Le premier siècle du Principat 27 av. J.-C. - 96 apr. J.-C

Introduction

C. Octavianus, né en 63 av. J.-C., petit-neveu et fils adoptif de Jules César, avait hérité à dix-huit ans de sa considérable fortune et de sa clientèle. Membre du second triumvirat à partir de 43, avec les deux autres « césariens » Lépide et Marc Antoine, il participa à la répression des tyrannicides. Après l'élimination de Brutus, Cassius et Sextus Pompée, Octave se débarrassa de ses deux collègues triumvirs : Lépide dès 36, puis Antoine, vaincu en septembre 31 à Actium par la flotte d'Agrippa.

L'année précédente, Octave avait reçu des Italiens, désireux de paix et de prospérité, un serment de fidélité (juratio) qui lui donnait une légitimité populaire, et qu'il allait plus tard faire renouveler chaque année. Titulaire du consulat, de la puissance tribunicienne et de l'imperium, il fut reconnu en 28 princeps senatus, premier citoyen du Sénat et de la République. Après trois ans consacrés à une remise en ordre de l'Etat, Octave remit l'Etat, le 13 janvier 27, entre les mains du Sénat et du peuple romains (senatus populusque romanus). L'assemblée refusa ce geste, lui confia un imperium de dix ans, et lui accorda le cognomen (surnom) d'Auguste, comme remerciement de son action providentielle.

Fondateur de régime, bien que la République fût officiellement conservée, et même « restituée » (res publica restituta), et malgré ses efforts, à ses débuts, pour en maintenir les apparences, Auguste tout au long de son règne eut la responsabilité de poser des principes fondamentaux, ceux-là même que ses successeurs devraient s'efforcer de suivre.

I. Le « siècle d'Auguste »

A. L'institution du principat

Le régime prit l'allure d'une République monarchique, ou plutôt d'une monarchie tempérée. La particularité du principat - plus communément appelé « empire » - est sa double assise personnelle et institutionnelle. Et ce que nous pouvons nommer « l'aura du princeps » n'a pas moins d'importance que ses pouvoirs officiels.

1. Les « vertus augustes » et le caractère religieux du régime

En même temps qu'Octave reçut le nom d'Auguste (qui avait été préféré à celui de Romulus), on fondit un bouclier d'or sur lequel étaient gravées les quatre vertus reconnues au princeps et fondant son auctoritas.

La Virtus, le courage physique et moral, l'efficacité enfin de l'homme qui était sorti seul des guerres civiles et qui avait rétabli paix intérieure et aux frontières (en 29, on put fermer le temple de Janus) ;

La Justitia, vieille vertu romaine, censée guider le princeps dans ses décisions et dans le choix de ses collaborateurs selon leur mérite ;

La Clementia, peut-être la moins justifiée de ces vertus tant les troubles de la guerre civile et l'installation du régime nécessitaient de fermeté, qui n'en fut pas moins reconnue au princeps (le pardon accordé au conspirateur Cinna est resté célèbre), y compris a posteriori, comme en témoigne le choix d'Auguste comme modèle dans le De Clementia de Sénèque ;

La Pietas enfin, qui consiste à s'acquitter de ses devoirs envers les dieux et envers sa famille. César divinisé (Divus Iulius) et Auguste ne descendaient-ils pas de Vénus ? Le princeps tenait une place intermédiaire entre les hommes et les dieux. L'éclat du divin Jules rejaillit sur Auguste, qui favorisa son culte, avec ceux d'Apollon et de Mars Vengeur (vengeur de Jules César, précisément !), et qui serait à sa mort lui-même divinisé.

De son vivant, son génie et sa puissance créatrice (numen) étaient déjà célébrés. Grand pontife à partir de 12 av. J.-C. et membre de tous les collèges sacerdotaux, c'est lui qui dirigeait la religion de l'empire.

Personnage sacré et garant de la cohésion de l'Etat, il se devait par ailleurs d'être reconnu : son visage apparaissait sur les monnaies, et ses statues étaient présentes dans les temples et les lieux publics. Son nom, parfois associé à celui de Rome sur les autels, notamment dans les provinces, figurait également sur des monuments de toutes sortes qui lui étaient dus, ce qui contribuait à ancrer son pouvoir dans l'esprit du peuple.

En effet sa fortune personnelle considérable, gérée par sa caisse personnelle (le fisc) lui permettait de faire élever des monuments et des temples (quatre-vingt-deux durant le règne), comme de récompenser ses soldats par des dons, ou encore de relancer des échanges commerciaux ou de prendre en charge personnellement certains services publics dans des moments difficiles. On se doute que cette fortune n'était pas le moindre élément de la puissance d'Auguste.

2. Les pouvoirs institutionnels du princeps

Bien sûr, le régime n'était pas fondé institutionnellement sur les qualités et la fortune du princeps. L'organisation républicaine fut peu modifiée. Comme il le dit lui-même, Auguste n'eut « absolument pas plus de pouvoir que les autres magistrats [ses] collègues »… mais il cumula presque toutes les magistratures, et pendant de longues périodes.

Pour ne pas paraître trop bouleverser la tradition, Auguste, après avoir ré-endossé le consulat en 30, le quitta enfin en 23, rétablissant cet aspect essentiel de la République qu'était l'annualité des charges. Mais en 19 il reçut à vie les insignes de la fonction (faisceaux et siège curule). Enfin il gardait la possibilité de revêtir de nouveau la charge, occasionnellement.

Son imperium proconsulaire, majus à partir de 23, faisait de lui le chef des armées, et l'autorisait à agir partout dans l'empire. Il l'étendit même à Rome, pouvant par là maintenir des légions dans la Ville, contre toute tradition. En 13 av. J.-C., ce pouvoir lui fut accordé à vie.

Lorsqu'il abandonna le consulat en 23, Auguste s'attribua la puissance tribunicienne qui rendait sa personne inviolable et lui donnait une autorité sur la plèbe alors qu'il était patricien, ainsi qu'un veto sur toutes les décisions des magistrats (qu'il détenait déjà avec le consulat, et faisait donc en sorte de conserver…). C'est le renouvellement annuel de la tribunicia potestas, qui servit - nouveau leurre républicain - à dater les années de règne.

Le princeps disposait également des grandes préfectures créées ou réformées par Auguste (Prétoire, Ville, Annone, Vigiles : voir plus loin), et pouvait revêtir la puissance censorienne pour légiférer sur les mœurs.

A partir de 19, Auguste disposa du droit « de faire les lois qu'il veut ». Son activité législatrice s'exprime dans les « édits du prince » à valeur générale dans un domaine donné, les « rescrits », réponses officielles à valeur légale, et même dans ses lettres (epistulae).

Le tribunal impérial était un grand tribunal d'appel sans cesse sollicité. Les décrets du princeps étaient des décisions de justice dans les procès.

Finalement, avec tous ces pouvoirs, l'auguste était la capitale à lui seul : lorsqu'il était en déplacement, le centre politique quittait Rome. C'est cependant pour gérer certaines affaires sur place en son absence que fut créée la préfecture de la Ville. De plus le princeps ne gouvernait pas sans conseillers, et était appuyé par une administration de plus en plus importante.

3. Le consilium principis, l'administration centrale et les Finances

Auguste institua pour le guider dans le gouvernement de l'empire un conseil personnel, le consilium principis, composé selon les besoins et sa volonté, de sénateurs, chevaliers, juristes, amici officiels ou affranchis de sa maison, enfin membres de sa famille. Agrippa, Drusus ou Mécène en furent les membres éminents sous Auguste.

Souvent membre de ce conseil, le préfet du prétoire, commandant de la garde impériale, fut de plus en plus important. Il suivait le princeps en déplacement et disposait probablement aussi de compétences juridiques.

Les bureaux de l'administration avaient en charge la correspondance, les services du palais, la justice et les finances. Leurs chefs pouvaient être des affranchis impériaux ou, plus rarement pendant notre période, des chevaliers.

Le Trésor public était principalement alimenté par les impôts levés en province, tributs en espèce ou en nature. Cet aerarium du peuple romain, géré par le Sénat, était conservé sur le forum dans le temple de Saturne, d'où le nom d'aerarium Saturni. Auguste disposait aussi de sa caisse personnelle, le fisc impérial (voir ci-dessus). Il existait sans doute également dans les provinces des caisses permettant une redistribution d'argent aux plus pauvres.

Auguste créa en 6 apr. J.-C. un aerarium militare pour verser leurs congés aux soldats, trésor alimenté par un nouvel impôt du vingtième des héritages et un autre du centième sur les opérations commerciales.

4. Le rôle du Sénat et des comices

A côté du princeps, comme investi d'une mission exceptionnelle justifiant la concentration des pouvoirs dans ses mains, se dresse toujours le vieux gardien des intérêts du peuple romain : le Sénat.

C'était lui qui avait fait la fortune d'Octave en le nommant princeps senatus, puis Auguste. Comme en souvenir de ces débuts de régime, ce sera toujours le Sénat qui investira les « empereurs ». Jusqu'à 12 av. J.-C., c'est aussi à lui que revint la frappe des monnaies, avant que celle des monnaies d'or et d'argent ne passe sous le contrôle du princeps.

D'abord grâce au consulat, puis à la puissance tribunicienne, Auguste disposait d'un veto sur toutes les décisions des magistrats. De plus, primus inter pares, premier parmi ses égaux, il donnait le premier ses avis à l'assemblée… et était bien souvent suivi. C'est sous son contrôle qu'elle délibérait, et avec son accord qu'elle décidait. Peut-être Auguste disposa-t-il d'un droit d'amendement des sénatus-consultes. Il lui appartenait en tous cas de convoquer le Sénat.

Seul interlocuteur du princeps (finis les débats du forum !) même si son pouvoir était bridé, le Sénat disposa selon les époques de plus ou moins de pouvoir dans la politique étrangère et l'administration de l'empire, mais dans l'ensemble, au Ier siècle, sa part reste importante.

Les assemblées électorales qu'étaient les comices se virent également subordonnées au princeps : les élections s'y faisaient avec des candidatures officielles. Plus tard, sous Tibère, la désignation des candidats passa sous la responsabilité de la haute assemblée, mais sur commendatio du princeps. Les comices votaient des lois et pouvaient, comme le Sénat, accorder à l'auguste certaines autorisations spéciales dont il avait besoin.

B. Le règne

Si l'institution du principat se fit progressivement et si Auguste, vu le prestige et la confiance qui l'entouraient, ne fut pas sérieusement mis en danger, il n'en souffrit pas moins quelques contestations. Dès sa nomination à la préfecture de la Ville, par exemple, Valerius Messala Corvinus démissionna pour contester l'évolution monarchique du régime, qui mit quelques années à s'enraciner…

1. La stabilisation du régime (27 - 17 av. J.-C.)

Afin de laisser ses institutions « prendre », Auguste décida dès 27 de s'éloigner de la capitale, où il laissa ses fidèles Agrippa, Mécène et Statilius Taurus. Il passa par la Gaule, puis en Espagne, deux des trois provinces qui, avec la Syrie, lui avaient été directement confiées par le Sénat. Il mena une campagne de pacification victorieuse contre les Cantabres et les Astures, qu'allait achever Agrippa en 19. La fondation de villes et l'établissement de nombreux vétérans favorisèrent la pacification. Le dévouement au chef, naturel aux Ibères, qui pouvait le gêner, rendit facile au contraire l'établissement du culte impérial.

Malade, Auguste rentra à Rome en 24. L'opposition fut ranimée par l'espoir de sa mort, et une conspiration éclata, dirigée par Caepio et Murena, second consul et beau-frère de Mécène, et à laquelle l'impératrice Livie fut peut-être mêlée. Après l'exécution des conjurés, Auguste craignant de mourir, remit son sceau à Agrippa et confia l'administration au remplaçant de Murena, Calpurnius Pison. Finalement il guérit, et c'est alors qu'intervint le renforcement du pouvoir de 23 (voir ci-dessus : puissance tribunicienne, imperium majus et étendu à Rome).

Après un voyage en Sicile en 22 - 21, une expédition en Orient qui permit d'obtenir un bon compromis avec les Parthes (impressionnés par les mouvements de troupes du jeune Tibère, fils de Livie d'un premier mariage, frère de Drusus dit « l'Ancien »), et l'échec d'un nouveau complot fomenté par l'ambitieux Egnatius Rufus à qui l'on avait refusé la candidature au consulat, Auguste choisit en 19 d'organiser un co-régence avec Agrippa qui revêtit le même imperium que lui et la puissance tribunicienne, épura le Sénat et renforça de nouveau son pouvoir (voir ci-dessus : insignes consulaires, droit de légiférer).

Finalement en 17, lors des grands jeux organisés à Rome, le régime semble stabilisé. C'est alors qu'Auguste rétablit la préfecture de la Ville qui avait été laissée vacante, et qu'il réorganisa la Gaule. Mais une question n'était pas réglée, celle de la succession. Qu'adviendrait-il si Auguste disparaissait ?

2. Le problème de la succession (17 av. J.-C. - 4 apr. J.-C.)

Il n'avait eu aucun enfant de son premier mariage avec Claudia, belle-fille d'Antoine, et seulement une fille de son deuxième, avec Scribonia, épousée en 40 : Julie. Après avoir divorcé de Scribonia il épousa Livia Drusilla en 38, mais n'eut pas d'enfant d'elle. Devant choisir un successeur dans sa famille (après tout, lui-même n'était que le petit-neveu de César), Auguste avait déjà songé à se donner pour successeur M. Marcellus, fils de sa sœur Octavie de son premier mariage, à qui il avait donné Julie en mariage en 25, mais qui décéda dès 23. C'était par Julie que devait passer la succession. Dès son séjour en Sicile, Auguste lui avait donné pour second mari son plus fidèle compagnon, Agrippa. Deux « dauphins » étaient nés : Gaius en 20 et Lucius en 17. Cependant, en attendant qu'ils grandissent, il fallait prévoir un « intérim ». Alors que ses pouvoirs de co-régent venaient d'être renouvelés, Agrippa (qui servait de tuteur à ses fils) mourut en 12 et Auguste fit dès l'année suivante marier Tibère et Julie. Puis il accorda à ce beau-fils devenu gendre un imperium sur l'Occident, en 9, et la puissance tribunicienne pour cinq ans en 6. Mais Tibère, mécontent qu'on ne le destine qu'à une régence, se retira à Rhodes et bouda toute activité politique. Julie, dont les reproches osés contre son père et les mœurs relâchées avaient choqué, fut exilée en 2 av. J.-C.. Tibère finalement rentra à Rome après la mort de Lucius à Marseille en 2 apr. J.-C., et fut même adopté après celle de Gaius, survenue deux ans plus tard après une blessure en campagne en Arménie, alors que le jeune prince venait de rencontrer le roi des Parthes sur l'Euphrate.

Tibère reçut la puissance tribunicienne pour dix ans, mais fut contraint d'adopter Germanicus, petit-fils à la fois d'Octavie et de Livie (fils d'Antonia la Jeune et de Drusus l'Ancien), et gendre de Julie et Agrippa car il avait épousé la sœur de Gaius et Lucius, Agrippine Major !

3. Les opérations militaires et la fin du règne (27 av. J.-C. - 14 apr. J.-C.)

Alors que les frontières égyptiennes avaient été pacifiées dans les premières années du règne, Auguste annexa en 6 apr. J.-C. la Judée, assurant la continuité entre l'Egypte et la Syrie. Comme la Galatie avait été annexée dès 25, c'était toute la frontière orientale qui se trouvait uniformisée et pacifiée. Au Sud, seul l'Est de l'Afrique proconsulaire (l'actuelle Tunisie) restait incomplètement pacifié.

Mais la réalisation importante du règne est la protection de la péninsule italienne par le contrôle de l'arc alpin. Les Alpes occidentales sont conquises progressivement par Terentius Varro, puis Tibère et Drusus. Les succès est complet vers 7 av. J.-C. (trophée de La Turbie près de Nice) et les grands cols (Saint-Bernard, Montgenèvre) sont contrôlés. L'Est de l'arc alpin, entre Norique et Macédoine, est soumis simultanément, mais des révoltes éclatent en 6 apr. J.-C. en Pannonie et Dalmatie, dont Tibère a finalement raison à la tête d'une armée de cent trente mille hommes. Il en profite alors pour installer un réseau routier cohérent dans ces provinces.

Parallèlement, Auguste avait souhaité repousser les limites de l'empire à l'Elbe, atteinte par Drusus dès 9 av. J.-C. (Drusus, qui mourut en rentrant à Rome, des suites d'une chute de cheval). Mais le refus de l'administration autoritaire de Rome se fit également sentir en Germanie, où la situation resta stagnante pendant de longues années, jusqu'à ce que le légat Varus se fît prendre au piège en 9 apr. J.-C. par le Westphalien Arminius, à Teutobourg. Ses trois légions furent anéanties.

Le désastre s'arrêta là (Tibère encore, et Germanicus, rétablirent la situation), mais Auguste avait bel et bien échoué dans sa seule tentative d'offensive militaire.

En 13, Tibère, après avoir reçu le triomphe, fut associé par Auguste au pouvoir, avec les mêmes attributions que lui. A la mort du premier princeps, le 17 août 14, c'est sans difficulté qu'il reçut le serment du peuple et des soldats, et fut investi par les sénateurs.

4. Les arts et la culture sous Auguste

la littérature

Si la rhétorique disparut presque avec la République, la poésie et l'histoire furent en plein essor sous Auguste. Cependant ce n'est généralement pas sous l'impulsion du princeps, amateur distingué, que furent formés les écrivains de son « siècle », le plus souvent déjà connus auparavant. Seul Ovide, né en 43, « naquit véritablement à l'art » sous le régime du principat. Outre les sujets mythologiques, il peignait aussi avec une légèreté qui ne convint pas à l'ordre moral la société élégante de son temps, et fut exilé en 8 apr. J.-C.

Malgré cet exil, les écrivains restèrent assez libres de leur pensée : Auguste toléra la philosophie épicurienne d'un Virgile (mort en 19 av. J.-C.) ou d'un Horace (8 av. J.-C.), qui défendait un « hellénisme sévère ». Il est vrai que Virgile fut le principal soutien intellectuel du régime, satisfaisant au programme officiel dans les Bucoliques, les Géorgiques (retour à la terre), et bien sûr dans L'Enéide (origines divines de Rome)… Properce (mort en 15 av. J.-C.) fut également l'auteur d'une poésie « nationale », et l'historien Tite-Live (17 av. J.-C.), précepteur du futur Claude, exalta la grandeur de Rome et les vertus traditionnelles dans ses livres Ab Urbe condita (« depuis la fondation de Rome »).

l'architecture

C'est bien entendu la principale manifestation (et la mieux conservée !) de l'art officiel. Auguste se vantait d'avoir « trouvé une Rome de briques et laissé une Rome de marbre », aidé par son architecte Vitruve. Il restaura la vieille enceinte de la Ville, améliora les aqueducs et les égouts, aménagea le Champ de Mars et étendit le forum, construisant même et inaugurant en 2 av. J.-C. son propre forum, autour d'un temple de Mars Vengeur, avec un Autel de la Paix (Ara Pacis), l'un des meilleurs exemples de l'art augustéen (frises mythologiques et historiques alliées à des décors végétaux ; influences diverses : étrusques, grecques, de Pergame…). Son successeur ne poursuivrait pas son œuvre, se contentant à peu près à Rome… d'insérer une caserne de prétoriens à la Ville, en 23.

le niveau d'instruction

Dans le cadre de ses travaux, Auguste favorisa notamment la construction de bibliothèques. La pratique de l'écrit était aussi répandue plus largement par les inscriptions et les affiches, mais l'oral restait prépondérant, et ces affiches, rédigées dans un style souvent complexe, étaient en fait lues publiquement par ceux qui maîtrisaient la syntaxe. De plus en plus d'enfants fréquentaient les écoles de Rome, mais c'étaient seulement les rudiments du déchiffrage et du calcul qui étaient répandus à travers l'Italie. Quant aux hommes de qualité, ils apprenaient le droit, les arts, l'histoire, les mathématiques et la philosophie (le stoïcisme était dominant, incitant au pessimisme, et fut renforcé plus tard par les crises, économiques en 33 ou politiques en 68).

II. De Tibère à Néron

A. L'empire à l'avènement de Tibère

Auguste recommanda à son successeur de na pas tenter d'étendre les territoires de l'empire. Lui-même avait échoué en Germanie, et ne souhaitait pas que l'équilibre qu'il avait en revanche réussi à obtenir, fût mis en péril par une soif d'expansion. Les régions conquises par Rome étaient déjà immenses, limitées par les mers ou les déserts. Il convient de voir que les deux premiers siècles du principat correspondent au tassement des différences entre, d'une part, Rome et l'Italie (le « centre conquérant »), et d'autre part les provinces.

1. Rome et l'Italie

L'Italie, qui était à l'origine du succès d'Octave par le serment accordé en 32 av. J.-C., était bien , et dans l'esprit de tous, le « pays du peuple maître », où résidaient les quatre cinquièmes (c'est à dire environ quatre millions) des citoyens au début du Ier siècle, et où était encore recrutée la plus large partie des légions. La péninsule comptait environ huit millions d'habitants, dont un peu moins d'un à Rome.

Il n'est pas faux de dire que, dans la Ville éternelle, le peuple réclamait « du pain et des jeux » (panum et circenses)… En effet, le ravitaillement et les loisirs sont deux des questions les plus importantes concernant Rome, avec celle de l'urbanisme, que nous traitons ailleurs.

Rome, très peuplée, ne pouvait évidemment pas subvenir à ses besoins alimentaires. Auguste avait tenté de régulariser les approvisionnements en faisant arriver par mer (transport plus adapté et efficace pour les grandes quantités que les transports terrestres de la péninsule) des céréales (surtout d'Egypte, et plus tard d'Afrique), du vin (Gaule, Espagne), et de l'huile (Espagne, et plus tard, Afrique), et en créant la préfecture de l'Annone, administration spécialisée dans les problèmes de ravitaillement, en 7 apr. J.-C..

Depuis la République, les habitants de Rome, par ailleurs ville très cosmopolite (hellénophones, juifs, espagnols, gaulois…), pouvaient bénéficier de distributions de blé gratuit (frumentationes). Cette « plèbe frumentaire » (plebs frumentaria) inscrite sur listes représentait entre quinze et trente pourcents des habitants et pouvait recevoir trente-deux à trente-cinq kilogrammes de blé par an. C'étaient les préfets frumenti dandi qui, comme leur nom l'indique, procédaient aux distributions.

Mais nourrir ce peuple entassé dans des immeubles de location (insulae) n'était pas tout. Les principes durent aussi satisfaire à ses loisirs, son otium (par opposition, on aura negotium, qui deviendra négoce). Il fallait intégrer au calendrier et aux célébrations impériales les jeux du cirque, du stade, les spectacles de gladiateurs, de mime, chant ou danse, ou le théâtre. Depuis qu'Auguste avait revêtu la tribunicia potestas, la plèbe était sous la responsabilité du princeps. Si elle perdit progressivement les derniers restes de son importance politique (les comices cessèrent toute activité sous Tibère), elle restait la source principale de la popularité de l'auguste, avec l'armée. Tibère mourut haï pour avoir méprisé le peuple et s'être contenté d'en avoir assuré le ravitaillement. On fit le mauvais jeu de mots Tiberius ad Tiberim (« Tibère au Tibre »)… Plus tard, Caligula et Néron furent d'abord adorés puis perdirent toute popularité : il fallait également dépasser la volatilité de la plèbe.

Pour surveiller la Ville, Auguste avait créé sept cohortes de vigiles, commandées par un préfet des Vigiles (d'origine équestre), en même temps qu'il avait découpé la ville en quatorze régions.

La tendance de l'Italie, tant pour l'urbanisme que pour les loisirs (forums, théâtres, thermes…), était à l'imitation de Rome, élément fédérateur.

L'Italie avait elle-même été découpée en onze régions, à une date incertaine, entre 12 et 2 av. J.-C.. Inutile de dire qu'elle souffrit beaucoup de la concurrence des provinces, son économie étant essentiellement basée sur la culture du blé, de la vigne, et des oliviers, qu'on allait chercher dans les provinces. On trouvait aussi des fruits, dans le Latium, et près des plus grandes villes. Les importations devinrent plus importantes que les exportations. En outre, les cultures étaient trop extensives, quand les techniques de culture n'étaient pas archaïques.

2. Les provinces

Auguste s'était partagé les territoires avec le peuple, c'est à dire, pour ce qui est de l'administration, avec le Sénat.

Les provinces « du peuple romain » étaient gouvernées par un sénateur proconsul, assisté pour les finances d'un questeur-propréteur, et en poste pour un an. Celles de l'empereur, soit par un légat propréteur (legatus Augusti pro praetore) d'origine sénatoriale, souvent de rang consulaire, soit, pour les plus petites, par un préfet ou procurateur d'origine équestre. Ces mandats étaient de quelques années (trois le plus souvent), mais révocables par le princeps.

Le statut des provinces n'était pas immuable : si les créations passèrent sous le contrôle du princeps, la Gaule Narbonnaise et Chypre, ou la Bétique (Andalousie) passèrent au peuple en 22 et 16 av. J.-C.. La Sardaigne et la Corse furent impériales entre 6 et 68, et le redevinrent dès le début du règne de Vespasien.

Tibère créa dès son avènement la province de Mésie, et en Orient organisa la Cappadoce en province procuratorienne. Pendant son règne, les provinces furent calmes, sauf l'Afrique, secouée par la révolte de Tafranius, de 17 à 24, et définitivement stabilisée par Dolabella, et le Nord-Est de la Gaule, soulevé en 21 contre son gouverneur et ses tributs.

En principe, les proconsuls des provinces du peuple étaient tirés au sort, mais en général ils étaient choisis… par le princeps.

On le voit, cette distinction est purement institutionnelle, et d'ailleurs les cités s'adressaient à l'auguste quel que soit le statut de leur province. A l'inverse, le Sénat ou le prince se chargeaient des dossiers sans règle précise, mais l'on sait que les services administratifs contrôlés par le princeps n'eurent de cesse de s'étendre. Ils s'occupaient des armées, des finances ou de la justice, et bien sûr du service de la politique impériale.

On doit préciser le cas de l'Egypte, qu'Auguste s'appropria personnellement, dont il tirait une grande richesse, et qu'il faisait administrer par une sorte de vice-roi, préfet de rang équestre (pour éviter qu'un sénateur capricieux ne prît le contrôle de l'approvisionnement en blé).

Enfin la taille des provinces était très variable, entre une dizaine de milliers, et trois cent mille kilomètres carrés, des districts alpins à l'Espagne Citérieure, aussi appelée Tarraconaise.

Les débuts du principat virent la romanisation progressive des différentes provinces. De l'Afrique, hellénisée et plus ou moins nomade, au monde celtique et danubien, fortement urbanisé (la « civilisation des oppida ») et au commerce développé, en passant par l'Espagne ou la Syrie, les territoires de l'empire ne manquaient pas de variété. Les différences s'estompèrent grâce aux points communs que constituaient la prédominance de l'agriculture ou du commerce, la forte hiérarchisation des sociétés (importance des aristocraties locales), ou grâce à l'imitation de Rome et à l'implantation de soldats : l'armée fut facteur de romanisation, d'abord par sa présence, puis par l'établissement de vétérans près de leurs anciens camps. La colonisation militaire multipliait les petites propriétés indépendantes au détriment des grandes exploitations (latifundia).

Pour ce qui est de la répartition des légions dans l'empire, nous pouvons dire que le tiers de l'armée (environ huit légions) était présent en Germanie au Ier siècle. Tibère opéra dès 16 la réorganisation rendue nécessaire par le désastre de Teutobourg. Ce pôle militaire allait se déplacer vers le Danube et la Dacie à la fin du siècle. La Dalmatie et la Pannonie étaient occupées par cinq légions environ ; le reste des troupes était plus également réparti (une à trois légions en Espagne, une en Afrique…). Enfin la péninsule italienne et sa périphérie étaient protégées par une dizaine de légions. Cependant tout restait souple : des légions passèrent d'Espagne en Germanie et de Germanie en Bretagne, et comme le dit Tacite (Annales, IV, 5/6), « selon les circonstances, elles passaient d'un endroit à un autre ; augmentaient et diminuaient en nombre ».

Pour achever ce survol de la situation des provinces, il convient de préciser le statut des cités, dont Rome fit un outil politique.

La plupart des villes ne dépassaient pas quinze ou vingt mille habitants, et la vie civique y reposait en Italie sur les conseils de notables, qui veillaient au bon fonctionnement de la vie locale et contrôlaient les magistrats.

Les cités de l'empire, du moins celles d'Occident, pouvaient être élevées au rang de municipe (et bénéficier de plus d'autonomie politique, mais en suivant les règles imposées par Rome), ou de colonie (statut plus prestigieux, souvent accordé en récompense). Elles étaient soit de statut pérégrin (les règles du droit local étaient simplement aménagées par l'usage romain), soit de droit latin (jus latii), c'est à dire assimilées aux anciens alliés de Rome, ce qui faisait bénéficier les habitants du conubium (droit de mariage avec des citoyens romains), du commercium (droit d'achat et vente de biens), et du droit d'accès à la citoyenneté romaine ; enfin certaines cités se voyaient accorder le droit romain, c'est à dire que tous leurs habitants devenaient des citoyens romains à part entière. Parallèlement, les colonies bénéficiant du droit italique (jus italicum), étaient par lui exemptées de l'impôt foncier et de la capitation.

B. Les règnes

Avec la reconnaissance de Tibère par le peuple et l'armée, et son investiture par le Sénat, le principat avait franchi une étape décisive : il ne serait pas le régime d'un seul homme.

1. Tibère (14 - 37)

Fils aîné de Livie, marié à Julie, donc à la fois beau-fils et gendre d'Auguste, dont il était peu apprécié, puisqu'il avait été plus contraint qu'autre chose à l'adopter et à l'associer au pouvoir, Tibère s'était illustré à la tête des légions, en Germanie et en Illyrie. Son âge (cinquante-six ans) et son expérience n'étaient pas de trop pour assumer la succession d'Auguste, divinisé le jour même de sa mort, le 17 août 14. Malheureusement le nouveau princeps n'avait pas de véritables qualités politiques. Voulant probablement imiter son prédécesseur, il se montra d'abord modéré avec le Sénat, dont il élargit les compétences, notamment dans le domaine judiciaire. Très vite, peut-être agacé par l'incompétence de certains magistrats, il se débarrassa de plusieurs aristocrates, et se signala par ses premières condamnations arbitraires.

Le règne fut ponctué de crises économiques, en particulier en 33. L'usure ruinait beaucoup de notables, et l'Italie souffrait de la concurrence des provinces. Finalement les difficultés furent surmontées. Le prince procéda de plus à une réorganisation des douanes (portoria), et le meilleur de ses legs fut sans doute un riche Trésor public.

Tibère connut moins de complots qu'Auguste, mais il fut trahi par son favori, Séjan, préfet du prétoire, chevalier qui conçut la folle ambition de prendre sa place. Il fit empoisonner en 23 le propre fils du princeps, Drusus le Jeune (qui avait été associé au consulat en 21 et à la puissance tribunicienne en 22), après avoir pris sa femme Livilla (sœur de Germanicus) pour maîtresse. Après la mort de Livie en 29, et le départ de Tibère à Capri en 27, il éloigna Agrippine Major (femme de Germanicus, fille de Julie et Agrippa…) et ses fils, et revêtit le consulat. Finalement ce fut Antonia la Jeune, la nièce d'Auguste (mère de Germanicus), qui avertit Tibère de ces débordements. Une déclaration impériale fut envoyée et lue au Sénat : Séjan fut exécuté le jour même. Mais Tibère, traumatisé, resta à Capri et finit semant la terreur, entouré d'astrologues et de médecins. Son fils ayant été éliminé par Séjan, et son neveu Germanicus (fils de Drusus l'Ancien), le successeur qu'avait voulu Auguste, ayant trouvé la mort dès 19, c'est à l'un des fils de ce dernier, Caius, dit Caligula, qu'il laissa l'empire, le 16 mars 37.

2. Caligula (37 - 41)

Ce n'est que deux jours après la mort de Tibère que Caligula, arrière-petit-fils d'Auguste par sa mère Agrippine Major, fille de Julie ; et petit-neveu de Tibère par son grand-père Drusus l'Ancien, frère de Tibère et père de Germanicus ; mais aussi… arrière-petit-neveu d'Auguste par sa grand-mère Antonia Junior, fille d'Octavie et d'Antoine et mère de Germanicus… Ce n'est que deux jours donc après la mort de Tibère que Caligula reçut le serment de l'armée et l'investiture du Sénat. Les pouvoirs qu'Auguste avait patiemment accumulés, et que son prédécesseur s'était fait prier d'accepter, Caligula les reçut d'un coup, signe que les institutions du principat se figeaient.

Le nouveau princeps devait son surnom (« petite botte ») aux soldats parmi lesquels il avait grandi. Il se proclama d'ailleurs « père des armées », et fit renouveler chaque année le serment des soldats.

Les premiers mois du règne furent sans histoires : bonnes relations avec le Sénat, rappel des proscrits de Tibère.

Mais dès le mois d'octobre la maladie atteint Caligula. Instable et troublé psychologiquement, il se lança dans une politique cruelle, faisant éliminer Tiberius Gemellus, petit-fils de Tibère et rival potentiel, rabaissant les sénateurs et les vieux serviteurs de Rome, procédant à des exécutions sommaires… Affirmant communiquer avec Jupiter au Capitole, tout en se signalant par sa dévotion à Isis, Caligula aspirait à un despotisme à l'orientale et à l'autodivinisation, ainsi qu'à celle de sa sœur Drusilla.

Il revêtit chaque année le consulat, sauf en 38, gaspilla en fêtes le trésor amassé au règne précédent, et, pour le renflouer… confisqua des biens en Italie et en Gaule, et leva de nouveaux impôts sur les artisans de Rome. On dit qu'il eut souhaité que le peuple n'eût qu'une seule tête, pour pouvoir la couper tout d'un coup…

En Orient, il rendit des royaumes aux héritiers des rois déchus. Enfin, il annexa la Maurétanie, mais n'eut pas le temps de lui fixer un statut. Si Rome y développa ses réseaux clientélaires, la population se révéla difficile à administrer.

Finalement, un complot de sénateurs impliquant également un préfet du prétoire eut raison de l'extravagant Caligula, le 24 janvier 41. Il reçut du Sénat une damnatio memoriae en « récompense » de ses quatre années de règne. C'est à son oncle, le frère de Germanicus, seul représentant de la famille d'Auguste (il était un petit-fils d'Octavie), alors âgé de cinquante et un ans, que les cohortes prétoriennes prêtèrent serment et que les sénateurs donnèrent l'investiture, le lendemain du décès de Caligula.

3. Claude (41 - 54)

Malgré son âge, Claude ne bénéficiait d'aucune expérience politique, ni militaire. Il avait passé sa jeunesse à étudier l'histoire (en particulier celle des Etrusques et des Carthaginois), et la linguistique. On le dit peureux et aimant le vin.

A son avènement, il fit exécuter les meurtriers de son neveu, et se présenta comme le continuateur d'Auguste. Dans une large mesure, il semble y être parvenu. Il ne revêtit que cinq fois le consulat, et exerça la censure en 47 - 48, défendit les vertus morales et la tradition romaine, se montrant hostile aux religions étrangères. Accentuant l'orientation monarchique, mais dans un esprit progressiste, Claude employa de nombreux affranchis dans la haute administration : Polybe, Narcisse, et surtout Pallas, véritable ministre des Finances, en sont les meilleurs exemples.

Suétone rapporte que « la sécurité et le ravitaillement de Rome furent toujours l'objet de sa plus vive sollicitude ». C'est sous son règne que fut construit le port moderne d'Ostie, à seulement trente-cinq kilomètres de la capitale (mais le trafic était interrompu entre Rome et son port durant l'hiver car la navigation était dangereuse). Dans tout l'empire, il fit procéder à des travaux d'équipement (aqueducs, entrepôts…) et à l'amélioration des réseaux routiers.

Du côté de la politique extérieure, Claude s'attacha d'une part à réparer les fautes de Caligula, d'autre part à la conquête de la Bretagne.

Tout d'abord il récupéra les territoires rendus à leurs souverains. La Judée, la Lycie et la Thrace (l'Ouest de la mer Noire, Pont-Euxin) furent alors érigées au rang de provinces entre 43 et 46. En Maurétanie, annexée depuis 40, il réduit énergiquement les indépendantistes, et créa en 46 les deux provinces de Maurétanies Tingitane (l'actuel Maroc) et Césarienne (l'actuelle Algérie). Claude renforça la présence romaine au Nord de la mer Noire, mais à l'Est, acheva de perdre l'Arménie, disputée aux Parthes depuis Auguste.

Enfin la conquête de la Bretagne, avec qui les échanges commerciaux étaient déjà anciens, et dont certains souverains locaux avaient, dès Auguste, fait preuve d'amitié avec l'empire romain, donna de l'occupation à l'armée et aux marchands, et fit bénéficier Rome des ressources minières très riches de l'île. L'avancée fut très rapide en 43 - 44 : Claude se servit des peuples clients pour isoler les populations hostiles. La région la plus romanisée dans cette nouvelle province fut celle de Londres (Londinium). Onze rois soumis, et le princeps reçut le triomphe et le surnom de Britannicus, légué à son fils.

Loin du bassin de Londres, Claude fut victime de ses deux dernières femmes, Messaline, la mère de Britannicus, qui le trompait publiquement et fut exécutée en 48 ; puis Agrippine la Jeune, sa propre nièce (fille d'Agrippine Major et de Germanicus), épousée sur le conseil de Pallas. Celle-ci voulait imposer son fils d'un premier mariage avec un petit-fils d'Octavie (fils d'une autre Antonia, Antonia l'Aînée). Néron - c'était lui - fut adopté en 50. Après avoir écarté Britannicus, Agrippine fit sans doute empoisonner son époux, le 13 octobre 54.

4. Néron (54 - 68)

Agé de dix-sept ans et sans expérience, le jeune Ti. Claudius Nero, arrière-arrière-petit-fils d'Auguste (par Julie et les deux Agrippine), beau-fils et petit-neveu de Claude, reçut la traditionnelle investiture du Sénat, et l'acclamation des prétoriens, à qui il accorda un don de mille cinq-cent sesterces, comme l'avait d'ailleurs fait son prédécesseur.

A peine sorti d'une riche éducation littéraire et artistique, le princeps voulait être reconnu et admiré pour ses talents d'artiste, sans distinction avec la politique. Il conçut un projet de libération culturelle (renversement du classicisme augustéen et retour de l'illusion dans l'art) et suivit une conception esthétique du pouvoir, comme en témoigne la statue de quarante mètres le représentant divinisé, dans sa « Maison Dorée ».

Les premières années de son règne furent celles d'une politique éclairée, clémente, respectueuse du Sénat et démagogue avec le peuple. Pour les années 54 à 59, on parla du quinquennium aureum Neronis… La concorde des ordres sénatorial et équestre (concordia ordium) est bien illustrée par les origines des deux hommes influents de ces années : le philosophe Sénèque, sénateur, et consul en 56 ; et le préfet du prétoire, le chevalier Sextus Afranius Burrus. La femme de Néron est alors Octavie, la propre fille de Claude et de Messaline, qui fut l'une des rares femmes de la dynastie à ne pas se signaler par ses déboires.

En 55 Néron fit disparaître Britannicus, que Pallas, encore influent, avait rappelé à la mémoire publique.

Le tournant du règne ne s'opéra qu'entre 59, avec l'assassinat de sa mère par le princeps poussé par sa maîtresse Popée qu'il allait épouser, et 62, année de la mort de Burrus, remplacé par le criminel Tigellin comme préfet du prétoire et conseiller, et du renvoi de Sénèque. Pallas fut exécuté et Néron se lança de plus belle dans la poésie.

En 61 la Bretagne vit la révolte de la reine Boudicca contre les abus de l'occupant, mais elle finit par s'empoisonner. Il est vrai que les provinciaux étaient pressurés d'impôts afin de pouvoir payer les dépenses publiques, augmentées par des chasses et des combats onéreux. Il fut procédé à une dévaluation de la monnaie d'or au profit du denier d'argent, et donc des notables orientaux, qui l'employaient beaucoup, tandis que l'aristocratie romaine thésaurisait en or.

A l'Est, la Judée se révolta en 67 et ce fut le futur Vespasien, qui avait auparavant commandé l'une des quatre légions envoyées par Claude en Bretagne, qui s'occupa de la répression. L'année précédente, Néron avait obtenu un compromis avec l'Arménie, en pouvant couronner lui-même son nouveau roi, à Rome ; mais ce n'était qu'après avoir échoué dans une nouvelle tentative de conquête, malgré les opérations du brillant général Corbulon.

Cependant le grand événement du règne fut l'incendie de Rome à la fin du mois de juillet 64 : trois des quatorze régions de la Ville furent détruites, et une moitié des autres touchée. Néron ouvrit au peuple ses jardins, mais prit les chrétiens comme boucs-émissaires de l'accident, qui avait par ailleurs enflammé, si l'on peut parler ainsi, son esprit poétique. Pour soutenir ses projets de nouvel urbanisme (élargissement des rues, alignement des immeubles…), il exploita davantage les provinces, fit confisquer des biens et accrut la sévérité de la perception des impôts.

Entouré de conspirateurs (Pison) et d'intrigants, Néron entra en rupture totale avec les sénateurs et procéda à une véritable saignée dans les élites intellectuelles et politiques. Il tua Popée d'un coup de pied, et l'on dit que des chrétiens enduits de poix firent office de torches dans ses jardins…

Néron, à la fin de son règne, fit un voyage en Grèce où il triompha dans les jeux. Il lança le percement du canal de Corinthe.

A son retour, il força au suicide les légats de Germanie et d'autres officiers, dont Corbulon, entraînant également le mécontentement de l'armée…

En mars 68, le légat de la Gaule Lyonnaise, Vindex, se révolta, mais fut battu en deux mois. Cependant à Rome, le princeps prenait des mesures incohérentes et des sénateurs entraient en rapport avec un autre légat, celui de l'Espagne Tarraconaise, Galba, qui avait « relayé » Vindex. Néron fut reconnu ennemi public (hostius publicus) par le Sénat et se suicida, le 9 juin 68, mettant fin lui-même à son règne d'extravagances et de crimes pourtant brillamment commencé, et ouvrant une période de troubles qui allait durer un an et décider de sa succession.

III. Les Flaviens

A. Une nouvelle dynastie

Avec Néron, la dynastie des descendants de César et Auguste s'éteignait. Il fallait donc (personne ne pensait à rétablir la République) trouver un successeur au princeps, qui n'en avait pas désigné. Dans la crise, l'armée se révéla plus influente que le Sénat : pendant un an, ce fut elle qui fit et défit les empereurs.

1. « L'année des quatre empereurs » (68 - 69)

Galba, le légat de Citérieure, représente bien les officiers de la péninsule ibérique hostiles à Néron. Il fut porté au principat par le Sénat, soutenu par les clientèles des familles victimes du régime néronien.

Mais bien sûr, les légions de Germanie qui avaient, au service de Néron, vaincu Vindex, refusèrent de lui prêter serment et même proclamèrent empereur leur propre chef : Vitellius. Ironie du sort : c'était Galba qui avait placé Vitellius à ce poste, se méfiant de la concurrence du précédant commandant, Verginius Rufus !

Parallèlement, Galba mécontenta ses partisans de l'armée en voulant céder au Sénat et choisir comme successeur (Galba était âgé) un incapable parent de Pison. Il fut tué en janvier 69 et les prétoriens proclamèrent Othon (le premier mari de Popée, qui commandait en Lusitanie), qui rallia une partie des néroniens en relevant les statues du princeps-poète et en faisant condamner Tigellin, qui avait permis l'investiture de Galba.

De ces deux hommes proclamés presque en même temps, ce fut Vitellius qui l'emporta, en battant son rival à la tête des légions de Germanie, dans la plaine du Pô, le 14 avril. Son père avait été consul en 34 puis légat de Syrie. Mais Vitellius pilla l'Italie du Nord, occupa Rome avec ses légions, se rendit odieux auprès des sénateurs et mécontenta les officiers en faisant exécuter les othoniens.

Ce furent encore les légions qui retournèrent la situation. L'armée d'Orient poussa son chef Vespasien, qui réprimait la révolte de Judée, et le proclama empereur à Alexandrie le 1er juillet. Enfin l'armée du Danube, commandée par Antonius Primus, marcha pour son compte sur Rome.

Les vitelliens furent vaincus à Crémone en octobre 69. Parmi eux, on trouvait des esclaves toujours attachés à Néron… Leur chef fut massacré en décembre alors qu'il faisait régner la terreur dans Rome.

Vespasien avait patienté en Judée, et ce fut Mucien, le gouverneur de Syrie (qui, avec le préfet d'Egypte, l'avait encouragé en juillet), qui gouverna en attendant son arrivée, dix mois plus tard, à l'automne 70.

2. Vespasien (70 - 79)

Ti. Flavius Vespasianus, originaire de Sabine (de la ville de Réate), au Nord du Latium, se présenta comme le vengeur de Galba (il s'attachait ainsi le Sénat qui l'avait investi) et le successeur d'Auguste. Il apparaissait surtout comme le défenseur des riches, des notables orientaux, restaurateur de l'ordre et promoteur des bourgeois italiens, tout prêts à remplacer les affranchis de Claude et de Néron…

Homo novus lui-même, c'est à dire sénateur de première génération, et italien et non pas romain, il symbolisait, malgré son âge (soixante ans) et sa longue carrière sous les Julio-Claudiens, un certain renouveau. Son souci de refonder le principat se traduisit par sa volonté dynastique : ses deux fils lui succédèrent.

Avant même le retour à Rome en octobre 70, la guerre juive avait repris, au printemps. Titus réussit le siège de Jérusalem. Sans doute malgré ses ordres, le Temple fut brûlé. A l'automne, les habitants furent tués, pourchassés ou capturés. A la fin de l'année, la situation était stabilisée.

Dans le même temps, le batave Civilis voulut fonder un empire des Gaules avec des Germains et des Gaulois. Il fut rallié par plusieurs officiers romains ; les villes de Bonn, Mayence et Cologne (fondée par Claude) tombèrent. Mais les Gaulois méfiants préférèrent vite rejoindre le camp de Rome, acceptant ainsi ouvertement leur vainqueur. Une armée dirigée par Petillius Cerialis refoula Civilis, qui disparut, dès la fin de l'année 70.

Censeur en 73 - 74 avec Titus et régulièrement consul avec lui (tandis que Domitien ne reçut que le consulat en 73), Vespasien employa cette charge au renouvellement du Sénat (par la procédure d'adlectio) et de l'ordre équestre, expulsant quelques opposants à l'hérédité et à l'absolutisme, et promouvant les élites italiennes, espagnoles et cisalpines. Le père du futur Trajan ou le grand-père de Marc Aurèle devinrent patriciens à cette époque.

Vespasien prit soin de remettre les légions à leur place, les repoussant vers les limites de l'empire. Sous son règne, on peut toujours compter huit légions en Germanie, déjà six sur le Danube, quatre en Syrie et en Judée, quatre également en Bretagne, deux en Egypte, deux en Cappadoce, une en Macédoine, une en Espagne et une en Afrique.

A l'Espagne tout entière justement, il accorda le droit latin. En Bretagne, il nomma Agricola, qui serait maintenu jusqu'en 84, et remporta des victoires décisives en Ecosse. Pour la première fois on procéda au tour de l'île par la mer. Sur le Rhin, le Danube, en Asie ou en Afrique, il fit ouvrir des routes.

En Orient, Vespasien stabilisa la frontière à l'Euphrate et affaiblit les Parthes, accroissant la présence romaine et préparant par là la grande expédition de Trajan en 114.

Enfin il restaura les Finances publiques : économie de la maison impériale, récupération de terres abusivement appropriées (il fallut donc dresser des cadastres), réglementation de l'exploitation des mines d'Espagne, augmentation de certains tributs provinciaux et suppression d'exemptions d'impôts, contrôle accru de leur perception, spécialisation des caisses à Rome…

Le premier Flavien donna du travail au peuple, fit reconstruire des villes détruites par les guerres ou des séismes, restaurer le Capitole, ouvrir à Rome une bibliothèque publique (et créer une chaire officielle de rhétorique confiée à Quintilien, l'auteur de l'Institution oratoire, payé par le fisc impérial)… C'est aussi lui qui fit bâtir le Temple de la Paix et le Colisée, en partie sur l'emplacement de l'ancienne Domus Aurea de Néron, gigantesque amphithéâtre de cinquante à quatre-vingt mille places (le Cirque Maxime en comptait plus du double), mais qu'il ne put inaugurer lui-même…

Vespasien, mort respecté le 23 juin 79, légua à son fils aîné Titus un empire calme et un pouvoir rétabli.

3. Titus (79 - 81)

Auparavant co-régent avec son père, ayant été consul et même préfet du prétoire (préfecture normalement réservée aux chevaliers), doté de la tribunicia potestas, Titus, une fois princeps, se montra actif en faisant construire aqueducs et routes dans l'empire. Il inaugura le Colisée et fit élever l'arc de la Voie Sacrée, aujourd'hui « Arc de Titus ».

Beaucoup plus orientaliste que son père, sacrifiant au culte d'Isis, il ne changea rien à la politique provinciale, faute de temps. En effet, il mourut d'une maladie au bout de deux ans de règne, le 13 septembre 81.

Titus n'avait donc pu montrer les talents politiques qu'il avait sans doute, et demeura plus connu pour sa liaison avec la princesse juive Bérénice, à laquelle il avait déjà renoncé avant son avènement, pour ne pas mécontenter le peuple.

Deux catastrophes avaient cependant marqué son court règne : l'éruption du Vésuve en août 79, qui recouvrit Pompéi et Herculanum ; et l'incendie et l'épidémie de peste de Rome un an plus tard.

Domitien, qui avait plus ou moins été tenu à l'écart par Vespasien et Titus, dont il était de dix ans le cadet, accéda à son tour au principat.

4. Domitien (81 - 96)

Le nouveau princeps semble s'être aigri à son arrivée au pouvoir. Il se fit appeler Dominus et Deus par ses proches. En 85 il se donna la puissance censorienne à vie. Le Sénat l'accusait de tyrannie, et préférait l'appeler « le Néron chauve »… Cette accusation fut renforcée par un retour à des peines de justice archaïques (enterrement vivante d'une vestale).

Sous son règne, les chevaliers entrèrent en nombre dans le consilium et les grands bureaux de l'administration. Domitien, s'il fut détesté par les romains et sa maison (malade de la persécution, il fit notamment exécuter son cousin germain Flavius Sabinus, fils du préfet de la Ville de 69), fut populaire en Italie et dans l'armée, dont il augmenta d'ailleurs les effectifs. En 84, il rappela Agricola de Bretagne, mais la conquête se poursuivit jusqu'en 90. La limite de l'avancée romaine correspond à peu près à une ligne Glasgow - Edimbourg, la ligne « Clyde - Forth », que suivrait plus tard le mur d'Antonin en 142, et située à environ deux-cent kilomètres au Nord du mur d'Hadrien de 122.

Mais les grandes opérations militaires menées sous l'impulsion de Domitien eurent lieu en Germanie et le long du Danube. En 85 il conduisit une expédition contre les Chattes, séjourna à Mayence (Mogontiacum) et intégra à l'empire la région des Champs Décumates, en Forêt-Noire, ainsi nommée car elle fut soumise à une dîme.

L'année 86 fut celle de l'organisation de deux provinces en Germanie, la Germanie supérieure et l'inférieure, ayant pour capitales Cologne et Mayence. La Mésie fut également scindée en deux provinces, la Mésie supérieure au plus près de l'Italie, et l'inférieure près de la mer Noire.

En Dacie, un conflit dura jusqu'en 89. Le Danube avait été franchi par les Daces en 85, et finalement un statu quo fut établi. La Dacie ne serait conquise que sous Trajan (la fameuse colonne est un témoignage de cette conquête).

En 89 un commandant militaire de Mayence se fit proclamer empereur, mais sa tentative tourna court et Domitien, qui marchait sur lui, n'eut pas à intervenir. Cependant il mena une féroce répression qui déplut encore aux sénateurs. Cette année, l'opposition fut violente entre le princeps et l'aristocratie. Domitien exila des philosophes, parmi lesquels Epictète, et frappa encore des membres de sa famille.

Cependant il fallut attendre 96 pour qu'un complot de sénateurs appuyé également par deux préfets du prétoire eut raison de lui, le 18 septembre, presque quinze ans jour pour jour après son arrivée au pouvoir suprême.

B. D'un siècle à l'autre

Malgré tout, et bien que le Sénat ait prononcé la damnatio memoriae de Domitien, le bilan des Flaviens était bon, notamment en Germanie et en Orient.

A leur extinction, l'empire était presque à son apogée, et en bonne santé économique. Par ailleurs, la société romaine, depuis Auguste, s'était renouvelée, et l'on voyait poindre le IIème siècle derrière ces transformations.

1. L'évolution de l'empire

A cause même des dimensions de l'empire, Rome était dans un état de guerre presque incessant et connut des problèmes régionaux en grand nombre, aussi bien avec des légats ambitieux qu'avec des peuples rétifs. Mais aucune de ces oppositions ne fut assez puissante et organisée pour changer le cours de l'histoire, sauf grâce au concours de circonstances de 68.

Quant aux peuples frontaliers, c'étaient, au pire, même avec les Parthes, des statu quo qui étaient obtenus. L'empire s'étendait à présent de la côté atlantique du continent africain à l'Euphrate, et dans toute l'Europe à l'Ouest du Danube et du Rhin ; enfin jusqu'au milieu de l'île de Bretagne, au Nord.

Mais évidemment toutes les provinces ne partaient pas du même point, furent plus ou moins facilement romanisées, et n'atteignirent pas toutes leur apogée, loin s'en faut, dès la fin du premier siècle.

Ce fut le cas de la péninsule ibérique, qui venait de se faire octroyer le droit latin en masse par Vespasien. La ville de Gadès (Cadix), par exemple, était même de droit romain.

C'était précisément la province de Bétique, avec ses principales villes, Hispalis (Séville), Italica, Corduba (Cordoue, capitale provinciale), et Gadès, qui s'était le plus développée, grâce à la présence plus ancienne des Romains, la fertilité du sol andalou, la richesse des mines de plomb, d'étain ou d'argent (monopoles d'Etat avec concessions à des particuliers), et la navigabilité du Guadalquivir qui permettait le transport des productions. On notera que les minerais étaient exportés bruts en Italie pour y être transformés. Grâce au commerce et à l'agriculture (on a déjà parlé de la « triade » vin - huile - blé), la bourgeoisie locale s'enrichit considérablement.

La Gaule Narbonnaise (de Toulouse à Fréjus, et vers le Nord pratiquement jusqu'à Lyon) était déjà romanisée bien avant le principat, et elle aussi connut son apogée pendant notre période. Les similitudes avec l'Espagne sont nombreuses : le droit latin, voire romain, était répandu ; la province tirait aussi sa richesse du commerce du vin et de l'olive, et bénéficia de la fixation de nombreux vétérans.

Elle était considérée comme une seconde Italie, et était d'ailleurs, avec la Sicile, la seule province où les sénateurs pouvaient se rendre sans autorisation.

L'éclat de l'architecture et le nombre de monuments offerts par les principes témoignent de cette importance. On peut citer les arènes et la Maison Carrée de Nîmes, les théâtres d'Arles ou d'Orange, le pont du Gard…

Quant à l'Afrique, de même que l'Espagne et la Gaule concurrençaient l'Italie, elle n'allait pas tarder à concurrencer les concurrents eux-mêmes. Au IIème siècle elle représenterait huit mois de ravitaillement pour Rome, et ses huiles supplanteraient peu à peu celles de Bétique.

Enfin, la Dalmatie était également très romanisée, mais seulement sur la frange côtière.

Ce furent les provinces qui s'affirmèrent comme source de renouvellement des élites de la société.

2. L'évolution de la société

Déjà Burrus et Agricola venaient de Narbonnaise (ils étaient nés respectivement à Vaison et à Fréjus). Les familles de Sénèque, Lucain, Martial et Quintilien, étaient originaires d'Espagne, comme le futur Trajan (d'Italica). Rien qu'à Gadès, on compta jusqu'à cinq-cents chevaliers.

Pour résumer l'évolution de la société, on peut dire, suivant la distinction proposée par M. A. Lévi, que la classe sénatoriale fut de moins en moins dirigeante, mais demeura dominante (par sa richesse et son influence). Par ailleurs, les affranchis, et surtout les chevaliers, prirent de l'importance.

L'ordre sénatorial (ordo senatorius), héréditaire, le premier de la société, menait toujours un train de vie très élevé, mais avait, comme on l'a vu, perdu dès la naissance du principat une large part de son influence politique.

Etre sénateur n'en restait pas moins prestigieux, et comportait une dimension morale (les activités jugées dégradantes étaient interdites, et les déclassements pour écarts assez fréquents). Le Sénat était toujours l'auxiliaire du princeps dans l'administration de l'empire et en contrepartie fut souvent la cible des épurations. Depuis Néron, les patriciens descendant des familles consulaires de la République avaient d'ailleurs disparu.

Pour les remplacer furent promus des homines novi, choisis parmi les chevaliers méritant, et de plus en plus de provinciaux romanisés (évolution à nuancer par le fait qu'ils ne dépassèrent pas le dixième des membres de l'assemblée à la fin du Ier siècle, malgré la politique de Vespasien).

Toujours d'une grande diversité et divisé par les coteries, le Sénat se trouva en général uni dans la résistance à l'arbitraire monarchique ou aux tentatives d'autodivinisation, et le fut après la dynastie flavienne, dans l'hostilité à l'hérédité. En revanche il se montrait généralement prêt à tout et flatteur dans les débuts de règne. On lit dans les Annales de Tacite (I, 7), à propos de l'avènement de Tibère : « A Rome tous se ruaient à la servitude : consuls, sénateurs, chevaliers. Plus était grande la splendeur de leur rang, plus ils étaient faux et empressés ; composant leur visage pour ne pas avoir l'air joyeux au décès d'un prince, ni trop triste à l'avènement d'un autre »…

Les sénateurs accédaient toujours aux hautes fonctions par le cursus honorum (questure à vingt-cinq ans, préture à trente, consulat vers trente-cinq), et la préfecture de la Ville leur était réservée (seul un haut magistrat était en mesure de remplacer le princeps), ainsi que le gouvernement proconsulaire de la province d'Afrique.

Mais celui d'Egypte, et les autres grandes préfectures (prétoire, Annone, Vigiles), étaient bien équestres, ce qui témoigne de l'ascension du second ordre de l'empire.

Ce que l'on appelle l'époque du luxus sénatorial s'était achevé avec la dynastie Julio-Claudienne.

L'ordre équestre, qui partageait avec l'ordre sénatorial les privilèges du port de l'anneau d'or, de la bande pourpre sur la toge (laticlave), et des sièges réservés au théâtre, n'était à sa différence pas héréditaire. Cependant la tendance était bien sûr de privilégier les fils de chevaliers pour l'octroi du « cheval public ».

Aussi hétérogène que l'ordre sénatorial, l'ordre équestre servit aussi à la promotion des élites italiennes et provinciales, des militaires ou des intellectuels.

Ce furent les Flaviens qui contribuèrent le plus à la promotion des chevaliers aux hautes charges de l'Etat.

A côté des deux ordres (uterque ordo), dont la concorde (concordia ordium) était l'une des bases du régime, les affranchis avaient également un rôle important. Les affranchis privés étaient actifs dans la vie économique (commerce, banque, artisanat). Les affranchis impériaux administraient les domaines et les biens des principes.

Impopulaires chez les sénateurs sous Claude et Néron qui firent leur fortune dans les grandes administrations, ils restèrent présents dans de grandes proportions dans des fonctions moins élevées jusqu'au IIIème siècle. Mais déjà sous les Flaviens les chevaliers leur étaient préférés pour les hautes charges.

Conclusion & sources

Conclusion

A la mort de Domitien, ses assassins lui choisirent pour successeur le vieux sénateur Cocceius Nerva, honnête et sans descendance (l'hérédité était exclue, après l'épisode flavien).

Le principat était consolidé et les institutions augustéennes avaient montré qu'elles pouvaient dépasser les crises et les excès de principes à forte personnalité… Parmi ceux que l'on appelle les « Douze Césars » (de Jules César à Domitien), figurent en effet trois « monstres » de l'historiographie traditionnelle (Caligula, Néron, Domitien). Cependant les exemples d'Auguste et de son administration avaient été acceptés par tous.

Un fait important de la période est que l'armée avait, lors de la crise de 68 - 69, et par le fait qu'elle acclamait les nouveaux principes, démontré une réelle influence politique, aux côtés de l'aristocratie, qui avait, elle, eu le premier rôle en 41 ou en 96.

L'histoire du Ier siècle de notre ère peut finalement se caractériser par : 1° l'enracinement et le renforcement d'un régime, le principat (l'accaparement de la censure par Domitien ne serait pas remis en question par la suite), 2° l'extension de l'empire vers des limites naturelles (déserts au Sud, fleuves à l'Est et au Nord-Est, océan et mers à l'Est et au Nord), et 3° la romanisation progressive des provinces de cet immense empire (avec l'apogée de la Gaule Narbonnaise et de l'Espagne), provinces qui servirent, avec les municipes italiens, au renouvellement des classes dominantes et dirigeantes, et, bientôt, avec Trajan, de la famille impériale.

Après l'avènement de Nerva en septembre 96, les premières monnaies frappées, célébrèrent la Libertas publica et la Providentia senatus.

Sources

Ce dossier est la synthèse de nombreux documents et de deux livres, parus tous deux dans la collection Points Histoire (éditions du Seuil) :

Le Haut-Empire (27 av. J.-C. - 161 apr. J.-C.), Paul Petit, 1974 (Histoire générale de l'empire romain, vol. 1).

Le Haut-Empire romain en Occident, d'Auguste aux Sévères, Patrick Le Roux, 1998 (Nouvelle histoire de l'Antiquité, vol. 8).