La Grèce au IVe siècle

Introduction

L'année 404 sonna le glas de la domination athénienne sur le monde grec. Le désastre de la guerre du Péloponnèse brisa durablement les aspirations hégémoniques de l'orgueilleuse et téméraire cité maritime. La grande rivale d'Athènes, Sparte, l'emportait au terme du plus éprouvant conflit de son histoire et le visage de la Grèce ancienne s'en trouvait profondément bouleversé. L'épuisement s'avérait général, tandis que la ruine financière frappait indistinctement vainqueurs et vaincus. Cependant, la capitulation d'Athènes ne garantissait nullement l'établissement d'une paix définitive et salutaire, bien au contraire. Tout au long du IVe siècle, de nouveaux déchirements incessants vinrent aggraver l'affaiblissement des principales cités au profit d'une puissance étrangère, considérée comme barbare : la Macédoine. Le royaume de Philippe opéra une ascension irrésistible et étendit progressivement son pouvoir à l'ensemble du monde grec réduit à merci. Les luttes et les inlassables querelles d'intérêts du IVe siècle provoquèrent ainsi un déclin irrémédiable dont l'ultime conséquence fut l'inféodation des cités à la politique macédonienne.

I. La situation troublée du monde grec à l'orée du IVe siècle

A l'issue de la guerre du Péloponnèse, Sparte entendait substituer son hégémonie à celle d'Athènes, mais le fragile équilibre instauré par la cité lacédémonienne ne put résister longtemps du fait des conflits internes qu'elle eût subir et des convoitises de ses alliées.

A. La législation de Solon et Clisthène

1. Athènes abaissée

Assiégée par terre et par mer, menacée par la flotte de Lysandre et l'armée spartiate de Décélie, Athènes, privée de ravitaillement, dut se résoudre à capituler en 404, admettant péniblement les exigences de son impitoyable vainqueur : humiliée, défaite, Athènes abandonna son Empire, fut privée de sa flotte (naguère détruite à Aigos Potamos), sacrifia ses imposants remparts et fut contrainte d'entrer dans l'alliance spartiate ce qui impliquait la perte de son indépendance et de tous les fondements de sa grandeur passée. Sa flotte fut ainsi réduite à douze unités destinées au commerce, les bannis durent être rappelés, l'empire athénien fut démantelé et les clérouques refluèrent précipitamment sur la cité dont ils étaient originaires. Athènes subissait une catastrophe sans précédent, un affaiblissement démographique et économique inquiétant. Durant la guerre, les Spartiates avaient inondé les mines du Lorion et la ruine de l'Attique, ravagée à plusieurs reprises, frappait de vanité tous les efforts agricoles. Par ailleurs, une révolution oligarchique favorisa l'avènement de la tyrannie des Trente, précipitant la cité dans une crise sanglante. Toutefois l'anéantissement d'Athènes n'était point total, en dépit des insistances des Thébains qui souhaitaient raser la ville en signe de vengeance. Fort heureusement, Sparte s'opposa violemment à ces projets de dévastation, voulant dominer et non détruire, choisissant de rétablir un certain équilibre. La décision rencontra la réprobation des Thébains dont la rancœur fut une première faille au sein même de l'alliance lacédémonienne.

2. Sparte victorieuse et prééminente

Les Spartiates devaient leur victoire au génie de leur chef, Lysandre, seul maître de la flotte et stratège de grande envergure. Vainqueur de la bataille maritime décisive d'Aigos Potamos en 405, libérateur des cités grecques placées sous le joug d'Athènes, organisateur du siège du Pirée, il parvint à soumettre ses adversaires et accula Athènes à la reddition. L'historien Xénophon présenta la victoire de Sparte sous les traits les plus favorables, louant l'avènement d'une ère nouvelle qu'il croyait synonyme de liberté. En effet, Sparte s'empressa de proclamer l'indépendance des citées jadis opprimés par Athènes, mais elle voulut à son tour imposer sa propre hégémonie par l'intermédiaire de la ligue du Péloponnèse, l'arme institutionnelle ayant servi au triomphe de sa politique et à l'assujettissement de sa rivale. Ainsi Lysandre n'hésita guère à introduire les cités libérées dans l'alliance lacédémonienne en leur dépêchant des garnisons commandées par des gouverneurs militaires, les harmastes. En l'espace de deux années (404-403), il fit occuper tout ce qui, de l'Empire athénien, avait échappé à l'emprise de ses alliés perses, à l'exception de Lemnos, Imbros et Skyros. Tâche aisée, en l'absence de tout ennemi, la résistance, quand elle se soulevait, étant immédiatement noyée dans le sang, comme à Milet, Thasos et Samos. Naturellement, afin de consolider la puissance spartiate, il soutint la naissance de gouvernements oligarchiques inféodés à sa cause. Athènes connut un sort analogue : une garnison de plusieurs centaines de soldats s'établit sur l'Acropole, naguère le symbole même de sa suprématie et la vieille démocratie succomba sous les assauts de la tyrannie des Trente. Lysandre tenta d'exercer l'empire au nom de l'Etat lacédémonien, mais son comportement autoritaire et ses procédés violents suscitèrent de nombreuses critiques et la prédominance de Sparte parut insupportable aux yeux des cités grecques qui prenaient ombrage d'une pareille volonté de tutelle. Ainsi les vainqueurs ne restèrent point unis bien longtemps. A terme, l'antagonisme de leurs intérêts respectifs condamnait l'alliance.

3. Thèbes puissante en Grèce continentale

Thèbes tint un rôle majeur durant la guerre du Péloponnèse et contribua grandement à la défaite d'Athènes. Le refus de Sparte de permettre sa démolition fut pour elle une terrible déception qui l'incita à s'éloigner de son ancienne alliée. La cité ne voulut d'ailleurs jamais appartenir à la ligue du Péloponnèse, préférant entretenir sa propre confédération, la ligue béotienne, dont nous connaissons l'organisation grâce à un document très précieux, les Helléniques d'Oxyrhynchos. Signe révélateur de sa jalousie méfiante à l'égard de la politique de Lysandre, Thèbes s'empressa d'accueillir les réfugiés démocrates de certaines cités confrontées aux révolutions oligarchiques orchestrées et entretenues par Lacédémone.

Les origines de la confédération béotienne sont troubles : la prépondérance de Thèbes parmi les cités béotiennes s'affirma au VIe siècle, sa position géographique s'avérant déterminante. Les guerres médiques interrompirent momentanément la formation de l'unité de la Béotie. A Platées, les Béotiens combattirent du côté perse et les vainqueurs ordonnèrent la dissolution de la ligue thébaine. Mais lorsque la rupture entre Sparte et Athènes fut consommée, les Lacédémoniens œuvrèrent dans le sens d'une reconstitution de la confédération béotienne. Après la victoire de Coronée, la confédération se trouva définitivement restaurée. Il s'agissait plus proprement d'une sympolitie, un Etat fédéral homogène, découpé en onze districts que se répartissaient les différentes cités, le territoire de Thèbes formant deux de ces districts. Chacune de ces divisions envoyait un représentant, un béotarque, et soixante conseillés au Conseil fédéral, organe souverain et délibératif de la ligue, sa compétence étant particulièrement étendue en matière de politique étrangère. Chaque district devait fournir un contingent militaire, désigner des juges fédéraux et payer une contribution financière. En revanche, un district groupait le territoire des trois cités d'Haliarte, Coronée, Lebadée, un autre district rassemblait Achraiphia, Copai, Chéronée. Ainsi la volonté des grandes cités prévalait inexorablement dans la sympolitie.

Après l'adhésion de Platées à l'alliance athénienne, le territoire de Thèbes représenta quatre districts, ce qui conféra à la puissante cité une place prééminente, non seulement de fait, mais aussi de droit. Thèbes était le siège du Conseil et battait seule monnaie sur laquelle se trouvait gravé le nom de la cité. La ville entretenait également une influence débordant largement le simple cadre de la Béotie. En effet, la gestion des biens et des finances de l'amphyctionie delphique, le principal sanctuaire panhellénique, lui revenait depuis 447. L'amphyctionie se réunissait deux fois par an et son président avait un droit de promonteia, de priorité lors des consultations de l'Oracle. L'Assemblée comprenait les peuples qui entouraient le sanctuaire et longtemps les Thessaliens en accaparèrent la présidence, avant de devoir la céder de mauvaise grâce aux Béotiens, tandis que Sparte et Athènes enviaient ce pouvoir de prestige.

B. Une atmosphère de crise

1. Une crise économique, sociale et morale

La crise générale était indubitablement liée aux effets désastreux de la guerre du Péloponnèse. L'Attique fut méthodiquement saccagée et la guerre entraîna d'importants déséquilibres économiques, une véritable flambée des prix, en partie imputable à l'afflux de l'or perse, le Grand Roi ayant conclu une alliance avec Sparte. Les conséquences démographiques du conflit se révélèrent tout aussi calamiteuses : certaines régions se vidèrent de leur population, les pertes au combat frappèrent durement chaque belligérant, le nombre des naissances s'affaiblit considérablement, les épidémies effectuèrent de terribles ravages (notamment à Athènes, où la peste emporta le grand Périclès), etc.

La guerre renforça également les inégalités sociales, accrut les tensions politiques, engendra de nouvelles revendications portant sur le partage des terres et l'abolition des dettes. Jamais la jalousie des pauvres à l'égard de la fortune des riches ne fut plus amère, provoquant même une grave conspiration à Sparte. La crise était la porte ouverte au développement sans mesure du banditisme et de la piraterie, particulièrement en mer Egée. La pratique du mercenariat, phénomène essentiellement propre au IVe siècle, connut un essor sans précédent. Les cités recrutaient abondamment des spécialistes de certaines armes, comme les archers crétois ou thraces. Les mercenaires étaient bien souvent des bannis se vendant au plus offrant ; leurs services devenant plus précieux à mesure que les guerres se prolongeaient indéfiniment, creusant par ailleurs le déficit démographique. De fait, le coût d'un mercenaire était inférieur à celui d'un citoyen armé et entretenu, environ six oboles rémunérant les campagnes lointaines, contre quatre seulement pour les mercenaires dont le devoir était de pourvoir à leurs propres besoins. La désaffection des citoyens riches pour les charges militaires traduisait une perte d'esprit civique lamentable et une crise morale qui touchait davantage Athènes et les alliés de Sparte.

La grande vaincue de la guerre du Péloponnèse payait désormais le prix de sa politique extérieure téméraire. Athènes dut ainsi abandonner de nombreuses terres en Attique, ce qui porta un coup sévère aux petits et moyens propriétaires dont le mécontentement fut dépeint par Aristophane. Ses comédies évoquèrent la condition misérable des paysans affamés et les propositions des extrémistes souhaitant la mise en commun des biens, ce que le dramaturge ne railla pas moins. Depuis le retour des clérouques et de populations entières venues chercher protection derrière les longs murs de la cité durant la guerre, Athènes endurait un problème de surpeuplement tragique. La fin des hostilités nuisait à l'activité économique et diminuait sensiblement le nombre d'emplois, la guerre ne nourrissant plus les travailleurs des chantiers, les rameurs sur les trières ou les hoplites.

Le conflit eut un retentissement notable sur le plan des mentalités et de la pratique religieuse. Les divinités poliades ne furent point délaissées, mais de nouvelles coutumes de divination naquirent, suivant l'exemple des cultes à mystères (ceux d'Eleusis comptaient parmi les plus fameux). Asclépios, dieu de la médecine, bénéficia d'une ferveur exceptionnelle. Parallèlement, le scepticisme religieux réalisa d'importants progrès dans les consciences. L'exposition des enfants, les avortements, la multiplication des unions libres, la montée de l'individualisme, la dissolution des mœurs caractérisèrent les premières années du IVe siècle en Grèce.

Sparte ne fut pas épargnée par la crise, les pertes ressenties s'avérant d'autant plus cruelles que le corps des citoyens était fort réduit. L'Etat lacédémonien fut ainsi amputé des deux tiers de ses citoyens, les périèques et les hilotes formant l'écrasante majorité de la population. Les terres se concentrèrent par la suite entre les mains de quelques riches possédants et Plutarque souligna le rejet du système du partage égal du kléros, une révolution sociale majeure dans l'histoire de la cité. L'introduction de multiples moyens monétaires favorisa la spéculation et la licence, l'argent amenant la corruption de la cité. L'historien Xénophon fustigea dès lors « l'amour des richesses », le mal devant selon lui mener Sparte sur le chemin de la décadence.

2. Une crise politique

La guerre suscita une profonde remise en question des régimes politiques. De grandes démocraties sombrèrent ou chancelèrent dans la tourmente. L'oligarchie et la tyrannie purent renaître de leurs cendres. Ainsi, à Athènes, tous les citoyens n'éprouvèrent pas également les affres de la défaite et la honte de la capitulation. Pour les bannis, la ruine de l'Empire signifiait aussi le terme de leur exil ; pour les oligarques et même pour beaucoup de modérés c'était l'espérance de temps meilleurs. Critias, un banni, ancien disciple de Socrate et orateur, associa ses efforts à ceux des amis de Théramène et des aristocrates pour s'emparer des dirigeants de la cité et demander l'intervention de Sparte. Effrayée par le voisinage de l'armée de Lysandre, l'Ecclésia vota la nomination d'une commission de Trente membres qui administrerait la cité jusqu'à la promulgation d'une nouvelle constitution. Les excès abominables de ces Trente gouvernants leur valurent le nom de Tyrans. Critias et ses amis firent régner la terreur, mais leur tyrannie fut éphémère et les démocrates surent s'unir autour de Thrasybule qui s'était réfugié à Thèbes lors de l'avènement des Tyrans. Les Thébains aidèrent Thrasybule et soixante-dix exilés athéniens à s'emparer de la forteresse de Phylè, en territoire attique et à en relever les murailles. Les Trente furent incapables de leur ôter la place stratégique. Les Spartiates, arbitres des événements, finirent par se prononcer en faveur des démocrates et le roi Posanias, en désaccord avec Lysandre, s'entendit avec Thrasybule pour la conclusion d'une paix de compromis.

Cinq cents nomothètes, assistés d'anagrapheis révisèrent la constitution ; leurs travaux aboutirent au rétablissement de celle de Clisthènes et de Périclès. Sparte retira sa garnison et une amnistie fut décrétée pour tous, à l'exception des Trente. Dès lors, Athènes entreprit une gigantesque œuvre de restauration, menant une politique de réformes aussi avisées que modérées.

Sparte ne sortit pas non plus indemne de la guerre du Péloponnèse car selon Aristote la désagrégation de la vie politique lacédémonienne prit sa source dans les affrontements du second versant du Ve siècle. Les structures rigides de la cité connurent un certain dérèglement. Le corps civique diminua comme une peau de chagrin. Si nous en croyons les textes, en 394 la cité ne comptait plus que 2500 hoplites, contre près 8000 au siècle précédent, sans compter les effets d'un appauvrissement général entraînant la déchéance civique. Les tensions sociales étaient d'une telle ampleur qu'un Inférieur, Cinadon crut pouvoir en profiter pour organiser un massacre de citoyens et n'échoua que parce qu'il fut trahi. Sa conspiration fut démasquée par les éphores en 399 et les autorités remportèrent la victoire au prix de grandes entorses à la tradition : Lysandre obtint un commandement exceptionnel avec le pouvoir de lever une flotte. Mais l'ambition de l'orgueilleux chef de guerre était criblée de critiques acerbes et Plutarque l'accusa même a posteriori d'avoir corrompu sa patrie en puisant dans les richesses issues des ses pillages, tandis que lui-même se révélait parfaitement incorruptible. Il gouverna l'empire lacédémonien d'une main de fer, contrôlait de puissantes clientèles au cœur de la cité et se fit rendre sans vergogne des honneurs divins ; sa statue fut ainsi élevée dans le sanctuaire de Delphes, à l'entrée de la voie sacrée, parmi les dieux. La personnalisation du pouvoir était un phénomène politique nouveau à Sparte, qui portait en germe la chute de son détenteur, à la fois admiré et redouté. Un dernier facteur de troubles menaçait l'hégémonie lacédémonienne : Sparte ayant acquis dans la mer Egée des positions nouvelles et voulant substituer sa domination à celle d'Athènes, elle entra en conflit avec les intérêts de l'empire perse.

C. Une force extérieure d'arbitrage : la Perse

1. Le jeu de bascule des Perses

La royauté perse, dotée des attributs de l'absolutisme le plus intransigeant, pouvait se faire libérale lorsque les circonstances l'exigeaient. En Asie Mineure, la politique du Grand Roi consistait à accorder une apparente autonomie aux cités grecques soumises, notamment dans le domaine du sacré et de la religion, afin de les maintenir dans une douce sujétion. Le respect de l'hellénisme permettait aux Perses d'éviter les rebellions et un nouvel embrasement des cités côtières. Pendant la guerre du Péloponnèse, ils eurent tout intérêt à affaiblir la première confédération athénienne qui leur disputait la prééminence en Asie Mineure. La défaite d'Athènes affermit l'ordre instauré par le Grand Roi, nul n'était plus en mesure de lui contester la domination qu'il exerçait sur les cités grecques. En effet, l'inquiétude que suscita l'extension de l'hégémonie spartiate en mer Egée se dissipa rapidement. L'Etat lacédémonien se débattait dans un impossible dilemme : ou bien renoncer à l'amitié des Perses et du même coup à leurs subsides et ne plus pouvoir disposer des ressources indispensables pour alimenter le régime qu'il avait établi en Grèce ; ou bien demeurer fidèle à l'esprit, sinon à la lettre des traités, mais par là sacrifier à l'alliance perse sa domination en Egée orientale. Durant près d'une vingtaine d'années, Sparte se montra incertaine quant au choix qu'elle entendait réaliser et son indécision profitait au Grand Roi, le temps jouant en faveur de la politique perse. Elle lui abandonna ainsi progressivement l'hégémonie sur les Grecs d'Asie qui lui appartenait de manière légitime depuis le renversement de l'Empire athénien. Plus tard, en sollicitant honteusement la « Paix du Roi », Sparte, cupide et indifférente aux prodiges de la civilisation hellénistique, érigea l'Empire perse en médiateur et arbitre des conflits interminables opposant les grandes cités continentales.

2. Les difficultés du monde perse

Cependant le monde perse n'en connaissait pas moins d'importants embarras. Crises chroniques et révoltes fréquentes, comme à Chypre ou Egypte, ébranlaient l'Empire dans ses fondements mêmes. Nombre de satrapes, les gouverneurs des provinces, se livraient aux intrigues les plus tortueuses à leur seul profit. A la mort de Darius II, en 404, une féroce crise de succession s'ouvrit entre ses deux ambitieux fils, Artaxerxès et son jeune frère Cyrus. Une poignée de volontaires et de mercenaires de tous les pays de la péninsule, sous les ordres d'un Spartiate, s'engagea au service du prétendant Cyrus le Jeune. Ce fut la fameuse expédition des Dix Mille, narrée dans les moindres détails par Xénophon dans Anabase, l'historien ne manquant point d'en exagérer la portée afin de sa camper lui-même en héros national. La volonté de Sparte était de saper la puissance perse qui menaçait ses propres intérêts en Asie Mineure. Mais Cyrus trouva la mort en 401 durant la bataille de Counaxa et l'expédition, isolée au cœur de l'Asie, dut se frayer un chemin jusqu'au Pont-Euxin, parvenant magnifiquement à échapper aux sbires du monarque oriental. Si les mercenaires grecs démontrèrent alors leur ingéniosité et leur valeur, l'aventure que Xénophon représenta comme l'Odyssée de son époque, n'en était pas moins un échec retentissant. De même, il semble bien délicat de juger des forces et des faiblesses véritables du royaume du souverain de Suse, les sources s'avérant toujours rares et parcellaires à ce sujet. L'absence de cohésion en son sein était certes une preuve de fragilité évidente, en revanche, l'Empire perse ne cessa de s'illustrer dans les âpres querelles des cités grecques tout au long du IVe siècle.

II. Les tentatives d'hégémonie dans la première moitié du IVe siècle

A. l'hégémonie spartiate, 403-379

1. Le rôle actif d'Agésilas

L'arrogance de la politique menée par Lysandre depuis la fin de la guerre du Péloponnèse, rendit le prestigieux chef odieux aux Lacédémoniens qui se lassèrent bien vite de son despotisme. En dépit de la gratitude dont la cité lui était redevable, Lysandre heurtait excessivement les antiques traditions de Sparte et il fut écarté du pouvoir en 403. Son éviction n'empêcha nullement la politique d'expansion et d'impérialisme de Sparte sur le monde grec de s'affirmer aux dépens de l'indépendance des cités placées sous sa coupe depuis l'effondrement de l'hégémonie athénienne. Agésilas reprit dignement le flambeau ; son talent fut à la mesure des circonstances exceptionnelles issues de l'achèvement victorieux de la guerre du Péloponnèse et sous son règne, Sparte connut l'apogée de sa puissance.

Incarnation même de la grandeur de Lacédémone, Agésilas accéda à la royauté en l'an 400 et son règne, long de plus d'une quarantaine d'années, marqua l'histoire de la cité d'une profonde et heureuse empreinte. Xénophon, son admirateur et ami personnel, lui fut très favorable dans ses écrits et laissa de ce grand roi un portrait fort élogieux. Physiquement disgracié, l'homme n'en était pas moins remarquable par son audace, son habileté et de par ses éminentes qualités de stratège militaire et politique. Force morale, vertus de piété et de justice, courage et austérité, il semblait être pourvu de toutes les perfections nécessaires à un grand monarque selon les critères en vigueur dans les mœurs sévères de Sparte, savant alliage de rigueur, de sagesse et de bravoure. Sa volonté d'étendre perpétuellement la domination lacédémonienne l'amena à s'immiscer dans les intrigues de palais de l'empire perse.

L'année même de l'accession d'Agésilas au trône, Sparte fut aux prises avec un problème d'une rare gravité. Débarrassé de son frère Cyrus le Jeune, Artaxerxès, par l'intermédiaire de son satrape Tisaphrénès, cherchait à resserrer son étreinte sur villes ioniennes d'Asie. Face à la menace, les cités grecques alarmées implorèrent contre la Perse le secours de Lacédémone, ce qui mit celle-ci dans l'embarras. Finalement, tout en évitant de rompre avec sa redoutable complice, Sparte se décida à dépêcher en Ionie un général, Thibron, qui se révéla incapable, lamentablement inférieur à sa tâche. Il fut remplacé en 399 par un chef de mérite, Derkyllas qui échoua également, puis en 396, par le roi Agésilas en personne. Ce n'était pas encore le conflit ouvert : Agésilas, en lutte avec les satrapes, ne l'était pas avec le Grand Roi, une subtilité diplomatique proche de la gageure. Le roi mena une campagne militaire ingénieuse et victorieuse. Il triompha des satrapes de Lydie et de Carie, mais ses brillants efforts furent interrompus par la formation d'une coalition grecque contre Lacédémone qui exigea son retour.

2. La coalition contre Sparte : la guerre de Corinthe (394-386)

Les cités jalouses de la puissance de Sparte s'unirent sous la férule de Thèbes pour abattre l'hégémonie lacédémonienne. La puissante cité béotienne nourrissait contre Sparte un vif ressentiment depuis 404 et la fin de la guerre du Péloponnèse. Thèbes estimait être injustement lésée des fruits d'une victoire chèrement acquise. Furieuse de l'intervention de Sparte en faveur de la Phocide contre ses amis de Locride, elle accueillit avec empressement les ambassadeurs du Grand Roi, puis, en 395, s'allia formellement à Athènes où elle découvrit un terrain fort bien préparé à la réconciliation. Enfin, Thèbes suscita une véritable coalition contre son ancienne alliée, ralliant Corinthe et Argos, également intéressées à l'abaissement de Sparte. L'organisation d'une coalition fut aussi encouragée par les subsides perses : le satrape de Lydie envoya perfidement d'imposantes quantités d'or afin de condamner l'expédition d'Agésilas en Asie Mineure à la débâcle.

La guerre impliqua des opérations terrestres et maritimes. Lysandre mourut au commencement du conflit, mais le retour d'Agésilas permit aux Lacédémoniens de remporter deux victoires successives, à Némée et à Coronée en 394. Mais Sparte ne se trouvait pas hors de danger pour autant : la cité subit en effet un grave revers lors de l'affrontement naval de Cnide en août 394, le roi de Perse ayant confié le commandement de sa flotte à Conon, stratège vaincu à Aigos Potamos, qui, soucieux de venger sa défaite et brûlant du désir de se réhabiliter, infligea aux escadres lacédémoniennes une défaite irréparable. De fait, l'événement eut de grandes conséquences : Sparte perdit son hégémonie sur les îles et cités d'Asie Mineure qui se détachèrent définitivement de son emprise ; le Grand Roi put sans peine reprendre possession des villes de la côte égéenne. Par ailleurs, Athènes reçut triomphalement le vainqueur de Cnide revenu avec cinquante navires et des monceaux d'or perse. La cité put entreprendre la reconstruction de ses longs murs et le réveil maritime athénien confirma la renaissance de son ambition.

Sparte était alors directement menacée dans la péninsule même. Au sein du Péloponnèse, Corinthe et Argos bravaient le chef de l'antique symmachie. Inquiets, les Lacédémoniens songèrent d'abord à négocier avec leurs adversaires sur la base éternelle de « l'autonomie pour tous », mais les négociations échouèrent en 392. La guerre reprit et se prolongea six années encore, devenant une guerre d'usure. Malgré la prise d'Egine et un fructueux pillage du Pirée en 387, la lassitude l'emportait et l'accumulation des périls aidant, Sparte choisit la dernière solution possible pour obtenir une paix avantageuse, le recours le plus contestable et le plus blâmé de son Histoire : l'intercession du Grand Roi.

3. La paix du Roi (386)

Pour obtenir l'entremise des Perses, Sparte saisit avidement la première opportunité, en l'espèce une intervention maladroite d'Athènes en faveur d'Euagoras de Chypre révolté contre les Mèdes, afin d'attirer l'attention méfiante d'Artaxerxès sur l'activité renaissante et inquiétante de l'antique cité maritime. Peu après, Lacédémone envoya à Suse, capitale du Grand Roi, le navarque Antalcidas charger de préparer une réconciliation officielle. Il l'obtint, mais au prix d'une nouvelle trahison de sa patrie envers l'hellénisme. De fait, l'inquiétude d'Artaxerxès à l'égard du renouveau des ambitions en athéniennes sur l'Egée, facilita grandement l'établissement d'un compromis.

Au printemps de 386, les représentants des principales cités en guerre dans la péninsule, Corinthe, Argos, Thèbes, Athènes comme Sparte d'ailleurs, furent convoquées à Sardes pour entendre de la bouche d'un satrape la sentence de médiation et les conditions d'une paix dont, d'accord avec l'ambassadeur de Lacédémone, le Grand Roi avait arrêté les termes. La paix dite du Roi devait être générale, illimitée et valable pour tous les Grecs. Les stipulations de paix consacraient en définitive le maintien de l'hégémonie en Grèce. La puissante cité pouvait conserver toutes ses positions dans la péninsule et fut délivrée d'une guerre qui risquait fort de la perdre. La décision du monarque perse sonnait également le glas des espérances d'Athènes, sommée d'abandonner l'ouvrage de reconstitution de sa puissance de jadis. Parallèlement, le Grand Roi entendait bien garder les cités grecques d'Asie Mineure et Chypre sous son obédience. La paix proclamait l'indépendance des autres cités de Grèce, Artaxerxès interdisant ainsi toute possibilité d'unification. Les grandes confédérations durent se dissoudre pour plaire à la volonté du souverain de Suse. Ce dernier s'engageait à combattre par tous les moyens les cités qui se refuseraient à accepter ses conditions humiliantes.

Les manœuvres politiques et diplomatiques de Lacédémone avaient contribué à mettre les cités grecques continentales sous tutelle, moins d'un siècle après la victoire de Salamine.

4. L'apogée de l'ordre spartiate

Durant plus de six années, Sparte parvint encore à maintenir sa prééminence en Grèce. La cité fut la seule à pouvoir conserver une ligue, présentée comme une simple alliance militaire. Dans la péninsule, elle agit avec autant de désinvolture et d'arbitraire que la Perse en Asie. Elle obligea Corinthe et Mégare à rentrer dans sa ligue, Mantinée dut abattre ses murailles, Phlious reçut une garnison ; elle en établit d'autres en Béotie. Les Cyclades payèrent un tribut annuel à la symmachie lacédémonienne. Même Athènes se contraignit à plier sa politique aux exigences de Sparte de 386 à 377, laissant gouverner le parti des modérés, et se montrant, en apparence, pleine de déférence envers le Grand Roi.

En Thrace, Olynthe se souleva contre la suprématie lacédémonienne et tenta de réaliser, contrairement au principe de la Paix du Roi, l'unité de la Chalcidique. Sparte décida donc de lever contre elle une expédition punitive de dix mille hommes, levés dans toute la symmachie. Mais Thèbes ayant refusé de fournir son contingent, l'un des généraux de Lacédémone, Phoibidas, dans sa marche de l'Isthme à la Thrace, s'empara par surprise de sa citadelle, la Cadmée, violation que le sage Agésilas approuva. Olynthe capitula en 379, après un siège de trois années. Quant à Thèbes, son insolence fut cruellement réprimée. En vertu des stipulations d'Artaxerxès, sa confédération fut dissoute. Sparte lui imposa une garnison et favorisa l'introduction d'un régime oligarchique qu'elle contrôlait en son sein. En 379, Lacédémone était au sommet de sa gloire, jamais la cité n'avait semblé plus puissante qu'en ces jours où se préparait sa ruine prochaine.

B. L'heure de Thèbes

1. La libération de Thèbes et de la Béotie sous la conduite de Pélopidas

Humiliée dans sa fierté, Thèbes fomentait sa revanche. Des Thébains exilés par Léontiadas, le dirigeant du gouvernement lacédémonophile, entreprirent de délivrer l'Hellade du joug spartiate. L'un d'eux, Pélopidas, stratège et homme politique rusé, fut l'organisateur d'une révolution qui rendit Thèbes aux vrais Thébains et leur permit de chasser de la Cadmée la garnison lacédémonienne. Les conspirateurs se déguisèrent en femmes pour tromper la surveillance du palais et assassinèrent Léontiadas. L'oligarchie soumise à l'adversaire abolie, une administration provisoire, de nuance démocratique, fut instaurée. Pour Sparte, l'échec s'avéra irrémédiable, d'autant qu'elle se montra incapable de réagir efficacement et de punir l'affront.

Une nuit, faute de pouvoir écraser la rébellion béotienne, un des harmostes, Sphodrias, tenta bien sur le Pirée un assaut analogue à celui de Phoibidas sur l'acropole thébaine ; mais devancé par l'aurore, il dut précipitamment rebrousser chemin. Le prestige militaire de Sparte en souffrit terriblement. Par ailleurs, l'épisode eut des répercussions plus graves encore, puisque l'impudence des procédés lacédémoniens contribua à l'entente de Thèbes et d'Athènes, en dépit de leur rivalité séculaire. Sparte devait se heurter désormais à l'union de ses deux plus puissantes ennemies sur le continent, union qu'elle avait toujours redoutée, et finalement provoquée par l'arrogance de sa politique. C'était précisément l'heure où, de son côté, le Grand Roi se demandait quel avantage réel lui avait procuré son alliance avec les Péloponnésiens. Sparte dut ainsi faire une croix sur les subsides du maître de Suse, au moment où le plus grand péril de son histoire la menaçait de ruine.

Encouragée par le succès de son affranchissement, Thèbes envisagea la libération de la Béotie, ce qui supposait la reconstitution de sa confédération. La seconde fut plus militaire et démocratique que la première, incluant un faible nombre de cités en son sein et comprenant une assemblée délibérante de tous les citoyens. Néanmoins, une fois encore, Thèbes assura sa suprématie par la possession de quatre districts sur les sept territoires de l'alliance. La cité pouvait également compter sur une armée d'une excellente condition, dont le fleuron était sans conteste le célèbre bataillon sacré, composé de 150 paires de jeunes gens nobles, l'ami combattant aux côtés de son ami le plus cher. Enfin, Thèbes agissait sous l'impulsion de deux chefs exceptionnels : Pélopidas, généreux, prudent, calculateur, en somme un véritable homme d'Etat et le talentueux Epaminondas, stratège de génie.

2. L'apogée de Thèbes et les victoires d'Epaminondas (371-362)

Citoyen modeste, issu d'une famille noble ruinée, cultivé, éloquent, lettré ; si honnête qu'il ne s'enrichira jamais de ses victoires, si simple qu'il ne songera jamais à s'enorgueillir d'avoir accompli la plus féconde des révolutions dans l'art militaire de la Grèce ancienne, Epaminondas permit l'ascension de Thèbes et l'abaissement définitif de Sparte.

L'un des deux rois de Sparte, Cléombrote, reçut l'ordre de marcher sur Thèbes avec son armée, pour hâter la dissolution toujours différée de la confédération béotienne. Décidément, les Lacédémoniens qui ne s'estimaient point tenus à respecter les clauses d'un traité quand il les indisposait, entendaient que les autres ne les imitassent point. Mais ils avaient compté avec l'ancienne Thèbes, non avec la nouvelle, dont ils ne connaissaient pas la force. Et ce fut Leuctres. En 371, sur ce champ de bataille, Epaminondas remporta contre ses adversaires un triomphe éclatant. A Leuctres, en Béotie, les Thébains alignaient 7000 hommes contre plus de 10000 dans les rangs lacédémoniens. Le mérite d'Epaminondas fut d'employer une tactique nouvelle dont les effets furent dévastateurs. Le roi Cléombrote fut tué au combat et les Spartiates perdirent 700 soldats dont 400 Egaux. Epaminondas eut tout bonnement l'idée de rompre avec la tradition qui voulait une ligne de bataille sensiblement égale en profondeur partout, rendant toute sa souplesse à la tactique grecque. Des combats de cavalerie efficaces précédèrent l'utilisation de la tactique de l'ordre oblique qui renforçait l'aile gauche portant l'attaque contre l'ennemi. A l'endroit précis de l'affrontement, les Thébains disposaient de cinquante rangs de profondeur contre douze seulement pour les Lacédémoniens.

Les vaincus durent implorer une trêve pour enterrer leurs compagnons tombés dans la mêlée. Sparte subit ainsi un terrible revers de prestige. Plusieurs de ses alliés firent défection au lendemain de la retentissante déroute. Des révoltes éclatèrent dans le Péloponnèse et provoquèrent parfois la chute des régimes soutenus par Lacédémone, comme à Argos.

Tandis que la ligue péloponnésienne se désagrégeait, l'impérialisme de Thèbes commença à se manifester. Sa domination s'exerçait en Béotie, dans le Péloponnèse et dans toute la Grèce septentrionale. La politique thébaine s'inspirait d'une claire logique, il lui fallait ruiner définitivement l'influence spartiate en Grèce méridionale. Pour cela, les Béotiens soutinrent les insurrections contre Lacédémone et la formation de plusieurs alliances favorables à sa cause. Ainsi l'Arcadie salua la victoire d'Epaminondas comme l'aube d'une ère meilleure. Mantinée réunit ses cinq bourgades en une seule ville dotée d'une constitution démocratique modérée. Le reste des Arcadiens, à l'exception de ceux du Nord, se groupèrent également en un seul Etat, l'Arcadicon, pourvu d'une importante capitale, Mégalopolis, fondée par Epaminondas, et d'un régime fédéral assez semblable à celui de la Béotie. Lorsque Tégée, longtemps fidèle à Sparte, par une révolution habilement orchestrée, vint à renier l'alliance lacédémonienne et à entrer dans l'Arcadicon, son ancienne protectrice se vit obligée d'accepter une intervention dont elle craignait les conséquences. Aussitôt en effet, la ligue panarcadienne appela les Thébains à l'aide et Epaminondas accourut. Préférant éviter le combat, Agésilas se retira prudemment en Laconie. Mais Epaminondas ne laissa point ses adversaires s'en tirer à si bon compte et, d'accord avec les Arcadiens, il marcha sur Sparte. Pour la première fois dans son histoire, la cité était menacée d'invasion. Une crue providentielle la sauva. Lorsque les Béotiens purent enfin franchir la rivière, il était trop tard, l'ennemi se trouvait solidement retranché sur la défensive avec tout ce qui lui restait d'amis. Epaminondas se retira, puis se plut à ravager la Laconie méridionale. Au cœur de la mauvaise saison, il pénétra en Messénie qui se souleva après des siècles de soumission. Le Béotien favorisa sa rébellion, son indépendance et la fondation d'une capitale, Messène. Toute la partie occidentale du Péloponnèse échappa à l'hégémonie de Sparte, sa puissance semblait à jamais abattue.

L'essor de Thèbes suscita l'inquiétude d'Athènes qui se rapprocha de Sparte et contracta une alliance avec son ancienne rivale, signant le traité de Callistrate en 369. L'événement épargna aux Lacédémoniens un anéantissement certain. En compensation, Thèbes envoya partout des garnisons, notamment à Sicyône en 368. Pour rétablir l'équilibre des puissances, Athènes et Sparte n'eurent d'autre alternative que de dépêcher des ambassadeurs auprès du Grand Roi. Mais le plénipotentiaire thébain, Pélopidas, fut le plus persuasif et l'arrêt du monarque perse se prononça en faveur de Thèbes, érigée en garante de la paix. La nouvelle paix du Roi de 367 consacrait l'indépendance de la Messénie et des cités révoltées, le rattachement de la Triphylie à l'Elide aux dépens de l'Arcadie, et la suprématie thébaine. Il devint inévitable que la guerre reprît.

3. Les dernières années de la guerre et la bataille de Mantinée (362)

La guerre se déroula sur terre, dans le Péloponnèse, et sur les mers car Thèbes, pourtant située au centre de la péninsule, fut dotée d'une force navale composée d'une centaine de trières par son homme indispensable : Epaminondas. La puissance maritime béotienne troublait les ambitions renaissantes d'Athènes. Par ailleurs, la ligue thébaine attirait sans cesse de nouvelles cités sous son influence, à commencer par Byzance, l'île de Chios et Rhodes. Les Ainianes, les Eubéens, les Maliens et les Arcananiens se rangeaient tout autant sous sa tutelle. Thèbes imposa son hégémonie à la Thessalie en soustrayant Larissa et quelques bourgades voisines à la domination macédonienne. En 369, Pélopidas envahit la Thessalie, mais ne délivra les cités opprimées que pour créer une confédération thessalienne sous protectorat béotien.

Commandant les puissants effectifs de la flotte thébaine, Epaminondas veilla à soulever les cités placées sous le joug du second empire athénien. Contre Alexandre de Phères, Thèbes organisa une expédition de représailles au cours de laquelle le grand Pélopidas fut tué à Cynoscéphales ; mais en 366, l'orgueilleux tyran fut dépossédé de toutes ses conquêtes, trop heureux de pouvoir conserver seulement Phères et ses proches environs qui durent naturellement adhérer à la confédération béotienne. Les années 364-363 marquèrent l'apogée de la puissance thébaine, en revanche, les constructions politiques édifiées dans le Péloponnèse donnèrent prématurément des signes de décadence : l'Arcadicon sombrait dans la division et les discordes intestines ; l'Elide, pour lui arracher effectivement la Triphylie, n'hésitait guère à s'allier aux Lacédémoniens. Outrée, Mantinée quitta l'Arcadicon où tendaient à se former deux partis distincts, l'un toujours bienveillant à l'égard de Thèbes, le second penchant davantage pour Sparte. Pour Thèbes il devenait indispensable d'achever Lacédémone qui fomentait ardemment une énième coalition destinée à la renverser.

Une fois de plus, Epaminondas dirigea ses troupes vers le Sud et concentra ses forces à Tégée, tandis que ses ennemis s'établissaient à Mantinée. Agésilas se précipita à sa rencontre et le Thébain espéra pouvoir s'emparer d'une capitale délaissée par ses hommes, mais fut trahi par un Crétois auquel Lacédémone dut son salut. Il ne fut pas davantage en mesure d'investir Mantinée du fait de l'arrivée inopportune d'un détachement de cavalerie athénien. Il lui fallait donc vaincre l'armée adverse avant de perdre la ville d'assaut ; il l'entraîna un peu plus au Nord, en un lieu propice au déploiement de sa tactique et l'écrasa par une manœuvre semblable à celle de Leuctres. Mais Epaminondas perdit la vie dans la bataille, ainsi que deux de ses meilleurs généraux. Le triomphe se transforma ainsi en catastrophe pour Thèbes. Il ne lui restait plus qu'à conclure la paix dans les plus brefs délais afin de ne point perdre le profit de sa victoire. En 361, la paix entérina la déchéance de Sparte qui reconnut l'indépendance de la Messénie et le nouvel ordre péloponnésien. Toutefois, l'hégémonie de Thèbes ne survécut guère à la disparition de son plus grand chef.

C. La nouvelle puissance d'Athènes

La distinction de l'ascension de Thèbes et des efforts prodigués par Athènes pour rétablir son empire et sa puissance répond à une exigence arbitraire de clarté, mais selon la chronologie des événements, la double entreprise mérite et nécessite une lecture parallèle.

1. Le réveil extérieur d'Athènes (395-379)

Au lendemain de la guerre du Péloponnèse et en l'espace de quelques années, Athènes parvint à parcourir un chemin considérable, ne se laissant pas abattre par les effets d'une défaite désastreuse et reconstituant progressivement ses forces, sa flotte et son alliance. La cité maritime semblait mûrie par les épreuves, endurcie au gré des revers. Les citoyens méditèrent les causes de l'effondrement, condamnèrent les excès et les vices du régime du nombre et s'intéressèrent davantage aux affaires de l'Etat.

Pourtant, en 395, Athènes demeurait la vassale de Sparte, payant un tribut à la ligue du Péloponnèse qui lui dictait sa politique extérieure et lui imposait de suivre ses inclinations. Ainsi, les Athéniens durent participer à l'expédition menée par les Lacédémoniens en Asie Mineure sous le commandement d'Agésilas. La prudence impliquait de ne point heurter les susceptibilités de Sparte, d'éviter à tout prix de réveiller son courroux. L'heure n'était pas encore à la revanche, cependant Athènes s'appliquait lentement à préparer sa renaissance navale, condition de son relèvement politique.

Toutefois, les circonstances ne lui permirent point de s'en tenir à une réserve avisée, en effet, dès 395, Athènes fut entraînée par Thèbes contre Lacédémone dans la guerre de Corinthe. Contrairement aux engagements de 404, Thrasybule fit adopter l'alliance thébaine, pour le meilleur comme pour le pire. Confinée dans un premier temps à jouer un rôle strictement secondaire, Athènes s'illustra néanmoins en 394, lorsque son stratège Conon, commandant la flotte du Grand Roi, remporta l'éclatante victoire navale de Cnide. Les cinquante trières et l'or perse qu'il rapporta triomphalement contribuèrent à la résurrection de la puissance maritime d'Athènes. Aussitôt, la cité entreprit la reconstruction de ses longs murs, symbole de son pouvoir, tandis que son héros veillait à renouer en son nom des relations amicales avec ses anciens sujets des îles et d'Asie Mineure. En 389, Thrasybule agit dans le même sens en Thrace, en Propontide, sondant diplomatiquement et financièrement le terrain. Athènes reprit ses expéditions en mer Egée, s'allia à Rhodes, rouvrit la route des détroits et envoya de nouvelles clérouquies. De grands dirigeants s'élevèrent ouvertement en faveur de la restauration de la grandeur d'Athènes, du rétablissement de son empire, comme Thrasybule, Iphicrate et le petit-fils de Conon, Timothée.

Le petit peuple soutenait fièrement l'expansion de la cité, au nom de ses propres intérêts, l'entreprise laissant supposer la conquête de terres nouvelles et la distribution de soldes aux combattants volontaires. En revanche, le camp des partisans de la paix, hostiles à la politique d'hégémonie, formé des riches et moyens propriétaires, s'opposait à la frange belliciste, la guerre lui apparaissant comme une source de charges et d'impôts supplémentaires. Aristophane, dans l'Assemblée des femmes, se fit le porte-parole des nantis et des ruraux contre impérialistes. La politique athénienne, du fait de ses antagonismes, connut de nombreux revirements. Le parti de la guerre l'emporta d'abord, puis vint le temps des pacifistes au moment de la signature de la Paix du Roi en 386 qui consacrait l'abaissement d'Athènes et la suprématie de Sparte. Néanmoins, en 379, les ambitions déçues découvrirent l'opportunité de se venger.

2. La renaissance de l'Empire (378-371) : la seconde Confédération athénienne

La nouvelle alliance se substitua à la défunte ligue de Délos du Ve siècle, détruite par Lysandre en 404. Callistrate et Timothée furent les principaux artisans de sa reconstitution. Le premier domina la scène politique athénienne par l'ampleur de ses talents oratoires durant près vingt ans. Il œuvra pour la reprise d'exploitation des mines d'argent du Lorion, Athènes devant s'assurer des ressources financières nécessaires au rétablissement de sa puissance. Les circonstances et l'impétuosité d'un général lacédémonien incompétent servirent leur politique de grandeur. En effet, la tentative de coup de force de l'harmoste Sphodrias contre le Pirée permit à la cité outragée de dénoncer les agissements honteux de Sparte et de prendre l'offensive en invitant les représentants de Mitylène, Byzance, Chios, Rhodes, Thèbes et Méthymna à venir discuter sur les conditions de création d'une confédération nouvelle et sur les principes dont elle s'inspirerait. De ces négociations naquit une convention modèle qui, publiée en forme de décret sur la proposition d'Aristote de Marathon en mars 377, fut portée à la connaissance de toutes les cités maritimes qui étaient priées d'y adhérer.

Il s'agissait d'une symmachie, une alliance militaire, entre les cités de l'Egée et Athènes pour contraindre Sparte au respect de l'indépendance de tous les Grecs. Les Athéniens s'engagèrent à ne point imposer de garnison, de tribut, de clérouquie, de gouverneur étranger, garantissant ainsi à leurs alliés une entière autonomie. Par ailleurs, Athènes n'empiéterait plus sur les libertés particulières, renoncerait à intervenir dans le déroulement des affaires intérieures des cités, espérant ainsi dissiper les inquiétudes que provoquait la régénération de sa puissance, évitant soigneusement de commettre les mêmes erreurs qui avaient abouti à sa chute au Ve siècle. Un Conseil, le synédrion, siégerait à Athènes, où chacun ne disposerait que d'une voix et prendrait les décisions que la Boulé communiquerait à l'Ecclésia, notamment en matière de guerre et de paix. Quant à l'administration financière de la ligue, des contributions (syntaxeis), dont le montant annuel était déterminé par l'Ecclésia d'accord avec le synédrion, serait levée en cas de guerre. L'alliance fut la première véritable tentative de système représentatif en Hellade que seule la défaite de Chéronée en 338, face aux Macédoniens de Philippe, fit disparaître.

Au commencement, Athènes se montra fidèle à ses engagements et parvint rallier de multiples cités. Les villes de l'Eubée, puis Ténédos, Byzance, Périnthe, et encore Péparéthos, Skiathos, Maroneia lui accordèrent leur confiance. Après la victoire navale de l'Athénien Chabrias, en septembre 376, sur une flotte de soixante trières péloponnésiennes chargée d'affamer l'Attique, entre Naxos et Paros, la plupart de Cyclades entrèrent dans la ligue. En 375, le même amiral amena à sa patrie la majeure partie des cités de Chalcidique et Thasos, tandis que Timothée opérait autour du Péloponnèse et à Corcyre ; l'Arcananie envoya également des ambassadeurs à Athènes, maîtresse d'une confédération incluant bientôt 80 cités. Les Spartiates réagirent vivement en armant une seconde escadre qui fut battue à son tour, en face de Leucade, à Alyzia. La symmachie manquait cependant des ressources financières indispensables à la poursuite de la lutte, ce qui força Athènes à conclure un pacte avec Lacédémone en juillet 374, immédiatement violé par les Athéniens eux-mêmes. La guerre se prolongea donc sur les côtes occidentales, en Thrace et en Egée jusqu'en 371. L'année marqua également l'effondrement de Sparte, sous les coups de boutoir conjugués de Thèbes et de la confédération athénienne. Ainsi la symmachie défensive n'avait plus de raison d'être, mais Athènes, revenant à ses vieux démons, voulut la maintenir afin de consolider son pouvoir et sauvegarder ses intérêts. La modération céda le pas à l'intransigeance, la cité leva un impôt fédéral arbitraire, dépêcha des colons et réprima impitoyablement toute insurrection. Les ambitions impérialistes renaissaient de leurs cendres.

3. Le déclin de la ligue et la révolte des alliés (370-355)

Athènes commit une première erreur aux conséquences insoupçonnables en repoussant les propositions de Thèbes au lendemain de la victoire décisive de Leuctres au profit de l'alliance spartiate. La rivale de jadis, venue en suppliante, obtint en 369 la création d'une ligue comprenant à la fois tous les alliés de l'une et de l'autre et où le commandement suprême devait être exercé simultanément par les deux grandes cités. La décision unilatérale des Athéniens déplut souverainement au synédrion des confédérés, aggravant sensiblement des rapports tendus depuis longtemps. Après Leuctres, les cités de l'Eubée, de l'Arcananie, puis de la Chalcidique se séparèrent d'ailleurs de la tutelle envahissante de la puissante cité maritime.

Néanmoins, la mise en garde n'eut point les effets escomptés et Athènes récidiva dans le déploiement d'une politique inconséquente. En 368, elle s'unit aux tyrans Denys de Syracuse et Alexandre de Phères, froissant ainsi la dignité de ses alliées devenues méfiantes à son égard. La seconde Paix du Roi fut contraire à ses espérances et, en 366, Athènes perdit Orôpos qu'elle contrôlait depuis 374, sans que ses alliés ne vinssent à son aide pour la récupérer. En 358-357, la cité réussit à s'emparer des villes de l'Eubée, mais ce n'était qu'une victoire vaine et sans lendemain. Le brillant Callistrate fut obligé de s'exiler pour des raisons obscures. Timothée et Iphicrate eurent bien du mal à gouverner en l'absence de ses conseils éclairés, tandis que de plus en plus, Athènes semblait mener une politique en son nom personnel, pour la seule préservation de ses intérêts mesquins. Mais son impérialisme suscitait de graves mécontentements et risquait de l'isoler au moment le plus périlleux.

Les manœuvres d'Epaminondas, puis du dynaste carien Mausolos, maître d'un nouvel Etat vigoureux, l'Halicarnasse, pour précipiter le soulèvement de Chios, Rhodes et Byzance contre la cité attique, précédèrent un embrasement général et la révolte de la majeure partie des cités appartenant au second empire athénien. La sécession de ses trois premières alliées, groupées à l'instigation de Mausolos en une association de tendance oligarchique avec Cios, représentait une menace mortelle qui décida Athènes à expédier contre les rebelles sa meilleure escadre avec Chabrias et un corps de mercenaires sous le commandement de Charès. Mais Chabrias fut défait et tué en mer Egée, au large de Cios, et Charès se résolut à battre en retraite. L'application du système des symmories à l'entretien de la flotte fut inutile ; la cité, ruinée par les guerres incessantes, ne possédait plus de moyens financiers suffisants pour assouvir ses prétentions. Afin de sauver Samos, elle dut envoyer ses meilleurs stratèges, Iphicrate, Charès et Timothée, dont les rivalités desservirent ses projets. Les efforts des Athéniens échouèrent une nouvelle fois près de Chios, à Embata. Par ailleurs, derrière leurs adversaires chaque jour plus nombreux, se profilait l'ombre grandissante et menaçante de la Perse et de la Macédoine.

En 354, Athènes se résigna à signer la paix avec Chios, Byzance, Cos et Rhodes, et proclama formellement leur indépendance. Au terme de ses mésaventures, il ne lui restait plus que le tiers de son alliance décimée. A bout de souffle, la cité aspirait au repos.

4. L'arrivée au pouvoir d'Eubule en 354

Le recul d'Athènes fut l'un des tournants décisifs de l'histoire des cités grecques au IVe siècle. Le parti de la guerre oublia ses exigences, l'heure n'étant plus au profit, mais à la guérison des plaies. Les Athéniens confièrent leur destin à un magistrat financier de talent, Eubule, l'administrateur du Théôrikon, la caisse publique. Il échut de la lourde tâche de remplir un trésor vidé par une dépense d'un millier de talents. La restauration des finances de la cité devint ainsi une priorité incontournable. Eubule était également l'ami de Xénophon qui développa une théorie de la paix en 356, écrivant un ouvrage sur les moyens les plus sûrs pour se procurer des revenus. Selon ses vues, seule la paix devait permettre l'enrichissement de la cité.

Depuis longtemps déjà le rhéteur Isocrate, plus clairvoyant que ses contemporains, prêchait en faveur de la paix. Il prononça pour cela un discours retentissant sur la paix, véritable exécution du système impérialiste athénien. Jadis, au plus profond de l'abîme, la grande cité maritime, parvint à rétablir sa puissance à force d'adresse et de patience. En 354, Athènes espérait encore sauver son influence et la domination qu'elle exerçait sur les quelques îles de l'Egée septentrionale et les rares villes en Eubée ou en Chersonèse qui lui demeuraient. Implicitement, elle reconnaissait cependant son impuissance à lutter davantage pour l'hégémonie. Après Sparte et Thèbes, elle dut regarder la triste réalité en face. Etait-ce l'assurance d'un avenir meilleur, fondé sur l'autonomie des cités ? Au contraire, la Grèce devait bientôt succomber sous le joug macédonien, car telle était la volonté de Philippe II.

III. L'impérialisme macédonien et la fin de l'indépendance des cités grecques

Le pays que les principales cités grecques, adeptes d'une civilisation brillante portée à son paroxysme au cours des siècles classiques, incluaient dans le vaste monde barbare, opéra une ascension aussi vive que surprenante. Territoire situé aux confins de l'Hellade, la Macédoine émergea au rang des grandes puissances politiques et militaires au milieu du IVe siècle par la volonté d'un homme exceptionnel, Philippe II. Le roi et son fils, Alexandre, parvinrent à réaliser ce qui aurait semblé inconcevable aux générations précédentes : l'unité politique du monde grec.

A. Les atouts de Philippe II

1. Son royaume

A première vue, la situation géographique de la Macédoine ne paraissait guère favorable en raison de la féroce hostilité que lui vouaient ses voisins, Thraces, Illyriens et Péoniens, contre lesquels il lui fallut constamment lutter pour se soustraire à une annihilation certaine. L'absence d'unité territoriale représentait un obstacle supplémentaire, les différents peuples de la Haute Macédoine montagneuse formant un ensemble distinct de la Basse Macédoine, vaste plaine bénéficiant d'un accès à la mer, davantage sensible à la pénétration de le la culture hellénistique, suivant l'exemple de la capitale, Pella. La Macédoine ne possédait aucune fenêtre sur l'Egée et durant des décennies ses indigènes, nobles, éleveurs de chevaux et roturiers laboureurs s'en accommodèrent parfaitement. Par ailleurs, les lois macédoniennes méconnaissant toute règle dynastique de succession par ordre de primogéniture, le royaume, livré aux rivalités princières les plus sordides, subissait fréquemment de violentes crises menaçant son fragile équilibre politique.

La Macédoine demeurait en effet enfermée dans un cadre institutionnel d'un autre âge : une monarchie héréditaire dont les pouvoirs étaient bridés par une noblesse terrienne puissante ; un système féodal hérité des temps homériques ; un régime foncier intermédiaire entre celui de la propriété collective et celui de la stricte propriété privée. Moins imperméables qu'ailleurs en Hellade, les strates sociales ne s'opposaient guère les unes aux autres, mais un canton entier pouvait s'acharner contre un canton adverse pendant des années pour les prétextes les plus frivoles. L'anarchie et l'union cohabitaient dans une harmonie étrange, parfois précaire. La Macédoine, « Piémont de l'hellénisme antique » était une véritable réserve de forces jeunes, fougueuses, indociles et redoutables. En revanche, le royaume offrait des atouts peu négligeables : ses terres trouvaient place au sein de l'un des axes de circulation majeurs de la Grèce du Nord. En temps de guerre, l'autorité absolue du souverain était invariablement soutenue par les effectifs d'une imposante aristocratie militaire, les compagnons du Roi, dont la témérité au combat balayait souvent les dispositions de l'ennemi. Enfin, le dynaste qui parvint à s'emparer de la couronne en 359 se nommait Philippe, l'homme du destin.

2. Ses qualités personnelles

Les traits précis de la personnalité de l'une des figures les plus impressionnantes du monde antique semblent difficiles à discerner du fait de la partialité des sources à la disposition de l'historien, excessivement hostiles ou exagérément laudatives. Fondateur de la grandeur macédonienne, père de son hégémonie, Philippe fut incontestablement un homme politique remarquablement habile et un stratège militaire de grande valeur. Archétype du Macédonien, il adorait les femmes, le vin, les exercices physiques violents et d'une manière plus générale, il s'adonnait à tous les plaisirs, sans jamais oublier pour autant son devoir de monarque et ses ambitions de conquérant. Energique et rusé, doué d'une audace invincible et d'un sens tactique fort prononcé, il savait mener ses projets à leur conclusion ultime, sans jamais dépasser les bornes du raisonnable. Dépourvu de scrupules, à ses yeux la fin justifiait les moyens et il les employait tous pour atteindre le succès escompté, y compris la vénalité et la trahison si cela s'avérait nécessaire. Fin diplomate, il avait l'art d'accorder des concessions apparentes, pour conserver l'essentiel.

Tout jeune, il connut l'exil et fut envoyé à Thèbes comme otage, où il put approcher le glorieux Epaminondas dont il apprécia le génie simple et discret. Dans son entourage, il reçut une éducation classique et fut initié aux mille subtilités de la culture hellénistique. Il devint un soldat et le resta sa vie durant. Philippe révéla ses éminentes qualités lors de son accession au pouvoir, à l'âge de 23 ans. Il se débarrassa sans peine de nombreux prétendants et son neveu, Amynta, le roi « légitime » dut s'incliner devant son autorité.

Aussitôt, le nouveau monarque transforma en profondeur l'administration macédonienne selon le modèle grec, en veillant à l'intégration des régions montagneuses au royaume afin de briser les cadres ethniques sur lesquels s'appuyaient les clans aristocratiques rivaux. Il habitua partout son pays à la vie urbaine, créa dans chaque district une cité comme chef-lieu, transplanta des tribus entières, sans égard aux souffrances qu'il provoqua. Ainsi sa volonté inébranlable permit l'hellénisation du pays. Il frappa monnaie d'argent puis d'or (v345-340) et bouleversa les structures de son armée. Et la Grèce assista impuissante et consternée, à l'ascension prodigieuse de ce souverain qui, en moins de vingt années, allait devenir son maître.

3. Son armée

Depuis le commencement du IVe siècle, la Macédoine possédait une excellente cavalerie que Philippe se contenta de plier à son pouvoir : la maison du Roi composée des hétères et sa garde personnelle, formée par les hypaspistes, ne compta bientôt plus dans ses rangs que des nobles. Il constitua, par la même, un puissant corps d'élite. Sous l'influence de la science thébaine de la guerre et de Parménion, il perfectionna les autres éléments de son armée. Les paysans macédoniens furent recrutés par la conscription régionale, leur seule présence devant servir à l'avenir de contrepoids à l'influence de la cavalerie aristocratique. Chaque combattant devait être lié personnellement au Roi et il ne dépendait que de son bon vouloir qu'il fît carrière dans les armes, avec tous les espoirs de primes et de promotions diverses que cela laissait supposer. Philippe groupa la piétaille novice en une formation massive demeurée célèbre, la phalange, la dota d'une arme offensive solide, la sarisse, et l'abrita sous une épaisse armure défensive. Il s'inspira pareillement de la tactique de l'ordre oblique chère à Epaminondas et adopta une nouvelle stratégie visant à la destruction complète de l'ennemi par l'emploi combiné de la cavalerie et de l'infanterie. Enfin l'armée macédonienne fut pourvue d'un parc d'artillerie totalement renouvelé. Deux années seulement furent nécessaires à Philippe pour façonner cet instrument d'une efficacité redoutable qu'il était impatient d'éprouver à la première occasion venue, quitte à la provoquer.

4. La division des Grecs

Le monde grec, depuis l'essor de la cité, ne montrait aucune apparence d'unité, hormis dans le domaine des arts, des lettres, de la civilisation. Les multiples cités se livraient continuellement à des affrontements acharnés et leurs guerres interminables engendraient un mal plus cruel encore que les rivalités endémiques : l'affaiblissement général de la péninsule. Or Philippe II avait le génie de séparer ses adversaires et les vaincre isolément. Il profita ainsi d'une situation politique morcelée et conflictuelle pour asseoir son hégémonie.

Les plus grandes cités ne lui paraissaient pas réellement dangereuses. Sparte, déchue de son rang, vaincue et humiliée, était obsédée par ses propres difficultés. Durant ses 19 premières années de règne, le Macédonien n'eut rien à redouter de la politique de Thèbes, son alliée fidèle. Seule Athènes s'inquiéta des progrès de sa puissance, parce qu'ils menaçaient directement la route du Pont, artère vitale de son commerce. La cité maritime se révéla cependant incapable de se dresser contre la Macédoine, les partisans de la paix accaparant le pouvoir en la personne du magistrat financier Eubule qui dénonçait les périls de toute intervention extérieure et s'évertuait à rendre au Pirée son antique splendeur par l'augmentation des ressources du trésor. Isocrate comme Xénophon, Thrasybule le Jeune comme Phocion avaient loué son œuvre et lui faisaient confiance. Mais la Macédoine grandissant chaque jour davantage, les ennemis d'Eubule osaient relever la tête : Charès, soldat populaire, et surtout Hégésippos, un jeune orateur talentueux, critiquaient ouvertement une politique de faiblesse et de concessions. Bientôt, Démosthène éleva la voix dans le même sens, pour fustiger la veulerie de ses concitoyens et souligner l'imminence du péril macédonien. Néanmoins, ces querelles ne pouvaient que renforcer les espoirs et les ambitions de Philippe.

B. La politique d'expansion de Philippe II de 359 à 346

1. En Thrace et en Chalcidique (359-356)

Tandis que s'affermissait son autorité sur la Macédoine, Philippe se trouvait enfin en mesure de mener une politique d'expansion de grande ampleur. Il entreprit d'élargir l'ouverture maritime de la Macédoine et de soumettre la Chalcidique. Il acheta d'abord la bienveillance des Thraces et des Péoniens, puis afin de pouvoir se tourner contre les Illyriens, il s'allia au roi des Molosses dont il épousa la nièce et négocia avec Athènes dans l'intention d'endormir sa méfiance. Philippe assiégea Amphipolis, base de premier ordre, et s'en empara en 357, promettant de la restituer contre la cession de Pydna. Non seulement ses activités sur mer portaient atteinte aux intérêts athéniens, mais Philippe opéra aussi en Chalcidique, fut vainqueur des Illyriens au printemps 356 et investit Pydna. Par conséquent il conserva Amphipolis. Les Athéniens, absorbés par les difficultés qui les opposaient à leurs alliés, réagirent trop tardivement pour inverser le cours de la guerre. La même année il se concilia la Ligue chalcidique en confisquant Potidée qu'il enleva à la clérouquie athénienne pour la rendre aux Chalcidiens, une manœuvre diplomatique fort habile. Il mit la main sur les mines du Pangée qui lui fournirent les ressources dont il avait besoin, un revenu de plus de mille talents. Sans attendre, il débaptisa Crénidès et lui imposa son propre nom. Philippe devint le principal centre d'exploitation des mines d'or macédoniennes. L'année 356 lui fut ainsi particulièrement souriante. Plutarque cita la coïncidence des événements heureux : ses victoires militaires, le triomphe de ses chars aux Jeux Olympiques, la naissance de son fils Alexandre…

2. En Grèce centrale (356-352)

L'enchaînement des circonstances devait servir les desseins de Philippe en lui permettant d'intervenir dans les démêlés des cités grecques. Des incidents minimes furent toujours à l'origine de grands affrontements qui n'eurent de religieux que le prétexte invoqué par les différents belligérants pour justifier leur entreprise. Le déclenchement de la guerre sacrée fut parfaitement conforme à ce principe antique. Alliés aux Thessaliens, les Béotiens dénoncèrent un sacrilège commis par les Phocidiens, leurs ennemis ancestraux, au conseil amphictionique chargé de veiller sur les intérêts de la divinité panhellénique du sanctuaire de Delphes. Les Phocidiens avaient osé cultiver les terres sacrées relevant du sanctuaire sans accepter de payer une quelconque indemnité. Le conflit s'envenima et les Phocidiens, soutenus par Lacédémone, décidèrent de résister. Leur chef, Philomélos, prit résolument l'offensive contre les Thébains alliés aux Thessaliens, en conquérant la Locride. Par ailleurs, il entama des négociations avec Athènes et Corinthe. Après plusieurs mois de combats, Philomélos fut vaincu et il se donna la mort en août 355. Son successeur ; Onomarchos, occupa les Thermopyles et fut en position de menacer l'ensemble de la Grèce du Nord au moment où la Thessalie se déchirait en luttes intestines. L'un des deux partis, celui du tyran de Phères, fit appel aux Phocidiens, le second préférant solliciter l'aide du Macédonien. Philippe détenait enfin son prétexte.

En 354, Philippe et Onomarchos s'affrontèrent en Thessalie. La conquête de la Thrace à peine achevée avait certainement entamé les forces macédoniennes et Philippe fut vaincu dans un premier temps à Méthôné. Mais par la suite, il sut se venger dans la plaine du Crôcos et son triomphe le rendit maître de la Ligue Thessalienne. Le Macédonien pouvait fondre désormais sur la Phocide et il ne tarda guère à se ruer effet sur les Thermopyles. Son avancée suscita un mouvement de panique chez les Grecs qui se dressèrent pour lui barrer le chemin. Athènes envoya immédiatement des troupes dans le défilé pour seconder le nouveau chef phocidien Phayllos. Le bénéfice de l'effet de surprise irrémédiablement perdu, Philippe préféra ne point insister davantage ni risquer sa fortune dans une bataille hasardeuse. Il fit alors reculer son armée au mois d'août 353, se retournant contre la Grèce du Nord.

3. Nouvelles interventions en Grèce du Nord (352-349)

Philippe concentra ses efforts sur la proie qu'il guettait depuis fort longtemps : la Chalcidique. La maladie retint néanmoins son glaive pendant trois années durant lesquelles Démosthène déploya toute la mesure de ses talents oratoires qu'il déchaîna contre la politique d'expansion macédonienne. Il se donna pour tâche de rappeler sans cesse le danger qui les menaçait à ses concitoyens léthargiques. Porte-parole des patriotes à l'âge de trente ans, il s'érigea en défenseur inflexible de la grandeur d'Athènes contre la volonté impérialiste de Philippe.

En 351, Démosthène prononça sa première philippique, une harangue d'une extrême violence pour fustiger le péril macédonien et l'indolence des Athéniens, véritable modèle de la littérature polémique dont Cicéron devait s'inspirer plus tard contre Antoine. Hélas, le discours n'obtint pas l'écho que l'orateur espérait. Les partisans de la paix influençaient encore le cours de la vie politique de la cité. Philippe sut tirer profit des discordes de son adversaire pour frapper la Chalcidique en 349. Il savait bien que le sort du pays dépendait étroitement de la possession d'Olynthe, sa principale forteresse, qu'il fit assiéger au plus tôt. La ville était également le dernier rempart d'Athènes en ces régions et Démosthène exhorta la cité à réagir vigoureusement. Sa Première Olynthienne aboutit à la conclusion d'une alliance formelle avec la cité aux abois, mais faute d'argent, le stratège Charès ne put rompre l'élan macédonien. L'orateur ne voulut pas en démordre, il revint inlassablement à la charge, mais ni la Seconde ni la Troisième Olynthienne, ne sauvèrent la ville de l'invasion. Sa reddition précéda l'arrivée de la flotte athénienne. Olynthe fut investie et complètement rasée, ses habitants vendus comme esclaves en août 348. Les cités de Chalcidique succombèrent pareillement, trente-deux furent impitoyablement détruites.

Depuis la guerre du Péloponnèse, jamais la situation ne sembla plus alarmante pour Athènes, également confrontée à la révolte de l'Eubée fomentée par la Macédoine. Ne se laissant point abattre, l'orgueilleuse cité tenta de nouer les fils d'une vaste coalition pour mettre un terme aux exactions de Philippe. Mais ses plénipotentiaires ne parvinrent nullement à dissiper la torpeur des cités grecques que préoccupaient davantage leurs propres rivalités. Athènes dut ainsi se résigner à demander la paix au barbare macédonien.

4. La paix de Philocrate

Démosthène lui-même qui s'était résolu au silence depuis juin 348, lorsqu'il avait pu constater la vanité de ses litanies, reconnut la nécessité de négocier, et il partit avec son premier rival en éloquence, Eschine, et le frère de ce dernier, Philocrate, en ambassade à Pella pour établir la paix sur la base du statu quo. Le Macédonien eut l'idée de faire traîner indéfiniment les négociations afin d'achever la conquête de la Thrace. Lorsqu'il rentra enfin dans sa capitale, il se plut à diviser les ambassadeurs athéniens, les uns espérant pouvoir sauver les dernières parcelles de la Phocide, les autres étant parfaitement résignés à sa disparition. Ainsi Philippe ne jura la paix qu'au mois de juillet 346, à Phères, en Thessalie, tandis que son grand dessein était accompli en tous points. Athènes ne se releva jamais d'un tel revers diplomatique. Démosthène rendit Eschine responsable des avantages acquis par l'ennemi, estimant que son compagnon de voyage était vendu à la Macédoine de longue date. Selon ses vœux, un procès lui fut intenté vers 345-343 ; l'accusé échappa à une condamnation pour crime de trahison à trente voix de majorité seulement. Mais Athènes n'était plus à même de contenir longtemps les aspirations de Philippe.

Souverain d'un royaume considérablement agrandi et renforcé, créateur d'une puissance navale de premier ordre, conquérant de la Thrace grecque et barbare, vainqueur de la Chalcidique, protecteur de la Thessalie, maître de la Grèce septentrionale, Philippe détenait une position de force incomparable pour réduire le monde grec à sa merci. Par ailleurs, il se fit attribuer le siège des Phocidiens au Conseil de l'amphictyonie delphique ce qui lui permit de manifester ostensiblement son appartenance à la communauté hellénique. Son pouvoir militaire, maritime et territorial, s'accrut d'une autorité morale sans précédent. L'heure de la soumission de l'Hellade avait sonné.

C. Le sursaut final des Grecs et son échec, 346-338

1. La prise de conscience du danger macédonien

En 346 les ambitions hégémoniques de Philippe sur la Grèce s'affirmèrent plus clairement. Malgré les exhortations de Démosthène, Athènes se confina, durant six ans, dans une prudente expectative. Malheureusement le temps jouait pour Philippe qui en profita pour affiler méticuleusement ses armes en préparation de l'affrontement final dont l'issue ne pouvait faire le moindre doute. Athènes était condamnée par ses propres divisions, les rivalités des factions frappant de nullité les efforts colossaux de Démosthène qui semblait, en ces heures sombres, incarner à lui seul l'âme de l'antique cité abaissée. En 344, l'orateur lança sa Seconde Philippique, mais il prêchait dans le désert. Il dénonça sans grand succès les agissements scandaleux de Philippe, exigeant vainement l'alliance des cités rivales et la levée des forces nécessaires à la défense de la ville de Périclès. A juste titre reprochait-il aux Athéniens leur folle indifférence qui devait inévitablement provoquer leur perte. Les conseils rassurants d'Eubule, la propagande pacifiste d'Isocrate qui voyait en Philippe le roi capable de réaliser l'unité de tous les Grecs, les discours enflammés des admirateurs de la Macédoine, Eschine et Philocrate, séduisaient davantage les esprits. Pendant ce temps, Philippe écrasait les Illyriens puis les Molosses, étendait sa domination sur l'Epire jusqu'à la mer Ionienne, renversait Kersebleptès et s'emparait définitivement du royaume des Odryses, décidait de créer Philippolis dans la vallée de l'Hèbre et démembrait la Thessalie selon son bon vouloir.

Toutefois, l'année 342 sembla annoncer un tournant dans l'Histoire d'Athènes, Démosthène l'emportant sur ses adversaires. Il fit juger Eschine, condamner Philocrate pour la paix honteuse dont il le rendait responsable et Androtion, auteur de la rupture des négociations avec la Perse, eut aussi à répondre de ses erreurs devant le tribunal populaire. Démosthène incita ses concitoyens à s'unir aux Mégariens, à soutenir en Eubée les démocrates persécutés, à dépêcher des secours en Arcananie et en Thessalie. L'intervention de Philippe en Chersonèse en 341 risquait de compromettre les intérêts fondamentaux d'Athènes ; l'orateur mit le péril en évidence dans son célèbre Discours sur la Chersonèse en avril.

La cité envoya le stratège Diopithès et des mercenaires qui se livrèrent à d'imprudentes exactions dans la presqu'île de Cardia. Le Macédonien protesta énergiquement, prenant la Grèce à témoin, mais Démosthène n'eut aucune peine à justifier les manquements des siens devant l'Ecclésia. En juillet, il parvint au sommet de son art en déclamant sa Troisième Philippique, la plus grave et la plus pathétique de toutes. Il sut enfin trouver les mots justes pour toucher profondément les Athéniens et les obliger à réagir. Démosthène put se rendre dans le Péloponnèse afin de convaincre Corinthe et Mégare, rallier les principales cités de l'Eubée, des Détroits, Byzance et Abydos, les îles de Chios et Rhodes. Athènes prêta ses trières aux Chalcidiens pour ravager les côtes du golfe pagasétique. Le 9 mars 340 un important Congrès se réunit sous son impulsion pour constituer une ligue panhellénique devant préparer la guerre générale contre la Macédoine. La même année, le peuple athénien décerna une couronne d'or à Démosthène lors des grandes Dionysies pour lui marquer sa gratitude.

2. L'engagement dans la guerre en 340

Pour Philippe, il devenait urgent d'anéantir Athènes. Durant l'été de 340, les troupes macédoniennes envahirent la Chersonèse et mirent le siège devant Byzance, un geste que les Athéniens ne pourraient admettre et qui conduirait inéluctablement au conflit, ce que Philippe n'ignorait point. Athènes acheva ses préparatifs de guerre en dépit d'un budget largement insuffisant. Pour remédier à la gêne financière de son entreprise, la cité affecta toutes les ressources supplémentaires à la caisse militaire et non plus au théôrikon. L'Ecclésia accorda à Démosthène, nommé épistate de la marine, le rétablissement de la triérarchie, en lieu et place des symmories, forçant les citoyens les plus fortunés à contribuer proportionnellement à leurs moyens. Une escadre alliée fut envoyée à Byzance et contraignit Philippe à lever le siège de la ville gardienne du Bosphore. Le Macédonien se réfugia dans le Nord de la Grèce, mais surgit dès le mois de septembre 339 à Elatée, en Grèce centrale, où les combats reprirent de plus belle à l'occasion d'une nouvelle guerre sacrée contre les Locriens d'Amphissa. Il est difficile de savoir précisément ce que fut ce conflit, en revanche, l'agression de Philippe et ses interventions intempestives provoquèrent l'émoi des Thébains soudainement inquiets de l'essor infini de son hégémonie. Démosthène se rendit en ambassade à Thèbes pour s'assurer de son alliance et toutes les tentatives de Philippe pour séparer Athènes de la Béotie, à l'automne 339, furent inutiles. Le commandement des troupes coalisées fut confié aux Thébains, tandis que les Athéniens assumèrent les deux tiers des frais de guerre. Philippe ne réussit point à rompre le double front de ses adversaires. Au printemps, il feignit de se retirer et les alliés relâchèrent leur vigilance. Le Macédonien put alors saisir la passe de Bralo et s'emparer d'Amphissa ; de crainte d'être tournés, Athéniens et Béotiens et se replièrent sur Chéronée, leur tombeau.

3. Le choc décisif de la bataille de Chéronée (338)

Le 1er septembre 338, les deux armées ennemies se rencontrèrent à Chéronée, dans une plaine de Béotie, alignant chacune quelque trente mille hommes. Hélas, aucun récit circonstancié de l'affrontement ne nous est parvenu. De part et d'autres, la lutte fut acharnée, le Macédonien combattant pour le triomphe de son hégémonie, et les Grecs pour la préservation de leur indépendance. L'issue de la bataille parut d'abord incertaine, mais Philippe remporta finalement la victoire en employant la précieuse tactique de l'ordre oblique. A la tête de la cavalerie macédonienne, son fils Alexandre chargea contre le bataillon sacré et le fleuron de l'armée thébaine fut anéanti. Les Athéniens laissèrent un millier de morts sur le champ de bataille, et deux mille prisonniers entre les mains de leur vainqueur. La redoutable coalition était définitivement écrasée. Philippe était libre de dicter ses volontés à la péninsule.

Thèbes capitula aussitôt et reçut une garnison macédonienne pour prix de sa trahison. Une oligarchie favorable au vainqueur fut instaurée et Philippe obtint la dissolution de la Confédération béotienne. Par ailleurs, il arracha Orôpos à la Béotie dont toutes les cités furent déclarées autonomes. Pour ne pas subir le sort des vaincus, l'Eubée entière se rallia à la cause du Macédonien qui soumit également l'Achaïe, l'Arcananie et Corinthe. L'affolement régnait à Athènes qui vivait, depuis Chéronée, dans l'attente terrifiée de l'arrivée des troupes de Philippe. Mais ce dernier dépêcha Démade, un orateur athénien fait prisonnier, pour entamer les négociations de paix. Athènes ne subit point l'outrage d'une occupation, mais la cité dut abandonner sa ligue. Seules Lemnos, Samos, Imbros et Délos lui restèrent. Le Macédonien lui donna généreusement Orôpos, tandis qu'elle renonçait à la Chersonèse et à la Chalcidique. De plus, sur la proposition de Démade, elle s'engagea à adhérer l'année suivante à la ligue de Corinthe, l'instrument politique et militaire de Philippe en Grèce centrale. La signature du traité signifiait la fin de l'indépendance d'Athènes qui ne disposait plus de la maîtrise de sa politique extérieure, mais non la disparition de la démocratie athénienne qui survécut plus de seize ans à la défaite de Chéronée.

4. La paix et la ligue panhellénique de Corinthe (337)

Athènes sombra de nouveau dans les intrigues et les luttes intestines et le sentiment de sa propre déchéance ne la quitta plus. Ses ultimes querelles permirent à Philippe d'accomplir son œuvre de soumission du monde grec. Il se retourna contre Lacédémone qui esquissa une tentative de défense. L'antique Sparte fut réduite, en châtiment de ce vain soubresaut, à la possession de la seule vallée de l'Eurotas. En 337 le Macédonien convoqua à Corinthe le Congrès des Etats grecs subjugués. Les cités assemblées proclamèrent le rétablissement de la paix commune et l'avènement d'une énième Ligue panhellénique (la dernière de fait) sous l'hégémonie macédonienne.

Philippe devint l'hègémôn incontesté de l'ensemble et serment de fidélité lui fut prêté. Les différentes cités jurèrent de ne point changer de constitution sans son accord. Certains articles du traité proscrivaient le partage des terres et la libération d'esclaves. Membres d'une alliance permanente, à la fois offensive et défensive, tous les Grecs étaient tenus de fournir au roi de Macédoine, élu généralissime des Hellènes pour le temps de guerre, des troupes, des équipages et des vaisseaux. Les dernières parcelles de la puissance lacédémonienne furent éradiquées et le Péloponnèse morcelé avec empressement ; Argos reçut la Cynurie, Mégalopolis les importants districts de son voisinage ; la Messénie fut considérablement agrandie. Le Conseil de la Ligue, le synédrion, siégeait à Corinthe et assurait le Macédonien d'une majorité toujours complaisante. Philippe pouvait trancher souverainement tous les litiges, sa volonté seule avait force de loi. La Grèce était enfin unifiée ; sous le sceptre d'un Roi.

Conclusion

Maître des destinées de la Grèce, Philippe envisageait une grande expédition contre les Perses pour libérer les cités grecques d'Asie Mineure de la domination du Grand Roi. Un second triomphe, d'une pareille envergure, serait assurément le couronnement légitime de sa politique étrangère. Mais le puissant monarque fut assassiné en 336, pour des raisons demeurées obscures. Alexandre lui succéda : le grand dessein de Philippe ne devait point périr avec lui.

Bibliographie

Sources

Xénophon, les Helléniques et l'Anabase
Diodore, Bibliothèque historique
Plutarque, les Vies parallèles

Ouvrages généraux

- P. Lévêque, l'Aventure grecque, Paris, A. Colin, nouvelle édition, 1990.
- G. Glotz, Histoire grecque, tomes III et IV, Paris, PUF, 1945.
- G. Glotz, La Cité grecque, Paris, A. Michel, 1988.
- R. Cohen, La Grèce et l'Hellénisation du monde antique, Paris, PUF, 1939.
- E. Will, Le Monde grec et l'Orient, tome II (avec la collaboration de Cl. Mossé et P. Goukowsky, Le IVe siècle et l'époque hellénistique), Paris, 1990.

Athènes

- Cl. Mossé, La Fin de la démocratie athénienne, Paris, PUF, 1962.
- M.H. Hansen, La Démocratie athénienne à l'époque de Démosthène, Paris, Belles Lettres, 1993.

Sparte et Thèbes

- P. Roussel, Sparte, Paris, de Brocard, deuxième édition, 1960.
- P. Cloché, Thèbes de Béotie, des origines à la conquête romaine, Paris, 1952.

Ligues de cités et institutions fédérales

- Cl. Mossé, Les institutions grecques à l'époque classique, Paris, A. Colin, Cursus, nouvelle édition, 1999.