Le dernier siècle de la République romaine (146 - 27 a.V.-J.C.)

Introduction

En 270 avant J.-C., Rome avait étendu sa domination à toute l'Italie. Son ambition sur la Sicile conduisit la République à affronter Carthage. La première guerre punique, qui se déroula de 264 à 241, se termina par l'abandon de l'île par les Carthaginois. La deuxième (218-202), qui commença par de nombreux succès d'Annibal, permit finalement aux Romains de gagner l'Espagne, après que Scipion eut remporté la victoire de Zama. La troisième enfin, consacra la puissance de Rome : Carthage fut détruite en 146. Ce fut aussi le cas de Corinthe, la même année, à l'issue de la guerre en Grèce. Rome s'était rendue maîtresse de la Méditerranée.

Mais son empire était bilingue : le grec était devenu le principal véhicule de la culture, et les grandes familles étaient complètement hellénisées. Les Romains prirent aussi goût au luxe, et la religion traditionnelle déclina avec l'arrivée des philosophies grecques. Selon le mot de Horace, Graecia ferum victorem fecit. La Grèce avait soumis son vainqueur en lui imposant sa culture. Les inégalités s'accroissaient, et la moitié de la population était constituée d'esclaves, eux-mêmes plus ou moins bien traités. L'aristocratie gouvernante, dont l'un des principaux moyens d'action était l'utilisation d'importants réseaux clientélaires, entra en crise, car l'intégration des nouvelles élites bouleversa ce système de patronat.

Dès le milieu du deuxième siècle, les institutions cessèrent de fonctionner correctement. La corruption, la violence, les campagnes militaires, allaient servir les ambitieux, tentés par un pouvoir du type de celui des princes hellénistiques. Le déclin des valeurs morales et politiques, la persistance des inégalités, l'échec des réformes entreprises, à commencer par celles des Gracques, la répétition des troubles et des guerres civiles, la montée des ambitions, rendaient inéluctable la transformation de la République en un système monarchique. Cette transformation se fit en douceur. L'histoire du dernier siècle de la République romaine est celle de cette transformation, celle des précurseurs d'Auguste (Marius, Sylla, Pompée, César, ...), celle du crescendo d'un grand et palpitant déchirement.

I. La nécessité des réformes

Les mutations économiques et sociales et l'unification culturelle autour de Rome firent intervenir dans la société de nouveaux acteurs permanents : les urbains, les négociants romains et italiens, les élites de l'Italie et des provinces. Mais l'aristocratie était sous-tension à cause des enjeux des conquêtes, et redoutait les modèles hellénistiques innovants. Cette nostalgie conservatrice d'un système inadapté aux réalités d'un immense empire lui fut funeste.

Quelques réformateurs, comme Tiberius et Caius Sempronius Gracchus, apportèrent des réponses partielles, et donnèrent un modèle à leur successeurs. La politique popularis prit en charge des aspirations démocratiques et modifia la représentation politiques traditionnelle, provoquant une rupture d'équilibre.

A. Les difficultés au milieu du IIème siècle

1- Des problèmes juridiques, économiques et sociaux

Au milieu du IIème siècle, les difficultés concernaient soit la gestion de l'empire, soit celle des conflits intérieurs à la péninsule. Contrôler les tensions dans l'empire était nécessaire à l'aristocratie si elle souhaitait conserver son autorité et sa légitimité. Ordinairement, le Sénat recevait les ambassades et arbitrait les problèmes entre Etats alliés. Avec l'extension de la domination romaine, les enjeux grandirent, mais on n'eut pas besoin de modifier le mode de fonctionnement des instances civiques.

La grande nouveauté fut l'émission de plaintes par les alliés à l'encontre de magistrats romains au comportement abusif, voire criminel. L'extorsion d'argent et de biens au titre de l'alliance était fréquente. Les poursuites furent ponctuelles et peu efficaces. De plus, le système de patronat fonctionnait mal dans les trop vastes espaces conquis. En 149, une cour spéciale, la quaestio de repetundis, fut instituée, sur une proposition du tribun de la plèbe L. Calpurnius Piso. Les juges étaient recrutés parmi les sénateurs. Ses objectifs étaient de préserver la confiance des alliés en la fides des Romains, et d'éviter révoltes et défections. Si cette cour resta très indulgente, sa mise en place n'en signifiait pas moins que l'empire constituait un espace juridique commun, et que tout magistrat pouvait être obligé de se justifier devant une instance de contrôle.

Les difficultés les plus importantes étaient dues aux mutations économiques et sociales en Italie. Ces mutations, les hommes politiques n'en avaient pas conscience, bien qu'elles fussent à l'origine des problèmes qui les intéressaient et dont dépendait la paix civile : ceux de la richesse de la communauté et du recrutement des soldats.

La question agraire : à la suite d'abus d'utilisation de l'ager publicus (le domaine public), on avait limité le nombre de bêtes laissées en pacage et la surface de possessio. En Campanie, des magistrats avaient dû délimiter le domaine public, usurpé par certains propriétaires.

Le recrutement des soldats : de nombreux citoyens de cités de droit latin émigraient à Rome pour obtenir la citoyenneté romaine. Ces cités, devant fournir à la Ville un contingent déterminé de soldats, avaient de plus en plus de mal à s'acquitter de cette obligation, ce qui entraînait à nouveau la fuite de leurs habitants. De plus, les mobilisations imposées aux consuls par les besoins des opérations rencontraient parfois de vives réticences, surtout que les guerres étaient quasi continuelles. Les tribuns de la plèbe s'opposaient régulièrement aux recrutements.

2- Les premières réponses

Une certaine tension politique commença à poindre, certains tribuns étant tentés de se poser en champions de la liberté et des intérêts des citoyens. En 145, le tribun C. Licinius Crassus fit voter le Peuple sur le Forum en tournant le dos au Sénat. Par deux lois votées en 139 et en 137, le vote devenait secret dans les comices électoraux, et échappait ainsi au contrôle clientélaire. Dès lors, il fallait persuader, et non plus surveiller l'application de consignes. L'éloquence prit de l'importance, et l'on développa les supports de communication (inscriptions, monnaies, ...). La rhétorique devenait une science dont la connaissance était indispensable aux magistrats. L'apparition de la philosophie politique hellénisait un peu plus le monde romain.

Un courant démocratique se mit en place. Il ouvrit la voie à une réflexion politique profonde, à la proclamation de grands principes et à la préparation de projets d'envergure : ceux que les Gracques allaient mettre en œuvre.

B. Les Gracques

Tiberius et Caius Sempronius Gracchus étaient fils du consul de 177 et de 163 (qui s'appelait également Tiberius), et de Cornelia, fille de Scipion l'Africain. Ils étaient donc cousins germains de Scipion Emilien, le preneur de Carthage en 146, puis de Numance. Tiberius avait d'ailleurs combattu à ses côtés. Sa femme était une Claudia, fille d'un des consul de 143, appartenant à la plus puissante des dynasties patriciennes. Caius épousa lui la fille d'un des consuls de 131. Fortunés, reconnus, les frères Gracchus bénéficiaient d'un large réseau clientélaire et avaient reçu une éducation ouverte et moderne. Ils avaient compris la nécessité de s'approprier les modèles hellénistiques.

1- Tiberius Sempronius Gracchus

L'expérience de la guerre d'Espagne avait fait comprendre à Tiberius le problème du recrutement des soldats. Lorsqu'éclata en 135 en Sicile une grande insurrection servile, il fut convaincu qu'il fallait reconstituer la paysannerie en lui redonnant des terres. Son beau-père et celui de son frère, ainsi que P. Mucius Scaevola, consul en 133, le soutinrent. Cette même année, Tiberius se fit élire tribun de la plèbe et entreprit la mise en place d'une législation agraire, reprenant la vieille limitation de 500 jugères (125 hectares) posée à l'occupation de l'ager publicus, en l'élargissant de 250 jugères par enfant, et en établissant un maximum de 1000 jugères. Il établit aussi un triumvirat chargé de la délimitation et de la distribution des terres. Pour lui, tout magistrat élu par le Peuple devait servir les intérêts du Peuple. Malgré l'opposition de grands propriétaires romains, et du tribun M. Octavianus, la loi de Tiberius fut votée, et le triumvirat constitué. Les deux frères Gracchus et le beau-père de Caius, Appius Claudius, en furent les premiers membres. Ils proposèrent l'utilisation du trésor du roi Attale III, qui avait légué son royaume au Peuple romain, pour doter les nouveaux bénéficiaires de la distribution des terres.

Lorsque Tiberius voulut se faire réélire tribun en 132, on l'accusa d'aspirer à la tyrannie (on ne pouvait être élu deux ans de suite à la même magistrature), et il fut assassiné dans une émeute organisée par ses adversaires, emmenés par M. Octavianus.

Il avait ébranlé le gouvernement aristocratique et fait du Peuple l'arbitre de ses désaccords. Une répression fut menée contre ses partisans, mais le triumvirat poursuivit son action, visant notamment à récupérer les terres des possesseurs non romains d'ager publicus. Mais l'usage, et parfois les traités, consacraient souvent leurs possessions. Pour conserver leur influence, ces communautés italiennes devaient, si on leur confisquait des terres, s'intégrer dans la classe politique romaine. La revendication de la citoyenneté romaine s'imposait à eux, ce qui posait un nouveau problème. Une réforme tentée en 125 par le consul M. Fulvius Flaccus, avait entraîné la révolte de la colonie latine de Frégelles, qui fut détruite après une féroce répression.

2- Caius Sempronius Gracchus

En 123, Caius Sempronius Gracchus fut élu au tribunat de la plèbe. Lui aussi avait servi en Espagne, puis il avait participé au triumvirat agraire et exercé la questure en Sardaigne. Il souhaitait avant tout venger son frère en poursuivant sa politique. D'une éloquence remarquable, il avait sans doute plus de facilités pour gagner la confiance des élites économiques et politiques, tout en renforçant le rôle du Peuple dans la vie publique.

Il fit voter une loi permettant d'attaquer les sénateurs qui organiseraient une machination judiciaire contre un citoyen. Puis, grâce à une loi modifiant les conditions de candidature, il se fit élire à nouveau tribun pour 122. Alors, il organisa la fondation de colonies, à Tarente et Scolacium, et institua l'obligation pour les villes de fournir à leurs habitants du blé à prix réduit. Il ordonna la construction de greniers et de routes, et mit l'équipement des soldats à la charge du Trésor. Il renforça la puissance de l'ordre équestre (les membres des 18 centuries de chevaliers, groupant les citoyens les plus riches) au détriment de l'ordre sénatorial, notamment en remplaçant les sénateurs par des chevaliers romains, moins complaisants, au sein de la quaestio perpetua de repetundis. Ceci permettait aux victimes d'abus de ne pas passer par l'intermédiaire d'un patron. Les publicains, ces citoyens riches qui participaient à l'exploitation des provinces conquises, se virent confier la perception de la dîme dans la province d'Asie. Par ses réformes agraires et institutionnelles, Caius Gracchus diminuait les risques de mécontentement populaire.

Cependant, il échoua face à l'épineux problème de l'accès des Italiens à la citoyenneté romaine. Sa proposition, en 122, de l'accorder aux alliés de droit latin et de donner ce droit latin aux autres alliés, fut un échec et souleva de nombreuses oppositions, en particulier celle de M. Livius Drussus, autre tribun de 122. Caius ne put être réélu en 121, et le consul L. Opimius organisa, grâce au vote d'un sénatus-consulte établissant l'état d'urgence, le massacre de Caius et de ses amis.

3- L'héritage des Gracques et la politique popularis

Les Gracques n'avaient donc pas pu résister au conservatisme de leurs adversaires, mais ils avaient au moins tenté de répondre aux difficultés de leur temps, notamment agraires et militaires, en donnant au Peuple un rôle dans le fonctionnement des institutions.

Mais leurs adversaires - les autres membres de l'aristocratie sénatoriale - ne toléraient pas qu'une famille les distançât ainsi. Les assassinats consécutifs des frères réformateurs annonçaient la sauvagerie des guerres civiles et marquaient l'ouverture d'une crise majeure (ce que les Grecs appelaient la statis, c'est à dire une rupture de l'unité civique), qui ne trouverait son dénouement qu'un siècle plus tard, dans l'instauration d'une monarchie. Les Gracques restèrent très populaires après leur mort. On étudia leurs discours, on en fit des modèles. La politique de leurs successeurs prit le nom de popularis, c'est à dire « favorable au Peuple ». Ainsi, le tribunat de la plèbe retrouvait sa vocation de protection du Peuple contre les autres magistrats et le Sénat, inquiété d'ailleurs par la poussée des publicains et de l'ordre équestre en général, qui trouva à s'enrichir dans la fondation d'une nouvelle province, la Narbonnaise, en 118. Le recours à la philosophie et à l'éloquence modifiait la façon même de faire de la politique. Des polémiques s'ouvraient et ébranlaient les relations clientélaires.

Cela dit, le tribunat de la plèbe n'était toujours accessible qu'aux membres de l'aristocratie sénatoriale, et la plupart de ceux qui occupèrent cette place étaient des conservateurs, qui avançaient simplement dans leur carrière. Mais les populares, soit par conviction, soit pour gagner en popularité, se montrèrent plus actifs. Des membres affaiblis de l'ordre sénatorial les rejoignirent souvent pour regagner le terrain perdu. Les affrontements entre populares et optimates (l'aristocratie conservatrice, les boni) envahirent rapidement la vie politique romaine, empêchant une résistance unie aux difficultés extérieures, qui favorisaient justement elles-mêmes les violences internes.

II. Les premiers grands imperatores : Marius et Sylla

Vers la fin des années 110, les guerres extérieures reprirent avec beaucoup d'intensité. La domination de Rome sur le monde fut menacée. A l'intérieur de la péninsule, la revendication de la citoyenneté par de plus en plus d'Italiens finit par entraîner, en 91, ce que l'on appela la guerre sociale, entre Rome et ses alliés. Les conflits intérieurs, comme on l'a vu, ne pouvaient que s'intensifier. Un nouveau type d'homme politique apparut : l'imperator, chef militaire victorieux et proche du Peuple.

A. Les conflits extérieurs et les consulats de Marius

1- Les campagnes en Gaule et la guerre de Jugurtha

Si Rome avait assis sa puissance au milieu du IIème siècle, l'empire restait continuellement troublé par des insurrections. Ainsi furent menées de nombreuses opérations militaires pendant le dernier quart du siècle : en Espagne, en Illyrie, dans les Balkans, en Sardaigne ou en Sicile. Celles-ci étaient sensées soit affirmer la domination romaine à la périphérie de l'empire, soit réprimer des révoltes.

Deux régions connurent des campagnes bien plus importantes : la Gaule méridionale, conquise entre 125 et 118, et quelques années plus tard envahie par les Cimbres et les Teutons ; et l'Afrique, où le roi numide Jugurtha défia l'autorité de Rome, provoquant une guerre entre 112 et 105.

En 125, Marseille, attaqué par les Ligures et les Gaulois, fit appel à Rome, vieille alliée, pour la défendre. Les consuls M. Fulvius Flaccus (125), C. Sextius Calvinus (124), Cn. Domitius Ahenobarbus (122), et Q. Fabius Maximus (121), triomphèrent successivement des Salyens et des Voconces, des Arvernes et des Allobroges, entre 123 et 120. Rome dominait maintenant toute la Gaule méridionale et pouvait fonder la Narbonnaise grâce à des confiscations d'ager publicus.

Cependant, les Cimbres et les Teutons, originaires du Jutland et du Mecklembourg, qui effectuaient une grande migration vers l'Ouest après avoir été repoussés à l'Est par les Romains et au Nord par les Belges, s'étaient dirigés vers l'Aquitaine. Rencontrant les légions sur leur route, ils infligèrent de sévères défaites en 109 au consul M. Iunius Silanus et surtout en 105 à Q. Servilius Caepio et Cn. Mallius Maximus, à Orange. Le consul L. Cassius Longinus parvint à soumettre les Volques Tectosages, près de Toulouse, en 107, mais les Germains dévastèrent le Languedoc. La menace des Cimbres et des Teutons planait à présent sur Rome, et l'on chargea Caius Marius de les vaincre et de rétablir la situation.

En Afrique du Nord, le roi des Massyles, Jugurtha, allié de Rome, voulait se débarrasser de ses deux cohéritiers et cousins, Hiempsal et Adherbal. Le premier fut assassiné en 116. Rome tenta un arbitrage, partagea le royaume entre Adherbal et Jugurtha, mais celui-ci fit assassiner son second cousin. L. Calpurnius Bestia, consul en 111, fut chargé de la guerre, devenue nécessaire. Après un arrangement suspect, il fut remplacé par Sp. Postumius Albinus, qui échoua. Son frère, qui prit à son tour le commandement, ne fit pas mieux.

En 109, après un procès contre ceux que l'on soupçonnait d'avoir été achetés (parmi lesquels L. Opimus, l'ennemi de Caius Gracchus), le consul Q. Caecilius Metellus finit par vaincre Jugurtha.

2- Caius Marius et les populares

De 121 à 109, les conservateurs, et en particulier la famille des Caecilii Metelli qui fournit 5 consuls entre 123 et 109, dominèrent la vie politique. La question agraire perdant de son urgence, l'opposition popularis restait très faible. Mais l'indignation suscitée par la faiblesse romaine en Gaule et surtout en Afrique la relança, d'autant plus que les défaites subies n'étaient parfois que les fruits de la concurrence et des traîtrises des chefs militaires. Les tribuns de la plèbe avaient un terrain d'attaque.

Caius Marius, membre d'une famille de l'ordre équestre, s'était fait remarquer au siège de Numance sous les ordres de Scipion Emilien. Tribun de la plèbe en 119, il montra son ambition et sa détermination en s'opposant aux consuls et au Sénat. Il était un soldat courageux et intelligent, l'un de ces homines novi qui tenaient tête à l'ordre sénatorial. Après avoir servi en Afrique, il fut très largement élu au consulat de 107, car il avait le soutien des chevaliers, des hommes déçus par le Sénat, et des milieux populaires qui espéraient un retour à la politique gracquienne.

Marius s'allia alors aux tribuns C. Coelius Caldus et T. Manlius Mancinus, et révolutionna le mode de recrutement des soldats : ceux-ci ne seraient plus mobilisés suivant la hiérarchie des classes censitaires, mais selon l'ordre où ils se présenteraient. Les prolétaires volontaires accoururent, attirés par le prestige et le bien qu'ils avaient à gagner. L'armement et la tactique furent uniformisés.

A la tête d'une armée de métier entièrement dévouée à lui, Marius partit combattre Jugurtha. Il le vainquit définitivement en 105, et le captura grâce à un questeur de 107, L. Cornelius Sylla. Le 1er janvier 104, Marius triomphait, poussant le roi numide et ses enfants devant son char.

Réélu consul illégalement de 104 à 100, il s'associa aux populares, obtint et conserva le commandement contre les Barbares. Il entreprit une réorganisation de l'armée. En 102, il massacra les Teutons près d'Aix. Un an plus tard, avec Q. Lutatius Catulus, l'autre consul de 102, il défit les Cimbres à Verceil. Marius était véritablement le sauveur de Rome. Il avait atteint un exceptionnel niveau de gloire et de confiance. Le Sénat organisa cinq jours de prières officielles pour le remercier. Lui-même récompensa ses vétérans par des lopins de terre.

Les principaux alliés populares de Marius furent L. Appuleius Saturnius, tribun en 103 et en 100, et C. Servilius Glaucia, tribun en 104 et préteur en 100. Marius les avait aidé à se faire élire, et eux avaient permis ses réélections illégales au consulat. Ils s'en prirent notamment aux vaincus d'Orange, Q. Servilius Caepio et Cn. Mallius Maximus. Ils reprirent également la politique gracquienne : exclusion du Sénat de tout magistrat ayant été condamné ou privé de son imperium (cette mesure fut prise par L. Cassius Longinus), vote d'une nouvelle loi frumentaire en 100 et institution d'une nouvelle quaestio perpetua contre quiconque aurait porté atteinte au pouvoir du peuple romain. Grâce au soutien des tribuns, Marius put aussi fonder des colonies en Sicile, Achaïe, Macédoine, et distribuer de l'ager publicus à ses soldats.

Les populares durent malgré tout combattre quelques résistances. Des tribuns furent chassés du Forum en 103 pour s'être opposé à eux, et, en 101, un tribun ayant battu Appuleius Saturnus fut assassiné pour que celui-ci l'emportât. En 100, ce fut le tour d'un candidat gênant pour Servilius Glauca. Marius, qui voyait l'importance de ces crimes et qui se devait de réprimer les fauteurs de troubles, se rallia aux conservateurs, et fit assassiner ses anciens amis, redonnant le calme à la cité pour une dizaine d'années. Isolé, il partit ensuite pour l'Orient.

Il avait transformé l'armée : désormais les soldats combattraient plus pour leur général que pour Rome. Par ailleurs, il devenait indispensable pour exercer le pouvoir de s'allier à d'autres magistrats afin d'obtenir des commandements exceptionnels. Pour être reconnu, il faudrait aussi égaler Marius, gagner un prestige considérable au combat, et avoir recours à la violence. Tous, de Sylla à Auguste, devraient surenchérir, jusqu'à la fin de la République.

B. De la guerre sociale à la mort de Sylla

1- La guerre sociale et la guerre de Mithridate

Avec l'unification culturelle et politique qui s'opérait autour de Rome, les inégalités de traitement entre les citoyens romains et les alliés perdaient leur justification. Les Italiens n'acceptaient plus de payer plus d'impôts, d'être plus souvent engagés, ou de subir des condamnations plus lourdes que les romains, alors qu'ils formaient à présent avec eux une seule et même communauté culturelle, marquée par l'hellénisme. Mais la perspective de devoir accorder le droit de cité romain à des millions d'individus effrayait les 400 000 citoyens, qui y perdraient leur supériorité et qui verraient noyés les réseaux familiaux et clientélaires.

Flavius Flaccus, Caius Gracchus et Marius (qui avait illégalement accordé la citoyenneté romaine à certains soldats), avaient déjà pris quelques mesures en faveur des Italiens, mais elles restaient très symboliques. Des tensions importantes apparurent à la suite des procès contre les populares, de la décision des consuls de 95 d'expulser les non citoyens de Rome, et de celle des censeurs de 92 d'interdire l'enseignement de la rhétorique en latin, ce qui revenait à écarter des débats ceux qui ignoraient le grec.

La crise éclata en 91 avec les propositions d'un tribun de la plèbe, M. Livius Drussus, le fils d'un opposant à Caius Gracchus, qui présenta une loi agraire, une loi frumentaire, et suggéra la fondation de nouvelles colonies en Italie et en Sicile. Ceci devait lui gagner les faveurs des milieux populaires. Il souhaitait aussi intégrer 300 chevaliers au Sénat, mais réserver à nouveau à celui-ci les jurys des quaestiones, conciliant ainsi les deux ordres, équestre et sénatorial. Sa volonté de concéder aussi la citoyenneté aux alliés lui attira une grande popularité, mais souleva l'opposition. Il fut assassiné.

Si les Etrusques et les Grecs, qui avaient encore une identité culturelle propre, ne bougèrent pas, de nombreux peuples d'Italie se révoltèrent : Picentins, Marses, Péligniens, Vestins, Marrucins, Hirpins, Samnites, Apuliens, Campaniens, Lucaniens... Ils choisirent une capitale, Italica, se dotèrent de soldats, de magistrats, et même d'un sénat. Bien que Rome et ses alliés espagnols, africains ou orientaux, fussent victorieux d'eux dès 89, la concession du droit de cité était à présent inévitable. Entre 90 et 89, on incorpora successivement, par les lois Calpurnia, Julia, Plautia Papiria, et Pompeia, des habitants de la Gaule Cisalpine et de toute la péninsule italienne, à l'exception de ceux des cités du Nord du Pô (Transpadane). Des communautés entières prenaient place dans l'organisation politique romaine, bouleversant les équilibres clientélaires et les conditions de la compétition politique.

Outre cette « guerre sociale », un autre affrontement important eut lieu au début du Ier siècle : la guerre contre le roi du Pont, Mithridate VI Eupator, qui régnait sur le Nord de l'Asie Mineure, jusqu'en Crimée (Chersaunèse Taurique). Quand celui-ci eut vaincu son voisin, Ariobarzane, le roi de Cappadoce, il avança jusqu'en province d'Asie, puis fut accueilli en libérateur par les grecs, qui massacrèrent en 88 une centaine de milliers de Romains et d'Italiens. Athènes et le Péloponnèse basculèrent, Délos fut prise.

Pour répondre à ce grave problème et s'attirer la gloire de la reconquête, deux hommes devaient s'affronter : Marius, le vainqueur de Jugurtha, des Cimbres et des Teutons, et Sylla, son ancien légat pendant les campagnes d'Afrique.

2- La première guerre civile

Aux deux guerres que dut mener Rome à cette époque s'ajouta une crise financière, car les insurgés ne rapportaient plus d'argent, et les investissements extérieurs semblaient perdus. Les débiteurs risquaient la faillite, l'infamie, et l'exclusion des ordres supérieurs.

En plus de ce problème, l'intégration des nouveaux citoyens inquiétait : on ne savait comment les incorporer aux tribus. (A l'époque, le territoire était divisé en 31 tribus « rustiques », plus 4 tribus « urbaines ». Les censeurs inscrivaient les citoyens dans l'une des 35 tribus, et ce cadre, immuable depuis 241, permettait l'organisation des comices tributes et des conseils plébéiens. En outre, chaque citoyen appartenait à l'une des 193 centuries, elles-mêmes hiérarchisées en cinq classes, correspondant au niveau de fortune.)

Le tribun de la plèbe P. Sulpicius Rufus chercha en 88 à répondre à ces questions. Il abaissa le niveau maximal d'endettement des sénateurs, et proposa simplement de répartir les nouveaux citoyens dans les tribus existantes, sans en créer de nouvelles. Il arriva, difficilement, à imposer ses vues, mais lorsqu'il fit donner à Marius le commandement de la guerre de Mithridate, la guerre civile éclata.

L'un des deux consuls de 88 était un patricien marié à une Caecilia Metella, glorieux de la capture de Jugurtha. Or, avant la loi de Sulpicius Rufus, c'était à lui qu'on avait attribué le commandement de l'armée. Refusant d'y renoncer (une fois dans l'histoire on avait ainsi retiré un commandement à quelqu'un, et c'était pour le sanctionner d'une défaite), L. Cornelius Sylla (c'était lui) marcha sur Rome avec ses troupes, balaya les résistances en faisant déclarer ses adversaires ennemis publics et en aidant quiconque les tuerait. Marius put s'enfuir, mais Sulpicius Rufus fut exécuté. Après avoir diminué le pouvoir des tribuns de la plèbe et élargi de 300 chevaliers l'ordre sénatorial, il partit combattre le roi du Pont.

En 87, Marius, qui avait finalement été en Sicile puis en Afrique, fit son retour en Italie, mobilisa une armée avec l'aide de L. Cornelius Cinna, et rentra dans Rome. Il fit massacrer ses adversaires et abroger les lois de Sylla, fut élu à son septième consulat en 86, mais mourut peu après.

Les marianistes gouvernèrent cinq ans : Cornelius Cinna fut consul de 86 à 84, et Cn. Papirius Carbo en 85, 84 et 82. Le second consul de cette année fut même le propre fils de Marius. Ils parvinrent à stabiliser l'économie, et procédèrent à la réorganisation des anciennes communautés alliées afin de les mettre en conformité avec le droit romain. Ces transformations de grande envergure passaient par un renouvellement des réseaux clientélaires : il se fit entièrement au bénéfice des marianistes.

Pendant ce temps, Sylla se pressa d'obtenir un accord avec Mithridate, avant que l'armée marianiste de C. Flavius Fimbria ne s'organise. Il pilla les trésors des cités grecques pour payer ses troupes, et conclut en 85 la paix de Dardanos : Mithridate renonçait à ses conquêtes et la province d'Asie était rétablie. La deuxième guerre de Mithridate (83-82) confirma cette issue.

Dès l'année suivante, Sylla, s'étant rallié l'armée de Flavius Fimbria, prépara son retour. Il pilla les cités d'Orient qui s'étaient révoltées, puis gagna l'Italie. Le jeune Pompée se mit à son service. Rome fut reprise au printemps 82, et Sylla, non content de massacrer à nouveau ses adversaires, fit afficher leurs noms, récompenser leurs assassins, priver leurs familles de leurs droits et de leurs biens. Et d'autres familles profitèrent de la curée qui s'ensuivit. Les cités italiennes ayant résisté se virent confisquer une partie de leur territoire, et parfois même leur droit de citoyenneté. Pompée se chargea de mater les marianistes qui résistaient en Espagne, en Sicile ou en Afrique.

Après Marius, Sylla fut le second imperator. L'armée n'avait été entre ses mains qu'un moyen de la guerre civile. Ses proscriptions avaient crée un précédent, et les magistratures étaient affaiblies par la gloire et la cruauté d'un seul.

3- La dictature de Sylla

Sylla se fit accorder le pouvoir de dictateur, legibus scribundis et rei publicae constituendae : devant les dangers extrêmes, la magistrature dictatoriale, à laquelle on n'avait pas eu recours depuis la fin du IIIème siècle, était sensée permettre de sauver la cité en lui donnant des lois et une meilleure organisation. La dictature n'était pas limitée par le droit de provocatio, c'est à dire celui qu'avait chaque citoyen de faire appel au Peuple d'une mesure prise à son encontre.

Sylla devait donc faire face à la statis en étendant à Rome même la réflexion constitutionnelle imposée en Italie par l'intégration en municipes des anciennes cités alliées. Il recomposa le Sénat, réorganisa le système des magistratures (augmentation du nombre de préteurs et de questeurs, clarification des règles du cursus honorum), et ôta au Peuple la possibilité d'élire certains prêtres.

Surtout, il abaissa le tribunat de la plèbe : un tribun ne pourrait plus proposer de lois, ni s'opposer à d'autres magistrats par l'intercessio, ni encore exercer une autre magistrature après celle-ci. Sylla anéantit ainsi ce qui avait permis aux populares d'atteindre le pouvoir.

Le monopole des jurys de la questio de repetundis fut rendu au Sénat, mais on facilita l'entrée dans ce dernier aux chevaliers les plus honorables. Sylla redéfinit la proportion des délits et des peines et modifia l'organisation du système judiciaire. Enfin il ordonna la reconstruction du temple de Jupiter Capitolin, l'agrandissement de la Curie, le réaménagement du Forum.

En 80, devenu consul, il abdiqua, comme il devait le faire après son œuvre de restauration, et alors qu'il jouissait d'un début de culte auprès des habitants de l'empire. Il mourut deux ans plus tard à Pouzzoles, où il s'était retiré.

S'il avait redonné des principes de fonctionnement à la cité, il avait aussi élargi l'oligarchie dirigeante en augmentant le nombre de magistrats et de sénateurs, favorisant encore un peu plus la compétition politique, qui devait par ailleurs s'étendre à toute la Méditerranée.

III. Les dernières crises de la République

Au lieu du respect des nouvelles règles, c'était plus la conquête d'un pouvoir absolu qui devait occuper les successeurs de Marius et de Sylla.

A. Le temps de Pompée

1- La persistance des difficultés et les victoires de Pompée

L'intégration des vétérans de Sylla sur les terres qu'il leur avait distribuées se heurta à la résistance des familles dépossédées de leurs droits ou de leurs biens. Ces anciens propriétaires s'allièrent sans succès à l'un des consuls de 78, M. Aemilius Lepidus, pour tenter d'annuler les réformes de Sylla. Par ailleurs, le trafic d'esclaves, ainsi que la piraterie, se développaient en Orient. P. Servilius Vatio, consul en 79, essaya de réduire les pirates, en s'emparant de la Cilicie (le Sud de l'actuelle Turquie), leur principale zone d'action, et en en faisant une province. En 74, le préteur M. Antonius fut chargé de les combattre sur les côtes.

Pendant ce temps, Pompée, qui, à 28 ans, portait déjà le surnom de Magnus (depuis qu'il avait rétabli l'autorité romaine en Afrique), réprima la révolte organisée par Aemilius Lepidus en 77 en Italie, et celle de Sertorius en Espagne entre 77 et 72. Celui-ci avait organisé avec des marianistes une sorte de gouvernement autonome qui bénéficiait du soutien des habitants. Après la victoire et la mort de Sertorius, Pompée réorganisa les provinces espagnoles. A son retour en Italie, il participa à la répression contre les esclaves révoltés de Spartacus. Cet ancien gladiateur avait, en 73, avec le Gaulois Crixus, soulevé plus de cent mille hommes dans l'Italie tout entière. C'était M. Licinius Crassus Dives qui avait mis fin à l'insurrection. Il avait fait suspendre six mille têtes sur la voie Appia.

A la fin des années 70, Rome dut de nouveau faire face à Mithridate. En 74, le roi Nicomède de Bithynie légua son royaume à Rome, qui le transforma en province. Celle-ci, avec la Cilicie, menaçait le royaume du Pont. Le consul L. Licinius Lucullus repoussa Mithridate jusqu'à Artaxata, au cœur de son royaume, mais dut suspendre les opérations en 68 à cause de l'épuisement de ses troupes. A Rome, le temps montrait la faiblesse des réformes syllaniennes. Les distributions de blé à prix réduit avaient presque été supprimées : les prix montèrent et des troubles éclatèrent, imposant des mesures aux consuls de 73. Les jurys des quaestiones avaient été rendus aux sénateurs : la corruption progressa, et de nombreuses affaires furent dénoncées (la plus fameuse étant celle du pillage des Siciliens par C. Verres, préteur en 74, qui fut attaqué par Cicéron). Dès 78, et régulièrement, on réclama le rétablissement du pouvoir des tribuns de la plèbe. Enfin, un nouvel imperator émergeait en la personne de Pompée, alors que Sylla avait prétendu niveler l'aristocratie.

Pompée s'entendit avec son rival Crassus pour l'élection au consulat de 70. Il rétablit le pouvoir tribunicien, rouvrit les quaestiones aux chevaliers, et même aux tribuns du Trésor, d'un rang légèrement inférieur. Surtout, il se fit attribuer des commandements contre les pirates et contre Mithridate. Pour lutter contre la piraterie, il se fit accorder un imperium de trois ans grâce auquel il put recruter des légats, armer des navires alliés, lever une armée et agir sur l'ensemble des côtes de la Méditerranée. A la fin de l'été 67, le mal était éradiqué. Pompée permit à des survivants de s'installer à l'intérieur des terres, en Cilicie.

En 66, il reçut le commandement de l'armée pour affronter Mithridate, et le gouvernement des provinces limitrophes de son empire. Le roi, battu, dut se réfugier en Crimée, s'allier aux Parthes, sans plus de succès. Son beau-père, Tigrane, roi d'Arménie, dut se rendre. Pompée organisa les provinces conquises, distribua des trônes, s'assurant la clientèle des nouveaux princes. En 64, il alla en Syrie et en fit une province, puis poussa jusqu'à Jérusalem, dont il s'empara. En 63, Mithridate mourut. Son fils se soumit à Pompée, et reçut la Crimée en échange.

Pompée rentra alors à Rome et y fut accueilli en héros. Son triomphe dépassa tout ce qu'on avait vu. Le Sénat décréta dix jours de supplications pour remercier les Dieux. Marius n'en avait eu que cinq...

2- La conjuration de Catilina

Dans la capitale, le climat était plus que jamais tendu : la violence, la fraude électorale, la corruption, étaient les moyens d'action des familles rivales. Les réformes syllaniennes, l'élévation des imperatores, avaient élargi le corps civique mais diminué le nombre de détenteurs du pouvoir réel : la compétition était terrible. Chacun faisait surenchère de banquets, de jeux et de combats. César, en 65, alors qu'il était édile, fit combattre 640 gladiateurs équipés en argent pour s'attirer l'admiration du public. En 63, un groupe de sénateurs et de quelques chevaliers, dirigé par L. Sergius Catilina, voulut tenter un coup d'Etat, et s'emparer par la force du pouvoir qu'ils n'avaient pu gagner par les élections. La conjuration échoua grâce au consul d'alors, un homo novus d'une éloquence rare et d'une grande honnêteté, conservateur ami de Pompée, celui-là même qui avait attaqué Verres : Cicéron. Laissons la parole à l'historien Salluste, qui rédigea une histoire de la conjuration : « C'est à ce moment, me semble-t-il, que l'empire du Peuple romain connut, et de loin, la situation la plus pitoyable. Alors que de l'Orient à l'Occident, tout, dompté par ses armes, lui obéissait ; alors qu'à l'intérieur régnaient la paix et les richesses, ces biens que les mortels placent au-dessus de tout ; il se trouva pourtant des citoyens pour se lancer obstinément à se perdre eux-mêmes et à perdre la République. » Catilina, 36 [trad. : R. Martin / J. Gaillard] Au cours des débats qui eurent lieu au Sénat, deux personnalités s'exposèrent particulièrement : César, neveu par alliance de Marius, gendre de Cornelius Cinna, préteur et grand pontife, qui prônait la clémence ; et Caton d'Utique (M. Porcius Cato), ancien préteur et défenseur de l'équilibre civique, qui voulait une répression exemplaire. Cicéron fit des auteurs du projet qu'il avait démasqué des ennemis publics, mais beaucoup lui échappèrent. Il reçut néanmoins le titre de « Père de la Patrie ». Ce fut lui, bien sûr, qui domina les débats. Après les événements, il réécrivit les discours qu'il avait prononcé. En conclusion de cette ténébreuse affaire, voici le début de la première de ces Catilinaires : « Jusqu'à quand enfin, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? Combien de temps encore te moqueras-tu de nous avec une telle fureur ? Jusqu'où se jettera ton audace effrénée ? La garde de nuit du Palatin, les rondes nocturnes en ville, l'effroi du Peuple, l'union contre toi des gens de bien, cette salle du Sénat spécialement défendue, les yeux, les visages de l'assistance, ne t'ont-ils donc pas ébranlé ? Ne comprends-tu pas que tes projets sont connus de tous ? Ne vois-tu pas que ta conjuration est désormais réduite à l'impuissance par la connaissance que nous en avons ? Ce que tu as fait les deux nuits précédentes, où tu te trouvais, les gens que tu as convoqués, les décisions que tu as prises : qui d'entre nous ignore cela ? O temps ! O mœurs ! » [trad. : A. Pascal / E. Lhôte]

3- Le premier triumvirat : Pompée, César, Crassus

En 60, après son triomphe, Pompée, qui réclamait la ratification de ses décisions en Orient et la concession de terres à ses vétérans, rencontra l'opposition du consul Q. Caecilius Metellus Celar, de L. Licinius Lucullus, et surtout de Caton, qui refusaient de légitimer son action. Il dut s'allier à César, qui, du retour du gouvernement d'Espagne ultérieure (l'Ouest de la péninsule ibérique), attendait à l'extérieur de la Ville qu'on lui accordât un triomphe ; et à Crassus, son ancien rival, le vainqueur de Spartacus, alors en tension avec le Sénat.

César, dont la fille Julie épousa Pompée, serait consul en 59. Crassus fournirait l'argent, et Pompée la clientèle. Le triumvirat était assez fort pour ne rien craindre de Caton, qui annonçait déjà la fin de la République.

César, qui suivit les volontés de Pompée en distribuant des terres et en faisant ratifier ses décisions, s'attacha une grande popularité. Mais c'était rompre un équilibre que d'adopter un comportement popularis en étant consul... Pour gagner en gloire militaire, il se fit confier pour cinq ans un commandement en Illyrie et en Gaule Transalpine. Son objectif était clair : pacifier la Gaule, y étendre l'influence romaine, égaler Pompée en réalisant en Occident ce qu'il avait fait en Asie Mineure. Il battit les Helvètes, qui menaçaient l'Aquitaine, et les Belges et les Germains, au Nord-Est. Grâce à l'aide de ses légats, dès 56, toute la Gaule est romaine.

César obtint non pas cinq, ni dix, mais quinze jours de supplications. Belle représentation de la montée des ambitions et de la course à la gloire, que Pompée surpassant Marius, et César surpassant Pompée...

Entre-temps, à Rome, Pompée et Crassus permirent l'élection en 58 au tribunat de la plèbe du patricien P. Clodius Pulcher. Ce dernier se rendit populaire auprès des habitants de Rome en rétablissant les collèges de quartiers. Il concéda des gouvernements de province aux consuls pour se les attacher. Cicéron ne lui cacha pas son opposition. Clodius le visa directement lorsqu'il fit interdire l'eau et le feu aux magistrats qui auraient ordonné l'exécution sans jugement d'un citoyen. L'ancien consul avait agi ainsi contre certains amis de Catilina : il fut finalement exilé. En outre, Clodius institua la gratuité des distributions de blé, ce qui accrut sa popularité en province. Mais en 57 ses ennemis reprirent l'initiative et imposèrent le retour de Cicéron.

Pompée, qui, parvenu au faîte de sa gloire, ne pouvait aller la risquer dans de nouvelles campagnes, ni l'user en restant en retrait, trouva un compromis : il se chargerait de remédier aux difficultés d'approvisionnement de Rome. Relativement à l'abri, il pouvait sans danger entretenir sa popularité. Cependant, il n'était plus tout puissant. César était encore occupé en Gaule, et Crassus attendait une occasion pour faire parler de lui. Les trois hommes renouvelèrent leur alliance en 56 : on décida que César garderait encore cinq ans son gouvernement, et que Crassus et Pompée seraient consuls l'année suivante.

Pompée étoffa son prestige en inaugurant un nouvel ensemble architectural sur le Champ de Mars : le premier théâtre en pierre de Rome, un temple de Vénus, une Curie et des statues y rappelleraient sa gloire universelle. César, pour consolider ses conquêtes, passa en Germanie en 55, puis traversa la Manche en 54, repoussant les limites de la zone d'habitat romain. Il tira des dizaines de millions de deniers du pillage, comme Pompée s'était enrichi de l'argent des princes d'Orient. De moins en moins les membres de l'aristocratie pouvaient demeurer indépendants des quelques hommes qui accaparaient fortune et clientèle.

Crassus reçut le gouvernement de la Syrie. La proximité de l'empire parthe avec lequel un conflit était latent depuis les campagnes de Pompée, lui permit de s'avancer. En 53, après une année d'opérations mineures, la grande offensive fut lancée. Le roi des Orodes fit face, et les légions s'avancèrent trop dans les déserts de Mésopotamie. Elles furent massacrées près de la ville de Carrhes. Crassus et son fils trouvèrent la mort. Rome avait perdu 30 000 soldats. Le désastre serait long à effacer.

B. Victoire et dictature de César

César et Pompée restaient seuls, et Julie, qui les liait familialement, était morte. Le duel pouvait commencer, mais n'éclata pas tout de suite. En effet, César, qui pensait en avoir fini, dut reprendre les opérations en 53, et, en 52, la révolte organisée par Vercingétorix secoua tout la Gaule. Après un échec à Gergovie, le général romain captura le chef arverne à Alesia. En 51, il put mettre fin à la conquête. (Il restait en fait un petit village, etc... mais c'est une autre histoire !)

Ces années 53, 52, et 51 furent extrêmement mouvementées à Rome : Pompée tirait les marrons du feu, et faillit même être nommé dictateur. En 52, T. Annius Milo, candidat au consulat, organisa le meurtre du populaire Clodius. Cicéron le défendit, mais Pompée, devenu consul unique, permit sa condamnation.

1- La deuxième guerre civile

César pouvait briguer le consulat de 48 car son commandement en Gaule se terminait le 1er mars 49. Or, il avait acquis en 52, grâce à deux tribuns de la plèbe, le privilège de se présenter à des élections sans revenir à Rome. Mais il devait pouvoir rester en Gaule jusqu'à la fin de l'année. Pourtant, il accepta d'abandonner son commandement à condition que Pompée fît de même en Espagne. En vain. Pompée s'efforça de donner tout de suite un successeur à César, et réussit à lui enlever deux légions, prétextant le danger parthe. Le conquérant de l'Asie avait pour lui les deux consuls de 49, tandis que celui des Gaules n'avait que deux tribuns (M. Antonius et Q. Cassius Longinus). César fut déclaré ennemi public par le Sénat.

Le 12 janvier 49, avec son armée, il franchit le Rubicon, qui marquait la frontière de sa province, et celle de la légalité... Pompée et la plupart des sénateurs évacuèrent Rome. Voyant la progression facile de leur adversaire, ils choisirent de s'embarquer de Brindes vers l'Orient avec le plus de troupes possible. D'autres restaient disponibles en Espagne et en Afrique : César devrait combattre sur trois fronts. Mais Pompée s'était discrédité par sa fuite, et en laissant son rival à Rome, il lui donnait une certaine légitimité. Voici comment César raconte son intervention devant ce qui restait du Sénat, le 1er avril 49 :

« Devant le Sénat réuni, il rappelle les dénis de justice que lui ont fait subir ses adversaires. Il montre qu'il n'avait demandé aucune charge extraordinaire ; au contraire, après avoir attendu le temps légal pour le consulat, il s'était contenté de ce que tout citoyen pouvait atteindre. Les dix tribuns de la plèbe avaient fait une proposition de loi malgré l'opposition de ses adversaires [...], stipulant que l'on devait tenir compte de sa candidature en dépit de son absence - et alors même que Pompée était consul. S'il n'approuvait pas cette proposition, pourquoi avait-il toléré qu'on la fît ? Et si au contraire il l'approuvait, pourquoi l'avait-il empêché, lui, César, de profiter de la faveur accordée par le Peuple ? [...] Il dénonce hautement l'injustice qu'on lui a faite en lui volant des légions, la brutalité scandaleuse avec laquelle on a circonvenu les tribuns de la plèbe ; il rappelle les propositions qu'il a faites, les entrevues qu'il a sollicitées, et qu'on a refusées.

Pour toutes ces raisons, il exhorte les sénateurs et leur demande instamment de prendre en main la République et de gouverner avec lui. Si, quant à eux, par crainte, ils fuient leurs responsabilités, lui, César, ne se soustraira pas au fardeau, et c'est par ses propres moyens qu'il gouvernera l'Etat. »

La guerre civile, I, 32 [trad. : R. Martin / J. Gaillard]

César commença par attaquer les légions pompéiennes d'Espagne. A son passage, Marseille résista courageusement, mais il n'attendit pas la fin du siège pour aller vaincre les légats de Pompée, L. Afranius, M. Petreius et M. Terentius Varro. A son retour à Rome, il se fit nommer dictateur. A présent il devait attaquer directement son rival, en Illyrie. Le blocus de Dyrrachium échoua, et Pompée s'enfuit en Thessalie. Rejoint, il fut battu à Pharsale le 9 août 48. « Frappez à la tête », aurait ordonné César. La cavalerie pompéienne fut écrasée, et l'armée entière subit des pertes très élevées.

Pompée se réfugia en Egypte mais fut assassiné sur ordre du roi Ptolémée XIII. César allait le venger en chassant Ptolémée et en donnant la régence à Cléopâtre, devenue sa maîtresse. En 47, il passa en Asie et battit le fils de Mithridate, Pharnance, qui voulait profiter de la guerre civile pour venger son père. Ce fut après la bataille de Zéla, en août, que César prononça son fameux Veni, vidi, vici. Les dernières menaces furent déjouées en Afrique, à Thapsus, en avril 46, et à Munda, en Espagne, en mars 45. Les opposants vaincus furent tués (Cn. Pompeius, le fils aîné de Pompée) quand ils ne se suicidèrent pas (Caton, Scipion Nasica, Juba de Numidie).

2- La dictature de César

César voulait établir la paix et un nouvel ordre politique. Il échoua car sa dictature, qui était déjà une monarchie cachée, entraîna sa mort et une nouvelle guerre civile, avant que se mette en place un nouveau régime. César fit revenir les enfants des familles proscrites par Sylla et les personnes exilées par Pompée, distribua de l'argent à ses vétérans, leur octroya des terres et lança un programme de colonisation. En France, Lyon et Arles furent fondées. Mais il voulait avant tout assurer un nouvel équilibre. Il ne massacra pas ses adversaires, et fut juste dans la vente des domaines confisqués. Peu avant sa mort, il décréta même une amnistie générale.

Comme en 59, il prit à la fois la légitimité de l'imperium et celle du Peuple, cumulant la dictature (pour un an en 48, pour deux en 46, enfin à vie en 44), le consulat (en 48, et de 46 à 44), la censure (à partir de 46), le tribunat de la plèbe (dès 48), le grand pontificat, enfin les titres de gardien des mœurs, de liberator, et d'imperator (que conserveraient les empereurs). Il augmenta le nombre de magistrats et étendit le Sénat à 900 membres, en y intégrant quelques gaulois et espagnols. Il fit entrer quelques familles de la plèbe dans le patriciat, aggrava certaines peines, réglementa la durée des gouvernements de province, institua le calendrier julien... Bref, légiféra sur tout. Rome fut transformée, et un nouveau forum prit son nom.

César ignorait le Sénat jusqu'à faire lui-même des sénatus-consultes, en les souscrivant au hasard du nom de quelques sénateurs. Cicéron rapporte :

« J'apprends quelquefois qu'un sénatus-consulte passé à mon avis a été pris en Syrie et en Arménie avant que j'aie su qu'il ait été fait, et plusieurs princes m'ont écrit des lettres de remerciements sur ce que j'avais été d'avis qu'on leur donnât le titre de rois, que non seulement je ne savais pas être rois, mais même qu'ils fussent au monde... »

Lettres familiales, livre IX

Détenant tout les pouvoirs, César était monarque sans en avoir le nom. Bénéficiant de 90 jours de supplications et célébrant cinq triomphes entre 46 et 45, inscrivant le souvenir de ses victoires dans le marbre de la Ville éternelle, portant en permanence la tenue triomphale et la couronne de lauriers, voyant célébrer ses anniversaires par des sacrifices publics et placer des statues de lui dans les temples d'Italie, parfois face à celles de Jupiter, il était demi-dieu.

Le 15 avril 44, lors des Lupercales, les fêtes célébrant la fondation de Rome, son fidèle Marc Antoine, alors consul, lui tendit un diadème semblable à celui des monarques d'Orient, faisant de lui un roi. Le nouveau Romulus se grandit d'un refus.

Reconnu partout et par tous, César ne devait plus souffrir que de l'inimitié des sénateurs, qu'il écrasait se son poids. Un mois plus tard, aux Ides de mars 44, alors qu'il préparait une expédition contre les Parthes, seuls ennemis invaincus de Rome, il reçut, au Sénat, sous la statue de Sylla, 23 coups de poignard.

C. La marche à l'Empire

1- L'après-César

Il fut impossible aux assassins de César de rétablir la République tant il était difficile de ne pas aboutir à une monarchie. Le parti des conjurés était mené par C. Cassius Longinus, ancien chef de la flotte de Pompée et préteur en 44, M. Iunius Brutus, également préteur, et Decimus Iunius Brutus, fils de Servilia, la maîtresse de César, en qui le dictateur avait pourtant placé sa confiance. Cicéron les rejoignit après l'assassinat, dont il n'avait pas été averti.

Les plus puissants césariens étaient Marc Antoine bien sûr, consul en 44, et Lépide (M. Aemilius Lepidus), qui l'avait été en 46, et qui avait aussi servi César comme maître de cavalerie. S'ajoutait à eux celui que l'imperator avait désigné comme son successeur au consulat quand il irait combattre les Parthes : P. Cornelius Dolabella. Enfin, esseulé, le petit-neveu de César et son fils adoptif : C. Octavianus, le futur Auguste, qui avait hérité à 18 ans de la fortune et de la clientèle de son père.

La population de la Ville et les vétérans des armées étaient décidés à soutenir le parti d'Antoine. Celui-ci fit confirmer les actes de César, et prolongea sa politique. Lépide reçut le grand pontificat. Inquiets, Brutus et Cassius partirent pour l'Orient, où ils retrouvèrent un autre conjuré, gouverneur d'Asie : C. Trebonius.

Parallèlement, Octave (on devrait dire Octavien), qui était en Illyrie, rentra à Rome en mai 44. Il s'attacha les milieux populaires au détriment d'Antoine en revendiquant l'héritage de son père. Les premiers affrontements entre Octave et Antoine eurent lieu à la fin de l'année, quand le premier d'entre eux eut commencé de recruter des soldats et alors même que le second était consul.

D'abord, Dolabella, devenu gouverneur de Syrie, réussit à faire prisonnier son voisin C. Trebonius. Il le fit même exécuter, mais Cassius vengea son ami en assiégeant Dolabella à Laodicée en juillet 43. Le césarien se suicida, et l'Orient tomba du même coup dans les mains des assassins de César.

En Italie, Antoine était aux prises à la fois avec Decimus Brutus et avec Octave, qui tenait Modène, et qu'aida Cicéron en lui gagnant le Sénat par ses Philippiques. La guerre de Modène s'acheva par la victoire d'Octave et du Sénat. Antoine s'échappa en Gaule et rejoignit Lépide. Decimus Brutus fut tué sur leur ordre.

Octave marcha sur Rome pour obtenir le consulat. Une fois satisfait, il s'entendit avec Antoine et Lépide, à Bologne, en novembre 43. Ce fut le second triumvirat (tres viri rei publicae constituendae).

2- Le second triumvirat

Le triumvirat avait cette fois une valeur juridique : permis par la lex Titia, il consistait en un imperium de cinq ans donnant aux triumvirs le droit de convoquer le Sénat et le Peuple, et de contrôler les magistrats. Des proscriptions étendues furent décidées. Les opposants furent nombreux à être massacrés. La tête et les mains de Cicéron furent exposés à Rome. En même temps, César fut divinisé, au profit d'Octave, qui partit en Orient avec Antoine tandis que Lépide gérait le consulat à Rome avec L. Munatius Plancus. Les légions des tyrannicides furent battues en deux fois, dans la plaine de Philippes, en octobre 42. Brutus et Cassius morts, le seul adversaire qui restât aux triumvirs était le second fils de Pompée, Sextus, qui se tenait en Sicile. Antoine demeura en Orient pour réorganiser les provinces et préparer la guerre contre les Parthes. Octave rentra en Italie. Lépide reçut le gouvernement de l'Afrique.

Pour distribuer des terres aux soldats, il fallut en confisquer, car il n'y avait plus d'ager publicus à partager. L. Antonius, le frère d'Antoine, entra en conflit avec Octave en 41, et fut battu lors du siège de Pérouse, où il s'était enfermé. Antoine et Octave devaient renouveler leur entente pour faire face à Sextus Pompée, qui avait pris la Corse et la Sardaigne. La paix fut signée à Brindes en octobre 40, et confirma le partage Orient - Occident entre les deux chefs du parti césarien. La sœur d'Octave épousa Antoine. En 39, un accord fut conclu au cap Misène avec Sextus Pompée, qui gardait les trois îles et gagnait le Péloponnèse. Un tel compromis était devenu nécessaire pour contenter le Peuple. L'année suivante, le triumvirat fut renouvelé pour cinq ans. Octave, aidé par son ami M. Vipsanius Agrippa, consul en 37, décida d'organiser une flotte et d'attaquer Sextus Pompée. En septembre 36, après les batailles de Mylae et de Nauloque, et une courte fuite orientale, celui-ci était définitivement vaincu. Lépide avait cette fois participé à la campagne, mais il fut contraint de quitter le triumvirat. Il allait vivre sans plus faire parler de lui jusqu'en 12 avant J.-C.

Les généraux d'Octave apaisèrent l'Italie (C. Calvisius Sabinus), l'Espagne (Cn. Domitius Calvinus), la Gaule (C. Antistius Vetus), et l'Illyrie (Octave lui-même, avec Agrippa). Pendant ce temps, Antoine rassemblait de l'argent. Il s'allia à Cléopâtre, s'en éprit, et s'installa à Alexandrie. Les Parthes le surprirent en 40, envahirent la Syrie, la Cilicie, l'Asie. En 39, P. Ventidius Bassus les repoussa alors qu'Antoine se trouvait à Brindes. En 38, il les éloigna derrière l'Euphrate et reçut le triomphe. C. Sosius prit Jérusalem et y installa Hérode à la place du grand prêtre Hyrcan qui était là depuis l'époque des campagnes de Pompée, et que les Parthes avaient déposé. Antoine redistribua les trônes d'Orient à des alliés ou même aux enfants qu'il avait eu de Cléopâtre. Celle-ci fut par ailleurs associée, sur le trône d'Egypte, à Césarion, le fils qu'elle avait eu de César. Antoine reprit l'offensive plusieurs fois contre les Parthes et les Arméniens, mais la fin du triumvirat en 33 l'interrompit.

3- Le dénouement

Octave imposa au Sénat de s'opposer aux consuls de 32, qui préparaient le retour d'Antoine. Avec 300 sénateurs, ils rejoignirent leur chef, qui divorça d'Octavie.

Octave bénéficiait d'un avantage dans la lutte finale qui s'ouvrait : il tenait l'Italie, et son rival avait fini par faire figure de prince étranger.

Le 2 septembre 31, à Actium, en Epire, eut lieu la bataille décisive. La victoire d'Octave et d'Agrippa fut complète. Les deux amants les plus fameux de l'histoire se réfugièrent à Alexandrie. Quand Antoine se fut suicidé, Cléopâtre se crut affranchie et tenta de faire tomber Octave dans ses bras, mais elle n'y parvint pas, et se tua à son tour. La dynastie des Ptolémée s'était éteinte.

Conclusion

A Rome, on pouvait enterrer le République défunte. La concentration des fortunes, des réseaux de clientèle, du prestige et du pouvoir dans les mains de quelques uns avait sonné le glas de la République aristocratique. Avant la mise en place d'une monarchie, il fallait simplement qu'un homme émergeât, surpassât tous ses rivaux, dans tous les domaines.

Ce fut C. Iulius Caesar Octavianus. Détenant, comme César, le consulat, la puissance tribunicienne et l'imperium, il fut reconnu Princeps, ou premier citoyen. A seulement 36 ans, le 16 janvier 27, le Sénat lui décerna le surnom d'Auguste.

Appendice

La fin de la République romaine vue par Montesquieu : extraits choisis des Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734) :

« Lorsque la domination de Rome était bornée dans l'Italie, la République pouvait facilement subsister. Tout soldat était également citoyen : chaque consul levait une armée, et d'autres citoyens allaient à la guerre sous celui qui succédait. Le nombre des troupes n'étant pas excessif, on avait attention à ne recevoir dans la milice que des gens qui eussent assez de bien pour avoir intérêt à la conservation de la Ville. Enfin, le Sénat voyait de près la conduite des généraux et leur ôtait la pensée de rien faire contre leur devoir. Mais, lorsque les légions passèrent les Alpes et la mer, les gens de guerre, qu'on était obligé de laisser pendant plusieurs campagnes dans les pays que l'on soumettait, perdirent peu à peu l'esprit de citoyens, et les généraux, qui disposèrent des armées et des royaumes, sentirent leur force et ne purent plus obéir.

Les soldats commencèrent donc à ne reconnaître que leur général, à fonder sur lui toutes leurs espérances, et à voir de plus loin la Ville. Ce ne furent plus les soldats de la République, mais de Sylla, de Marius, de Pompée, de César. Rome ne put plus savoir si celui qui était à la tête d'une armée, dans une province, était son général ou son ennemi.

Tandis que le peuple de Rome ne fut corrompu que par ses tribuns, à qui il ne pouvait accorder que sa puissance même, le Sénat put aisément se défendre, parce qu'il agissait constamment, au lieu que la population passait sans cesse de l'extrémité de la fougue à l'extrémité de la faiblesse. Mais, quand le Peuple put donner à ses favoris une formidable autorité au-dehors, toute la sagesse du Sénat devint inutile, et la République fut perdue.[...]

Il est vrai que les lois de Rome devinrent impuissantes pour gouverner la République. Mais c'est une chose qu'on a vue toujours, que de bonnes lois, qui ont fait qu'une petite république devient grande, lui deviennent à charge lorsqu'elle s'est agrandie, parce qu'elles étaient telles que leur effet naturel était de faire un grand peuple, et non pas de le gouverner.

Il y a bien de la différence entre les lois bonnes et les lois convenables, celles qui font qu'un peuple se rend maître des autres, et celles qui maintiennent sa puissance lorsqu'il l'a acquise.[...]

Rome était faite pour s'agrandir, et ses lois étaient admirables pour cela. Aussi, dans quelque gouvernement qu'elle ait été, sous le pouvoir des Rois, dans l'aristocratie ou dans l'Etat populaire, elle n'a jamais cessé de faire des entreprises qui demandaient de la conduite, et y a réussi. Elle ne s'est pas trouvée plus sage que tous les Etats de la Terre en un jour, mais continuellement ; elle a soutenu une petite, une médiocre, une grande fortune, avec la même supériorité, et n'a point eu de prospérités dont elle n'ait profité, ni de malheurs dont elle ne se soit servie.

Elle perdit sa liberté parce qu'elle acheva trop tôt son ouvrage.[...] La grandeur de l'Etat fit la grandeur des fortunes particulières ; mais, comme l'opulence est dans les mœurs, et non pas dans les richesses, celles des Romains, qui ne laissaient pas d'avoir des bornes produisirent un luxe et des profusions qui n'en avaient point. Ceux qui avaient d'abord été corrompus par leurs richesses le furent ensuite par leur pauvreté ; avec des biens au-dessus d'une condition privée, il fut difficile d'être un bon citoyen ; avec les désirs et les regrets d'une grande fortune ruinée, on fut prêt à tous les attentats ; et, comme dit Salluste, on vit une génération de gens qui ne pouvaient avoir de patrimoine, ni souffrir que d'autres en eussent.

Cependant, quelle que fût la corruption de Rome, tous les malheurs ne s'y étaient pas introduits : car la force de son institution avait été telle qu'elle avait conservé une valeur héroïque et toute son application à la guerre au milieu des richesses, de la mollesse et de la volupté ; ce qui n'est, je crois, arrivé à aucune nation du monde.

Les citoyens romains regardaient le commerce et les arts comme des occupations d'esclaves ; il ne les exerçaient point. S'il y eut quelques exceptions, ce ne fut que de la part de quelques affranchis qui continuaient leur première industrie. Mais, en général, ils ne connaissaient que l'art de la guerre, qui était la seule voie pour aller aux magistratures et aux honneurs. Ainsi les vertus guerrières restèrent après qu'on eut perdu toutes les autres.[...]

Sylla fit des lois très propres à ôter la cause des désordres que l'on avait vus : elles augmentaient l'autorité du Sénat, tempéraient le pouvoir du Peuple, réglaient celui des tribuns. La fantaisie qui lui fit quitter la dictature sembla rendre la vie à la République ; mais, dans la fureur de ses succès, il avait fait des choses qui mirent Rome dans l'impossibilité de conserver sa liberté.

Il ruina, dans son expédition d'Asie, toute la discipline militaire : il accoutuma son armée aux rapines et lui donna des besoins qu'elle n'avait jamais eus. Il corrompit une fois des soldats, qui devaient dans la suite corrompre les capitaines.

Il entra dans Rome à main armée et enseigna aux généraux romains à violer l'asile de la liberté.

Il donna les terres des citoyens aux soldats, et il les rendit avides pour jamais : car, dès ce moment, il n'y eut plus un homme de guerre qui n'attendît une occasion qui pût mettre les biens de ses concitoyens entre ses mains.

Il inventa les proscriptions et mit à prix la tête de tous ceux qui n'étaient pas de son parti. Dès lors, il fut impossible de s'attacher davantage à la République : car, parmi deux hommes ambitieux, et qui se disputaient la victoire, ceux qui étaient neutres et pour le parti de la liberté étaient sûrs d'être proscrits par celui des deux qui serait le vainqueur. Il était donc de la prudence de s'attacher à l'un des deux.[...]

La République devant nécessairement périr, il n'était plus question que de savoir comment et par qui elle devait être abattue. Deux hommes également ambitieux, excepté que l'un ne savait pas aller à son but si directement que l'autre, effacèrent par leur crédit, par leurs exploits, par leurs vertus, tous les autres citoyens : Pompée parut le premier, et César le suivit de près.[...]

Fallut-il faire la guerre à Sertorius ? On en donna la commission à Pompée. Fallut-il la faire à Mithridate ? Tout le monde cria : « Pompée ». Eut-on besoin de faire venir des blés à Rome ? Le Peuple croit être perdu si on n'en charge Pompée. Veut-on détruire les pirates ? Il n'y a que Pompée. Et, lorsque César menace d'envahir, le Sénat crie à son tour et n'espère plus qu'en Pompée.[...]

A Rome, faite pour s'agrandir, il avait fallu réunir dans les mêmes personnes les honneurs et la puissance ; ce qui, dans des temps de trouble, pouvait fixer l'administration du Peuple sur un seul citoyen.

Quand on accorde des honneurs, on sait précisément ce que l'on donne ; mais, quand on y joint le pouvoir, on ne peut dire à quel point il pourra être porté. Des préférences excessives données à un citoyen dans une république ont toujours des effets nécessaires : elles font naître l'envie du Peuple, ou elles augmentent sans mesure son amour.

Deux fois Pompée, retournant à Rome, maître d'opprimer la République, eut la modération de congédier ses armées avant que d'y entrer, et d'y paraître en simple citoyen. Ces actions, qui le comblèrent de gloire, firent que, dans la suite, quelque chose qu'il eut faite au préjudice des lois, le Sénat se déclara toujours pour lui.

Pompée avait une ambition plus lente et plus douce que celle de César : celui-ci voulait aller à la souveraine puissance les armes à la main, comme Sylla. Cette façon d'opprimer ne plaisait point à Pompée : il aspirait à la dictature, mais par les suffrages du Peuple ; il ne pouvait consentir à usurper la puissance, mais il aurait voulu qu'on la lui remît entre les mains.[...]

Je crois que ce qui perdit Pompée fut la honte qu'il eut de penser qu'en élevant César, comme il avait fait, il eût manqué de prévoyance. Il s'accoutuma le plus tard qu'il put à cette idée ; il ne se mettait point en défense, pour ne point avouer qu'il se fût mis en danger ; il soutenait, au Sénat, que César n'oserait faire la guerre, et, parce qu'il l'avait dit tant de fois, il le redisait toujours.

Il semble qu'une chose avait mis César en état de tout entreprendre ; c'est que, par une malheureuse conformité de noms, on avait joint à son gouvernement de la Gaule Cisalpine celui de la Gaule d'au-delà les Alpes. La politique n'avait point permis qu'il y eût des armées auprès de Rome ; mais elle n'avait pas souffert non plus que l'Italie fût entièrement dégarnie de troupes. Cela fit qu'on tint des forces considérables dans la Gaule Cisalpine, c'est à dire dans le pays qui est depuis le Rubicon, petit fleuve de la Romagne, jusqu'aux Alpes. Mais, pour assurer la ville de Rome contre ces troupes, on fit le célèbre sénatus-consulte que l'on voit encore gravé sur le chemin de Rimini à Césène, par lequel on dévouait aux Dieux infernaux, et l'on déclarait sacrilège et parricide quiconque, avec une légion, avec une armée ou avec une cohorte, passerait le Rubicon.

A un gouvernement si important, qui tenait la Ville en échec, on en joignit un autre plus considérable encore : c'était celui de la Gaule Transalpine, qui comprenait le pays du Midi de la France ; qui, ayant donné à César l'occasion de faire la guerre, pendant plusieurs années, à tous les peuples qu'il voulut, fit que ses soldats vieillirent avec lui, et qu'il ne les conquit pas moins que les Barbares. Si César n'avait point eu le gouvernement de la Gaule Transalpine, il n'aurait pas corrompu ses soldats, ni fait respecter son nom par tant de victoires. S'il n'avait pas eu celui de la Gaule Cisalpine, Pompée aurait pu l'arrêter au passage des Alpes ; au lieu que, dès le commencement de la guerre, il fut obligé d'abandonner l'Italie ; ce qui fit perdre à son parti la réputation, qui, dans les guerres civiles, est la puissance même.[...] Vous remarquerez que, dans ces guerres civiles qui durèrent si longtemps, la puissance de Rome s'accrut sans cesse au-dehors : sous Marius, Sylla, Pompée, César, Antoine, Auguste, Rome, toujours plus terrible, acheva de détruire tous les rois qui restaient encore.

Il n'y a point d'Etat qui menace si fort les autres d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre civile : tout le monde, noble, bourgeois, artisan, laboureur, y devient soldat ; et, lorsque, par la paix, les forces sont réunies, cet Etat a de grands avantages sur les autres, qui n'ont guerre que des citoyens. D'ailleurs, dans les guerres civiles, il se forme souvent de grands hommes, parce que, dans la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour, chacun se place et se met à son rang ; au lieu que, dans les autres temps, on est placé, et on l'est presque toujours tout de travers. Et, pour passer de l'exemple des Romains à d'autres plus récents, les Français n'ont jamais été si redoutables au-dehors qu'après les querelles des maisons de Bourgogne et d'Orléans, après les troubles de la Ligue, après les guerres civiles de la minorité de Louis XIII et celle de Louis XIV. L'Angleterre n'a jamais été si respectée que sous Cromwell, après les guerres du Long Parlement. Les Allemands n'ont pris la supériorité sur les Turcs qu'après les guerres civiles d'Allemagne. Les Espagnols, sous Philippe V, d'abord après les guerres civiles pour la Succession, ont montré en Sicile une force qui a étonné l'Europe. Et nous voyons aujourd'hui la Perse renaître des cendres de la guerre civile et humilier les Turcs.

Enfin, la République fut opprimée, et il n'en faut pas accuser l'ambition de quelques particuliers ; il en faut accuser l'Homme, toujours plus avide du pouvoir à la mesure qu'il en a davantage, et qui ne désire tout que parce qu'il possède beaucoup.

Si César et Pompée avaient pensé comme Caton, d'autres auraient pensé comme firent César et Pompée, et la République, destinée à périr, aurait été entraînée au précipice par une autre main. César pardonna à tout le monde. Mais il me semble que la modération que l'on montre après qu'on a tout usurpé ne mérite pas de grandes louanges.[...] [A la mort de César,] il était tellement impossible que la République pût se rétablir qu'il arriva ce qu'on avait jamais encore vu, qu'il n'y eut plus de tyran, et qu'il n'y eut pas de liberté : car les causes qui l'avaient détruite subsistaient toujours.[...]

Le gouvernement de la Macédoine avait échu à Antoine ; il voulut, au lieu de celui-là, avoir celui des Gaules ; on voit bien par quel motif. Decimus Brutus, qui avait la Gaule Cisalpine, ayant refusé de la lui remettre, il voulut l'en chasser. Cela produisit une guerre civile, dans laquelle le Sénat déclara Antoine ennemi de la Patrie. Cicéron, pour perdre Antoine, son ennemi particulier, avait pris le mauvais parti de travailler à l'élévation d'Octave, et, au lieu de chercher à faire oublier au Peuple César, il le lui remit devant les yeux.[...] Antoine fut défait à Modène ; les deux consuls Hirtius et Pansa y périrent. Le Sénat, qui se crut au-dessus de ses affaires, songea à abaisser Octave, qui, de son côté, cessa d'agir contre Antoine, mena son armée à Rome, et se fit déclarer consul.[...]

Antoine, défait, s'était réfugié dans la Gaule Transalpine, où il avait été reçu par Lepidus. Ces deux hommes s'unirent avec Octave, et ils se donnèrent l'un à l'autre la vie de leurs amis et de leurs ennemis. Lépide resta à Rome ; les deux autres allèrent chercher Brutus et Cassius, et ils les trouvèrent dans ces lieux où l'on combattit trois fois pour l'empire du Monde.[...] Sextus Pompée tenait la Sicile et la Sardaigne [...]. Octave lui fit deux guerres très laborieuses, et, après bien des mauvais succès, il le vainquit par l'habileté d'Agrippa.[...]

Octave gagna les soldats de Lepidus et le dépouilla de la puissance du triumvirat.[...]

Antoine, se préparant contre Octave, jura à ses soldats que, deux mois après sa victoire, il rétablirait la République ; ce qui fait bien voir que les soldats même étaient jaloux de la liberté de leur patrie, quoiqu'ils la détruisissent sans cesse, n'y ayant rien de si aveugle qu'une armée.

La bataille d'Actium se donna. Cléopâtre fuit et entraîna Antoine avec elle. Il est certain que, dans la suite, elle le trahit ; peut-être que, par cet esprit de coquetterie inconcevable des femmes, elle avait formé le dessein de mettre encore à ses pieds un troisième maître du Monde.

Une femme à qui Antoine avait sacrifié le Monde entier le trahit ; tant de capitaines et tant de rois qu'il avait agrandis ou faits lui manquèrent ; et, comme si la générosité avait été liée à la servitude, une troupe de gladiateurs lui conserva une fidélité héroïque. Comblez un homme de bienfaits, la première idée que vous lui inspirez, c'est de chercher les moyens de les conserver : ce sont de nouveaux intérêts que vous lui donnez à défendre. Ce qu'il y a de surprenant dans ces guerres, c'est qu'une bataille décidait presque toujours l'affaire, et qu'une défaite ne se réparait pas.[...] Auguste (c'est le nom que la flatterie donna à Octave) établit l'ordre, c'est-à-dire une servitude durable : car, dans un Etat libre où l'on vient d'usurper la souveraineté, on appelle règle tout ce qui peut fonder l'autorité sans bornes d'un seul, et on nomme trouble, dissension, mauvais gouvernement, tout ce qui peut maintenir l'honnête liberté des sujets.

Tous les gens qui avaient eu des projets ambitieux avaient travaillé à mettre une espèce d'anarchie dans la République. Pompée, Crassus et César y réussirent à merveille : ils établirent une impunité de tous les crimes publics ; tout ce qui pouvait arrêter la corruption des mœurs, tout ce qui pouvait faire une bonne police, ils l'abolirent ; et, comme les bons législateurs cherchent à rendre leurs concitoyens meilleurs, ceux-ci cherchaient à les rendre pires. [...]

Ces premiers hommes de la République cherchaient à dégoûter le Peuple de son pouvoir et à devenir nécessaires en rendant extrêmes les inconvénients du gouvernement républicain. Mais, lorsqu'Auguste fut une fois le maître, la politique le fit travailler à rétablir l'ordre, pour faire sentir le bonheur du gouvernement d'un seul.[...]

Il songea donc à établir le gouvernement le plus capable de plaire qui fût possible sans choquer ses intérêts, et il en fit un aristocratique par rapport au civil, et monarchique par rapport au militaire : gouvernement ambigu, qui, n'étant pas soutenu par ses propres forces, ne pouvait subsister que tandis qu'il plairait au Monarque, et était entièrement monarchique, par conséquent.

On a mis en question si Auguste a eu véritablement le dessein de se démettre de l'empire. Mais qui ne voit que, s'il l'eût voulu, il était impossible qu'il n'y eût réussi ? Ce qui fait voir que c'était un jeu, c'est qu'il demanda tous les dix ans qu'on le soulageât de ce poids, et qu'il le porta toujours. C'étaient de petites finesses pour se faire encore donner ce qu'il ne croyait pas avoir assez acquis. Je me détermine par toute la vie d'Auguste, et, quoique les hommes soient fort bizarres, cependant il arrive très rarement qu'ils renoncent dans un moment à ce à quoi ils ont réfléchi pendant toute leur vie. Toutes les actions d'Auguste, tous ses règlements, tendaient visiblement à l'établissement de la monarchie. Sylla se défait de la dictature ; mais, dans toute la vie de Sylla, au milieu de ses violences, on voit un esprit républicain : tous ses règlements, quoique tyranniquement exécutés, tendent toujours à une certaine forme de république. Sylla, homme emporté, mène violemment les Romains à la liberté ; Auguste, rusé tyran, les conduit doucement à la servitude. Pendant que, sous Sylla, la République reprenait des forces, tout le monde criait à la tyrannie, et, pendant que, sous Auguste, la tyrannie se fortifiait, on ne parlait que de liberté. »

Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, GF Flammarion, 1968.

Bibliographie

Notre principale source pour la réalisation de ce dossier a été l'ouvrage de Jean-Michel David, La République romaine, de la deuxième guerre punique à la bataille d'Actium. 218-31, paru aux éditions du Seuil dans la collection Points Histoire, en 2000, dans le cadre d'une Nouvelle histoire de l'Antiquité.

On trouvera aisément des traductions des œuvres de Salluste (La guerre de Jugurtha, La conjuration de Catilina) ou de César (La guerre des Gaules, La guerre civile), des discours et traités de Cicéron, et des Vies de Plutarque. Les guerres civiles à Rome du grec Appien, a été récemment réédité aux Belles Lettres (3 tomes).

Parmi les ouvrages contemporains en français, on pourra consulter :

- Rome, Ier siècle avant J.-C. Ainsi périt la République des vertus, ouvrage collectif, Autrement, 1996.
- Rome et l'Italie à la fin de la République (218-31), de M. Beard et M. Crawford, P.U. de Toulouse, 1993
- L'Italie et Rome, 218-31 avant J.-C., de J.-P. Vallat, Armand Colin, 1995
- Les structures de l'Italie romaine et Genèse d'un empire, de C. Nicolet, P.U.F., 1978
- La conquête romaine, d'A. Piganiol, P.U.F., 1974
- La romanisation de l'Italie, de J.-M. David, Aubier, 1994
- L'Empire romain. Economie, société, culture, de P. Garnsey et R. Saller (traduction française), La Découverte, 1994
- Phillellénisme et Impérialisme, de J.-L. Ferrary, E.F.R. (Rome), 1988
- L'armée et le soldat à Rome de -107 à -50, de J. Harmand, Picard, 1967
- Le Sénat de la République romaine, de M. Bonnefond-Coudry, E.F.R. (Rome), 1989
- Les Grecs de la paix d'Apamée à la bataille d'Actium, de C. Vial, Points Seuil, 1995
- Institutions et citoyenneté de la Rome républicaine, de R. Adam, Hachette, 1996
- Les Gracques. Crise agraire et révolution à Rome, de C. Nicolet, Julliard, 1967
- Sylla, de F. Hinard, Fayard, 1985
- Rome et le prince, de A. Fraschetti (traduction française), Belin, 1994
- César et son image, de Z. Yauetz (traduction française), Belles Lettres, 1990
- César, le dictateur démocrate, de Luciano Canfora, Flammarion, 2001