparte, pour des raisons qui tiennent probablement à sa puissance militaire et à l'évolution de son régime, finit par s'imposer durablement.

Le second point nous amène à constater que les cités périèques, tout en conservant leur propre gouvernement, furent déchues de leur condition d'alliés libres et égaux, et en particulier de toute initiative dans le domaine de la politique extérieure. Toutefois, pour tout ce qui ne relevait pas de celle-ci, les périèques étaient seuls maîtres et l'essentiel de leurs obligations envers Sparte était purement militaires. Les périèques devaient fournir des contingents et combattre aux côtés des Spartiates sous le commandement suprême des rois de Sparte. En 425, les périèques constituaient les deux tiers des effectifs de l'armée lacédémonienne. En outre, les périèques contribuèrent dans une large mesure au développement économique de l'Etat lacédémonien et les théoriciens politiques du IVe siècle qui rêvaient d'exclure ces commerçants et ces artisans de la politeia idéale, durent admettre leur nécessité pour assurer à la cité la réalisation de son idéal d'autarcie. Enfin les périèques n'ont jamais, au cours de la période classique, tenté de secouer le joug de la tutelle exercée par Sparte, contrairement aux hilotes.

2. Les hilotes

Alors que les périèques jouissaient d'une relative autonomie, les hilotes étaient privés de liberté et dépendaient exclusivement de l'autorité de Sparte. Le problème de leurs origines se pose depuis l'Antiquité. Généralement considérés comme les descendants des populations soumises par les conquérants doriens, certains historiens modernes ont pourtant prétendu que l'hilotie était le résultat d'une longue évolution économique semblable à celle que devait connaître l'Attique au VIIe siècle, à une différence notable près : par sa décision d'interdire le servage des paysans incapables de payer leurs dettes, Solon put interrompre le processus qui se développa à Sparte. Cette théorie est renforcée par l'absence notable de toute trace de survivances d'un dialecte prédorien en Laconie. Nos connaissances ne nous permettent guère à l'heure actuelle de trancher le débat de façon catégorique.

Une autre question soulève bien des polémiques, celle de leur appartenance. Les hilotes étaient-ils la propriété des citoyens ou de l'Etat lacédémonien qui décidait de les mettre au service des Homoioi ? Nous savons que les hilotes ne pouvaient être vendus ou loués, ce qui tendrait à prouver qu'ils ne relevaient pas du seul bon vouloir des citoyens spartiates. Par ailleurs l'autorisation de l'Etat était indispensable au déplacement ou à l'affranchissement des hilotes qui demeuraient attachés à la terre. En effet les hilotes étaient essentiellement des paysans qui versaient une redevance au propriétaire du kléros, mais ils disposaient librement du surplus qui assurait sa survie.

Les auteurs étrangers insistèrent lourdement sur les mauvais traitements dont les hilotes étaient l'objet. Certes leurs maîtres les punissaient souvent de manière tout à fait arbitraire afin de leur rappeler leur condition. Ainsi les hilotes portaient des costumes humiliants et devaient parfois adopter des attitudes dégradantes. De même il incombait aux jeunes Spartiates de les égorger en toute impunité lors de la cryptie. Ces brimades expliquent aisément leurs nombreuses révoltes qui mirent parfois en danger l'existence de la cité, notamment après le tremblement de terre de 464. Toutefois, les hilotes tenaient une place non négligeable au sein de la cité. Par leur travail ils assuraient la contribution des citoyens au syssition et permettaient leur participation à la vie politique et militaire. De fait, ils devaient pouvoir fonder une famille et posséder leur propre maison (avec quelques réserves concernant cette seconde assertion). Les hilotes paraissaient aux funérailles royales. Ils furent également utilisés dans l'armée, plus particulièrement au IVe siècle lorsque les effectifs spartiates devinrent insuffisants. Ils étaient enrôlés dans les troupes légères, parfois même dans l'infanterie hoplitique ; les plus courageux pouvaient être récompensés par l'affranchissement qui n'en comportait pas moins la stricte obligation de finir ses jours sous les armes. D'où l'affirmation d'un grammairien ancien que les hilotes étaient dans un statut intermédiaire entre celui de l'esclave et celui de l'homme libre.

3. Les « inférieurs »

La société spartiate comprenait un nombre important de catégories sociales distinctes dont la complexité nous échappe et au sujet desquelles notre connaissance s'avère limitée par le défaut de sources historiques fiables. Les « inférieurs » (ou hypomeion) relèvent de ce cas de figure équivoque.

Seul Xénophon évoque ce groupe d'individus à propos d'une conspiration contre l'Etat lacédémonien menée par Cinadon qui se serait auparavant assuré du concours des hilotes, des périèques, des néodamodes (nom prêté aux hilotes affranchis) et des inférieurs. D'une manière générale, les historiens s'entendent pour définir leur nature en disant qu'il s'agissait de l'ensemble des citoyens déchus de leurs droits pour de multiples raisons : non-paiement de la contribution réglementaire au syssition, lâcheté au combat (les citoyens coupables de couardise à la guerre étaient affublés de l'épithète infamante de « trembleurs »)…

Au IVe siècle, le déclin de l'antique politeia des Lacédémoniens, attribuée d'ordinaire à l'amour des richesses, amena la fragilisation de l'équilibre social qui garantissait la stabilité des institutions de la cité. La masse des inférieurs augmenta dans une proportion largement supérieure à celle des citoyens et la tentative de rébellion de Cinadon, appartenant lui-même aux « inférieurs », fut la révélation d'un état de profond déséquilibre menaçant les destinées de l'antique cité.

III. Les institutions spartiates

Comme toutes les cités grecques, Sparte possédait une assemblée à laquelle participaient tous les citoyens, un conseil restreint, des magistrats. Toutefois les institutions de la cité présentaient un certain nombre de particularités qui firent leur originalité. Si l'autorité de la Gérousia et des éphores fut toujours reconnue à sa juste valeur, les historiens contemporains tentent de restituer le rôle effectif de l'Assemblée et des deux rois de la cité.

A. Les rois

L'originalité la plus frappante de la politeia lacédémonienne était, jusqu'à la fin de l'époque classique et même au commencement de l'ère hellénistique, la survivance de la double royauté. La monarchie avait existé dans l'ensemble des cités grecques au cours de la période archaïque, et elle avait parfois survécu à l'évolution institutionnelle sous la forme d'une magistrature, de caractère sacré, devenue élective et annuelle. La particularité de Sparte résidait dans le fait que la royauté y avait subsisté avec des pouvoirs réels, sur le plan militaire et politique, et de ce qu'elle était double, les deux rois étant pris héréditairement dans les deux plus prestigieuses familles de la cité : les Agiades et les Eurypontides, dont les membres étaient considérés comme les descendants d'Héraclès. L'ordre de succession dans la dyarchie lacédémonienne ne semble pas avoir procédé du droit de primogéniture en ligne directe ; Hérodote prétendit par ailleurs que les enfants nés avant l'accession de leur père à la magistrature suprême ne pouvaient prétendre à sa succession, si celui-ci donnait naissance par la suite à un autre enfant auquel seul revenait le titre royal.

Ce compromis remontant certainement aux premiers temps de la cité, la question de l'étendue effective des pouvoirs des rois se posa dès lors. Les prérogatives royales perdaient sans conteste de leur puissance par le fait du partage qui leur était imposé, sans compter que les rois devaient prêter serment à la constitution, serment dont les éphores avaient mission d'assurer l'application. L'autorité royale n'en était pas moins absolue dans le domaine militaire. Depuis 506 en effet, en temps de guerre, l'un des deux rois recevait le commandement des armées qu'il menait au combat. Toutefois, lorsque la guerre prenait fin, le roi rentrait aussitôt dans le droit commun. Toute l'histoire de Sparte fut marquée par les conflits qui opposèrent, les rois d'une part, la Gérousia et les éphores de l'autre, les rois étant accusés de diriger une politique extérieure trop personnelle. Force est de constater que Sparte, à l'image d'un grand nombre de cités grecques, fut constamment en guerre pour préserver ses intérêts et étendre son influence, ce qui offrait aux rois la possibilité de renforcer leur autorité. Pausanias pendant les guerres médiques ou Agésilas au IVe siècle agirent en ce sens.

Les rois détenaient également des pouvoirs religieux, étroitement liés à leurs prérogatives militaires. Prêtres de Zeus Lakédaimonios et de Zeus Ouranos, protégés des Dioscures, ils présidaient aux sacrifices. Selon Plutarque, les rois étaient soumis tous les neuf ans au jugement divin, l'apparition d'une étoile filante dans un ciel particulièrement clair manifestait la colère des dieux et amenait la suspension des monarques jusqu'à ce que les réhabilitât un oracle de Delphes ou d'Olympie. De fait les rois consultaient régulièrement l'oracle de Delphes, notamment pour décider des déclarations de guerre, par l'intermédiaire de deux pythioi.

Les rois jouissaient d'un grand prestige et d'importants honneurs leur étaient rendus : comme les rois homériques, ils recevaient un téménos, un domaine pris sur la terre périèque. Leur part de butin était plus considérable que celle des autres Spartiates ; au syssition ils obtenaient une ration double afin de pouvoir, dit Xénophon, faire honneur à des visiteurs ou à des hôtes selon leur bon plaisir. Les rois enfin étaient membres de droit de la Gérousia, ce qui enracinait leur pouvoir et consacrait leur influence.

Un dernier problème se pose quant à la dyarchie lacédémonienne. Qu'advenait-il lorsque surgissait un différend entre les deux rois ? Il semblerait qu'à l'époque classique le désaccord était tranché par l'arbitrage des éphores. Dans la pratique, rien ne nous interdit de supposer que celui des deux rois qui avait la plus forte personnalité parvenait à imposer ses intentions au second, comme le fit Agésilas qui, au IVe siècle, durant quarante années, gouverna l'Etat lacédémonien et incarna l'apogée de l'impérialisme spartiate. Les rois, en dépit de toute leur puissance, si longtemps sous-estimée par les historiens, devaient néanmoins composer avec les autres centres décisionnels de la cité.

B. Les éphores

Les éphores étaient les principaux magistrats de la cité. Ils formaient un collège de cinq membres élus pour un an par l'assemblée parmi les citoyens âgés de plus de trente ans, et les théoriciens politiques du IVe siècle voyaient en eux l'expression du caractère démocratique de la constitution lacédémonienne. Aucune condition de naissance ou de cens ne présidait à leur accession à cette magistrature toute-puissante. Aristote n'en condamna pas moins les principes de cette originalité dans la Politique :

« Cette magistrature est chez eux la maîtresse des plus grands pouvoirs, et cependant tous sont issus du peuple, de sorte que ce sont souvent des hommes pauvres qui du fait même de leur pauvreté peuvent être achetés. Ils l'ont prouvé souvent, et autrefois, et encore récemment dans les affaires d'Andros. Certains d'entre eux en effet, corrompus par l'argent, ruinèrent la cité tout entière pour autant que cela dépendait d'eux. Et, devant une autorité aussi grande et quasi tyrannique, les rois à leur tour étaient contraints de faire de la démagogie, ce qui n'alla pas sans modifier la constitution, qui, d'aristocratique, devint démocratique. »

Les origines de l'éphorat furent vivement discutées. Certains auteurs anciens (Hérodote, Xénophon, Strabon) attribuèrent l'institution des éphores à Lycurgue puisque l'œuvre du législateur était considérée comme parfaite, il avait assurément créé les cinq gardiens de la Grande Rhetra qu'étaient les éphores. D'autres envisagèrent l'éphorat comme une institution d'origine royale, fondamentalement due au roi Théopompe, dont le règne se serait tenu au cours de la première guerre de Messénie. Cette opinion fut exprimée par Aristote, Plutarque et d'une manière moins évidente par Platon dans les Lois. Enfin l'écrivain helléniste, Sosicratès, souleva une troisième hypothèse selon laquelle l'éphorat aurait été institué au milieu du VIe siècle pour palier au danger des ambitions tyranniques de certains rois, sous l'influence de Chilon, le plus célèbre des éphores du VIe siècle. Que pourrions-nous déduire de ces interprétations diverses ? Selon l'historienne contemporaine Claude Mossé, il serait illusoire de croire que la constitution lacédémonienne ait pu être élaborée par un législateur unique. En effet, ces traditions reposent sur des reconstructions théoriques des IIIe et IIe siècles conçues par des réformateurs spartiates soucieux d'accomplir une œuvre politique cohérente. L'éphorat aurait vraisemblablement fait son apparition au VIIIe siècle et si l'ancienneté de l'institution paraît indubitable, il semblerait toutefois qu'elle fût postérieure à l'ensemble de la Grande Rhetra. Mais l'éphorat n'était pas à l'origine ce qu'il fut au VIe siècle, au lendemain de la seconde guerre de Messénie, lorsque la menace de la tyrannie du pouvoir royal devint à ce point pressante qu'il fallut renforcer l'autorité des éphores, peut-être à l'instigation de Chilon, en même temps que le mode de recrutement démocratique des éphores pouvait apparaître comme une concession accordée au démos.

Leurs pouvoirs étaient certes fort étendus. Réunis en permanence, le président du collège des éphores était éponyme. Il présidait l'assemblée, particulièrement quand il s'agissait de recevoir des délégations étrangères, de décider de la guerre et de la paix. Les éphores proposaient les lois et les décrets à l'assemblée et pouvaient assister aux séances de la Gérousia. En temps de guerre, ils donnaient les ordres de mobilisation, indiquaient aux généraux la stratégie à adopter, veillaient à l'application des directives, et deux éphores accompagnaient toujours celui des deux rois qui obtenait le commandement suprême en campagne. Véritable gouvernement de la cité, leur fonction primordiale était de contrôler la vie sociale de la cité, les institutions, les mœurs, les citoyens et les dépendants. De leur collège dépendait toute la vie administrative de la cité. Ils avaient également des pouvoirs judiciaires non négligeables, en matière de droit commun et de justice politique. Ces attributions leur permettaient d'entrer en conflit avec les rois si les circonstances l'exigeaient. Plutarque souligna un détail révélateur : « Tout le monde se lève devant le Roi, à l'exception des éphores qui seuls ne quittent pas leurs sièges. Les éphores et les Rois se prêtent serment tous les mois, les éphores représentant la cité et les Rois en leur nom propre. »

Les éphores décidaient à la majorité et leur faible nombre était un gage d'efficacité. Aristote qualifia ces vastes pouvoirs de « démesurés et presque tyranniques ». Mais la collégialité et la durée limitée de la charge empêchaient qu'elle risquât de servir pour un ambitieux de tremplin vers le pouvoir personnel.

C. La Gérousia

Véritable cœur du pouvoir, la tradition voulait que ce fût Lycurgue qui en ait déterminé la nature et le fonctionnement. Nous savons toutefois combien cette assertion est douteuse. La question qui suscita les plus grandes controverses fut celle du nombre des gérontes. Les historiens se rallièrent à la position de Plutarque qui fit également dans la Vie de Lycurgue l'éloge de l'institution de la Gérousia :

« Parmi les nombreuses institutions nouvelles que créa Lycurgue, la plus grande et la plus importante fut la Gérousia qui, c'est du moins ce que dit Platon, associée à l'autorité des Rois qui venait alors d'être restaurée, et ayant une autorité égale pour les affaires importantes, fut pour la cité une sauvegarde et une garantie car la politique était alors dominée tantôt par les Rois, et cela risquait d'entraîner la tyrannie, tantôt par le peuple, et c'était la démocratie qui menaçait. Il y eut désormais un élément d'équilibre, la Gérousia qui constituait la base la plus solide sur laquelle reposait la politeia. Car si les vingt-huit gérontes appuyaient les rois lorsqu'il fallait éviter la démocratie, ils renforçaient, si besoin était, le peuple pour résister à la tyrannie. Aristote dit que le chiffre de vingt-huit fut fixé pour les gérontes, parce que sur les trente premiers du temps de Lycurgue, deux abandonnèrent lâchement l'entreprise. Mais Sphairos prétend au contraire que dès le début ils étaient vingt-huit. Lycurgue a pu penser aussi que vingt-huit étant le produit de sept par quatre et pouvant aussi se diviser en parties égales est le premier nombre parfait après le produit de six par quatre. Je pense plutôt que Lycurgue voulait avoir trente bouleutes, en comptant les deux rois. »

Les gérontes étaient en effet vingt-huit, auxquels s'ajoutaient les deux rois. Remarquons cependant que le nombre des Anciens n'était peut-être pas aussi rigoureusement respecté à l'origine. Aristote critiqua sévèrement le procédé d'élection des gérontes qu'il qualifia de la sorte :

« La manière dont se fait le choix des gérontes en outre est puérile, et il n'est pas régulier que celui qui sera jugé digne d'une fonction la demande lui-même. Celui qui mérite une charge doit l'exercer qu'il le veuille ou non. Le législateur semble avoir réglé ce point comme le reste de la constitution : c'est pour encourager ceux des citoyens qui aiment les honneurs qu'il a établi ainsi l'élection des gérontes, personne en effet n'aimant pas les honneurs ne solliciterait cette charge. Et pourtant, la plupart des maux sont le fruit de l'ambition ou de l'amour des richesses chez les hommes. »

A la mort d'un géronte, les candidats à sa succession se présentaient devant le peuple assemblé dans un ordre déterminé par le sort. Des juges enfermés dans une maison voisine évaluaient le volume des applaudissements qui saluaient l'apparition de chaque candidat et celui qui avait recueilli le plus grand nombre d'applaudissements était déclaré élu. Pour déposer sa candidature à la magistrature, il fallait être âgé de soixante ans au minimum et dégagé de toute obligation militaire. Le géronte était élu à vie.

Considérons maintenant les pouvoirs de la Gérousia, problème sur lequel les historiens contemporains ne s'accordent guère. Pour le plus grand nombre d'entre eux, la Gérousia possédait essentiellement des fonctions probouleutiques, ce qui signifie que, à l'image de la Boulè des Cinq Cents à Athènes, le Conseil rédigeait les projets de loi et les soumettait au vote de l'assemblée. Mais une différence fondamentale distinguait la Boulè athénienne de la Gérousia spartiate : la seconde avait le pouvoir de dissoudre l'Apella si celle-ci prétendait amender le projet qui lui était soumis. La décision finale lui appartenait alors que l'assemblée ne disposait que d'une voix consultative. Par ailleurs la Gérousia constituait une haute cour de justice criminelle dont les attributions, notamment en matière de crime de haute trahison, devaient progressivement échoir aux éphores. Auréolée d'un prestige immense, la Gérousia était un facteur d'ordre, de stabilité et d'unité, en dépit du pouvoir croissant des éphores.

D. L'Assemblée

Elle portait parfois dans les textes anciens le nom d'Ecclesia, mais il semble bien que le terme exact qui la désignait était celui d'Apella. Elle se composait de l'ensemble des citoyens spartiates de plus de trente ans, de naissance libre et n'ayant pas subi la privation de leurs droits civiques. L'Apella se réunissait une fois par mois et siégeait dans un lieu demeuré inconnu. Ses pouvoirs étaient fort restreints. Plutarque affirma que personne n'avait le droit de discuter les propositions soumises et qui devaient être approuvées ou rejetées dans leur totalité. Selon l'auteur des Vies Parallèles, une seconde clause prévoyait que si le peuple s'avisait de prendre une résolution contraire à la constitution, les rois et les gérontes pouvaient dissoudre l'assemblée, ce qui limitait considérablement l'indépendance de l'institution.

Le fonctionnement même des séances ouvre la voie à de nombreuses suppositions qu'il est bien difficile dans l'état actuel des recherches de vérifier. Les citoyens spartiates pouvaient-ils prendre la parole et critiquer les projets élaborés par les éphores et les gérontes ? A en croire le témoignage d'Aristote, observateur plus proche que Plutarque du déroulement des faits, de telles discussions n'étaient pas concevables, caractéristique révélatrice de l'aspect purement oligarchique de la vie politique lacédémonienne. L'Apella confirmait simplement les projets de lois et de décrets sans les amender. Si le peuple manifestait son opposition, cela relevait probablement de ces atteintes à la constitution qui provoquaient nécessairement la dissolution de l'assemblée. Par ailleurs rien n'empêchait les éphores de passer outre aux récriminations populaires. N'oublions pas non plus que les citoyens spartiates, par leur éducation, étaient habitués à la plus stricte obéissance de l'autorité, et le respect qu'ils vouaient à l'ancienneté ne les incitait nullement à la contestation.

Cependant, en théorie, l'Apella décidait de la guerre et de la paix, procédait à l'élection de tous les magistrats de la cité, désignait les gérontes, traitait des questions de politique extérieure, entendait les ambassadeurs et choisissait, en temps de guerre, le roi qu'elle désirait envoyer au combat en tant commandant suprême des armées. En réalité l'assemblée n'avait guère d'influence politique. Pierre angulaire du régime oligarchique lacédémonien, elle ressemblait fort peu à l'Ecclesia athénienne, organe principal de la vie démocratique de la grande cité maritime, longtemps rivale de Sparte.

L'Apella perdit encore de son influence au IVe siècle et Xénophon fit allusion dans les Helléniques à une « petite assemblée » dont nous ignorons tout et qui suscita de multiples exégèses. Ainsi lorsque le complot de Cinadon menaça l'existence de la cité au début du IVe siècle, nul ne songea à réunir l'Apella et quelques gérontes prirent seuls les mesures qui s'imposaient pour vaincre le péril. Enfin les origines de l'assemblée sont à ce point obscures que les historiens ne se risquent pas à formuler de vagues hypothèses qui ne reposeraient en l'occurrence que sur des bases excessivement incertaines.

Sources

- La République des Lacédémoniens de Xénophon (traduction française de F. Ollier, Paris, 1933).
- Les Vies Parallèles de Plutarque et plus particulièrement la Vie de Lycurgue (Collection des Universités de France, édition et traduction de R. Flacelière, Paris, 1953).
- L'Etat grec de V. Ehrenberg, Paris, Maspero, 1976
- La Cité grecque de G. Glotz, Paris, A. Michel, 1988.
- L'Aventure grecque de P. Lévêque, Paris, A. Colin, nouvelle édition, 1990.
- Les institutions grecques à l'époque classique de Claude Mossé, Paris, A. Colin, nouvelle édition, 1999.
- Sparte de P. Roussel, Paris, de Boccard, deuxième édition, 1960.
- Les éphores. Etudes sur l'histoire et sur l'image de Sparte, Paris, Publications de la Sorbonne, 1998.