La démocratie athénienne aux siècles classiques

Les Grecs furent les premiers à s'intéresser aux divers aspects des régimes politiques et à donner naissance à ce que l'on appelle communément la démocratie. Au VIe siècle av. J.C. la démocratie athénienne n'était pas encore solidement implantée dans les mœurs et dans les usages ; il faudra attendre Périclès pour que le régime s'affermisse définitivement et devienne un véritable modèle.

L'historien se trouve toujours confronté au problème des sources lorsqu'il étudie une période aussi reculée. La principale référence en matière de démocratie athénienne est sans aucun doute Aristote qui nous a légué sa Constitution d'Athènes. Cet ouvrage découvert tardivement (à la fin du XIXe siècle seulement) suscita d'importantes polémiques quant à son authenticité et à son attribution. Il n'en demeure pas moins que l'esprit du texte est parfaitement conforme à la pensée d'Aristote. La Constitution d'Athènes est une œuvre datant de 330-320 av. J.C., antérieure à la Politique. Elle se décompose en deux parties ; la première détaille l'Histoire d'Athènes et de son système politique jusqu'en 403, la seconde dresse un tableau des institutions athéniennes au IVe siècle. Il existe bien évidemment d'autres sources qui présentent le défaut d'être plus parcellaires. Ainsi les historiens Hérodote et Thucydide, les pamphlétaires, les orateurs du IVe et les témoignages épigraphiques nous offrent des éclairages intéressants concernant les différents rouages du système athénien au cours des siècles classiques. L'étude de l'évolution de la démocratie athénienne aux VIe et Ve siècles av. J.C. devrait nous permettre de mieux comprendre notre propre système politique progressivement érigé en modèle, ses enjeux et ses limites.

I. La naissance et la consolidation de la démocratie athénienne

A. La législation de Solon et Clisthène

1. La législation de Solon (594-93)

Considéré comme l'initiateur de la Démocratie à Athènes par Aristote, Solon était compté au nombre des sept Sages réputés pour leur savoir et leur philosophie, au même titre que Thalès de Milet. Aristocrate issu de la famille des Eupatrides, poète et auteur de plusieurs Elégies et Odes, Solon a largement contribué à l'avènement de la Démocratie en Grèce.

Au début du VIe siècle, Athènes subissait une situation de crise, la Stasis, marquée par de fortes tensions sociales. Quelques décennies auparavant, en 621, Cylon tenta d'établir sa tyrannie sur la cité, mais il en fut empêché par Mégaclès, de la noble famille des Alcméonides. Le collège des archontes, les magistrats d'Athènes, fut alors renforcé et porté à neuf membres par l'adjonction de six thesmothètes, les législateurs. Dracon fut mandaté pour mettre les lois par écrit et rédigea un premier code à caractère juridique qui portait atteinte aux droits de l'oligarchie. Mais le véritable problème, celui de la terre, demeurait en suspens. Ce fut alors que Solon entra en scène. Nommé archonte éponyme avec les pleins pouvoirs pour réformer la constitution, il accomplit sa législature en 594-93 et s'intéressa tout particulièrement à la question de la terre. Solon supprima immédiatement l'esclavage pour dette (la seisachtheia, la levée du fardeau). Ainsi fut reconstituée une paysannerie libre. Il dota également la cité d'une nouvelle constitution, fondée sur un système de quatre classes censitaires (dans l'ordre de richesse : les pentacosiomédimnes, les cavaliers, les zeugites et les thètes) qui déterminaient l'accès à la participation politique et militaire (notons qu'à l'époque, un soldat devait pouvoir s'équiper lui-même). Solon aurait institué un tribunal populaire, l'Héliée, et un conseil (mesure contestée par certains historiens) des Quatre Cents, chargé de préparer les travaux de l'ecclesia dont les pouvoirs furent accrus. Enfin, Solon promulgua des lois sur la propriété et les héritages, sur les poids et mesures...

L'œuvre de Solon qui s'étendit à de multiples domaines revêtit une importance fondamentale, mais il importe de remarquer l'absence de réforme agraire de grande ampleur portant sur le partage des terres. Il contribua à établir une hiérarchie reposant sur la fortune et non plus sur la naissance. Certes, un plus grand nombre de citoyens pouvait accéder aux magistratures, mais le système était encore profondément inégalitaire. D'ailleurs les tensions sociales persistèrent, les luttes intestines menèrent à l'avènement d'une tyrannie, celle de Pisistrate et Solon préféra s'exiler.

2. Clisthène, le réformateur

Les réformes de Clisthène, bien que complexes et parfois douteuses, constituèrent une étape majeure dans l'édification et la consolidation de la démocratie à Athènes.

En 510, le fils de Pisistrate, Hippias, fut renversé par l'opposition conjuguée des aristocrates et des démocrates ; mais l'entente ne dura guère entre les vainqueurs. Clisthène, de la famille de Alcméonides, combattit son rival Isagoras, proche des tyrans et soutenu par Sparte. Il s'appuya sur le peuple, le démos, qui le porta au pouvoir après une lutte acharnée. Nous ignorons son exacte fonction au cœur du système athénien, mais Clisthène gouverna la cité entre 508 et 507. Il effectua une réforme radicale de la constitution, regroupant les citoyens en dèmes, trittyes et tribus. Ces nouvelles tribus, au nombre de dix, divisées en trois groupes de dèmes, comprenaient chacune trois trittyes prises dans trois zones de l'Attique (ville, côte et intérieur). Cette réforme ne portait pas seulement sur l'espace civique, servant aussi à la réorganisation générale des rouages politiques. Il porta la Boulè à cinq cents membres, chaque tribu devant élire cinquante responsables de l'assemblée. La réforme de Clisthène, conservant les modèles anciens tout en y ajoutant les nouveaux, introduisait un nouveau corps civique unifié et favorisait un brassage régional des citoyens, sapant ainsi le pouvoir de quelques grandes familles et créant une identité citoyenne commune.

Clisthène divisa l'année en dix périodes, les prytanies, durant lesquelles les bouleutes d'une tribu exerçaient successivement les charges de la cité et expédiaient les affaires courantes. L'instauration d'un pouvoir démocratique permettait d'empiéter sur celui de l'ancien conseil aristocratique, l'Aréopage, composé d'anciens archontes choisis au sein des deux premières classes de la société. Enfin, le corps des citoyens fut élargi par l'admission de certains métèques.

Si les pouvoirs de l'Ecclesia, l'assemblée du peuple, demeuraient limités, et si le cens ou l'appartenance aux classes décidaient encore de l'exercice des charges de la cité, les réformes de Clisthène, aboutissement de l'esprit rationnel du temps et d'une longue évolution, établissaient des institutions démocratiques solides, dont l'influence se prolongea au cours des siècles suivants.

B. Les luttes et les réformes du Ve siècle

Tout au long du premier versant du Ve siècle, la démocratie s'est affermie et enracinée à Athènes en dépit des luttes de clans, des guerres médiques et de l'opposition constante des aristocrates, animés par un profond désir de revanche. Dès lors la puissance d'Athènes ne cessa de prendre de l'essor et la cité se consacra à étendre son hégémonie en Grèce.

1. Le rôle des Guerres Médiques (490-479)

L'empire perse était réputé invincible, pourtant Athènes fut la seule cité, avec Erétrie, à porter secours aux Ioniens révoltés contre le Grand Roi. Elle envoya une modeste expédition en Asie qui parvint à brûler Sardes, ce qui exaspéra Darius et l'incita à déclencher la première guerre médique. Il s'agissait désormais de défendre l'indépendance de la cité, menacée par la redoutable armée perse. Athènes supporta seule le poids du conflit et mobilisa ses forces. Ses hoplites, sous le commandement de Miltiade, remportèrent une grande victoire terrestre à Marathon en 490. Dix années plus tard, les navires athéniens et ceux de ses Alliés anéantirent la flotte perse lors du grand combat naval de Salamine. Ce triomphe était redevable à l'action de Thémistocle qui avait ordonné l'édification du port du Pirée et doté Athènes d'une importante force navale. La constitution de la ligue de Délos, rassemblant les petites cités des îles et des côtes d'Asie Mineure sous la protection et la domination d'Athènes fut la conséquence directe de la seconde guerre médique. Athènes avait fait appel aux citoyens capables de s'armer par leurs propres moyens au sein des classes aisées. Sur mer, les obligations étaient différentes et concernaient essentiellement les citoyens les plus pauvres, les thètes. Les riches durent contribuer financièrement à la guerre par la création de charges nouvelles, les liturgies qui comprenaient par exemple la triérarchie, impôt sur la construction et l'armement des trières. Chaque citoyen était donc impliqué d'une manière ou d'une autre dans cet élan guerrier. Ces affrontements entraînèrent un nouvel afflux de population dans les villes, plus particulièrement dans le port du Pirée. Les conséquences politiques des guerres médiques furent considérables. La victoire de Salamine consacrait les efforts des plus humbles, et il devint inévitable que le démos exigeât une part plus grande dans la vie politique. La nécessité de réunir plus régulièrement l'assemblée du peuple, l'Ecclesia, constitua un véritable précédent. Les stratèges acquirent également un rôle accru dans la conduite de la guerre et des affaires, aux dépens des archontes. Ces magistrats militaires, renforcèrent leur pouvoir en dirigeant la politique étrangère de la cité. Ils étaient élus chaque année par le peuple athénien. Les plus illustres d'entre eux se nommaient Thémistocle, Aristide, Cimon, Périclès... Toutefois, ces chefs pouvaient subir les décisions d'ostracisme qui s'appliquaient à chaque citoyen athénien. L'ostracisme fut la première loi d'importance après les réformes de Clisthène et sa paternité est toujours contestée. Cette peine de bannissement de dix ans, accompagnée d'atimie (privation des droits politiques sans perte des biens), punissait ceux qui menaçaient les libertés publiques et souhaitaient le rétablissement de la tyrannie. Quelles étaient les dispositions de cette loi pour autant que l'on puisse les connaître dans leur forme primitive ? Il semblerait que lors de l'assemblée de la sixième prytanie, un vote à mains levées avait lieu pour savoir si le peuple souhaitait cette année-là une ostrakophoria. Si le principe était adopté, un second vote, secret celui-là, désignait celui qui serait condamné. Un quorum de six mille présents était nécessaire pour que la mesure apparût comme une résolution populaire et non comme un vote partisan. L'ostracisme permettait parfois à certains dirigeants peu scrupuleux de se débarrasser d'adversaires encombrants. Ainsi Thémistocle s'en servit contre Xantippos et Aristide, mais fut lui-même banni à l'instigation de Cimon (partisan d'un partage de l'hégémonie entre Athènes et Sparte). Ces événements révélaient une évolution politique importante ; le peuple athénien s'imposait progressivement comme le seul maître de la cité.

2. Les réformes d'Ephialte

Au lendemain des guerres médiques, la puissance d'Athènes connaît un essor prodigieux. Nul ne semble pouvoir résister à son hégémonie, à l'exception de Sparte. La grande cité était l'Hegemon d'une confédération attico-délienne qui avait son siège dans le sanctuaire de Délos. Certains de ses membres préféraient verser une contribution plutôt que de fournir des navires, ce qui ne faisait que renforcer la puissance d'Athènes qui s'étendait sur les mers. La ligue de Délos était l'instrument de l'impérialisme athénien qui s'imposait parfois par la force, si nécessaire. Ainsi Cimon retint deux alliées de la cité qui entendaient recouvrir leur indépendance, Naxos (470) et Thasos (465). Dans ce contexte de rayonnement extérieur, intervinrent les réformes d'Ephialte. Cet aristocrate, homme d'une grande probité, était soutenu par le parti démocratique qui comptait parmi ses adeptes, le jeune Périclès. Vers 462-61, Ephialte fit voter une loi devant emporter le dernier bastion de l'aristocratie athénienne, l'Areopage. Ce conseil comprenait 31 membres inamovibles, choisis parmi les anciens archontes, chargés de réprimer l'impiété, de punir les vols et les crimes ; ils disposaient également d'un droit de veto sur les décisions des assemblées populaires. Ces réformes, rendues indispensables par la métamorphose de l'ancienne Athènes rurale en une puissante cité maritime, guerrière et commerçante, privèrent l'Areopage de certains de ses pouvoirs judiciaires qui furent transmis aux autres assemblées, notamment à la Boulé et à l'Héliée. Ephialte profita de la faiblesse des aristocrates et de l'absence de Cimon qui se trouvait alors dans le Péloponnèse afin de venir en aide à Sparte qui refusa d'ailleurs le secours d'Athènes pour préserver son indépendance. A son retour, Cimon fut frappé d'un second ostracisme. Vers 461, les conservateurs se vengèrent et firent assassiner Ephialte dans des circonstances obscures. Au cours des années 458-56, de nouvelles réformes allèrent dans le sens d'une démocratisation encore plus prononcée. Les citoyens de la troisième classe censitaire, les zeugites, furent en effet admis à l'archontat. Ces lois préparaient le « règne » de Périclès, associé l'apogée d'Athènes.

3. Les réformes de Périclès

Né vers 495, issu d'une famille aristocratique, Périclès était le petit-neveu de Clisthène. D'une intelligence et d'une éloquence remarquable, il dirigea en maître la cité tout en accentuant le caractère démocratique du système politique athénien. Voici le portrait que l'historien Thucydide nous a légué du grand homme d'Etat : « Périclès avait de l'autorité grâce au respect qu'il inspirait et à ses qualités d'esprit ; il montrait pour l'argent un désintéressement total ; aussi tenait-il la foule bien en main, et au lieu de se laisser diriger par elle, il la dirigeait. N'ayant acquis son influence que par des moyens honnêtes, il n'avait pas à flatter son auditoire. Il pouvait au contraire mettre à profit l'estime qu'on lui témoignait pour s'opposer à la colère de la foule. Sous le nom de démocratie c'était, en fait, le premier citoyen qui gouvernait. » Périclès érigea la politeia, la constitution athénienne, en véritable modèle. La démocratie était conçue comme le régime favorisant le peuple par excellence, dont le gouvernement, composé de citoyens athéniens, administrait la cité au nom du peuple et dans son intérêt ; le peuple étant représenté par les plus méritants, les meilleurs citoyens. Périclès devait également défendre la démocratie contre ses opposants qui attendaient l'occasion propice pour instaurer un nouveau régime oligarchique ou tyrannique. Pour lui, la démocratie consistait à atténuer les différences de fortune et à aider les déshérités dans leurs efforts pour vivre décemment. L'équilibre de la société athénienne fut assuré par les quinze années de pouvoir de Périclès, constamment réélu à la charge de stratège de 443 à 429. Ses réformes tendaient à perfectionner les institutions, à donner des règles plus strictes aux réunions de l'assemblée, des attributions plus précises à la Boulé et à rétribuer l'activité politique du citoyen. Périclès décida d'accorder un salaire, le misthos (indemnité), aux membres de l'Héliée, puis de la Boulé, ainsi qu'aux principaux magistrats. Si le montant de ce misthos était relativement faible, les conséquences de cette mesure étaient déterminantes. Elle permettait à tous les citoyens, même les moins fortunés, d'assumer l'administration des affaires publiques. Parallèlement, Périclès promulgua des réformes sur la citoyenneté dont l'accès fut restreint aux seuls athéniens dont le père était citoyen et la mère fille de citoyen. Le corps civique demeurait donc très étroit et la démocratie fut affermie au bénéfice d'un nombre réduit d'Athéniens.

II. Les fondements de la démocratie à Athènes

A. Le démos, socle de la démocratie

1. La demokratia

Le terme est apparu tardivement à Athènes, au cours du second versant du Ve siècle, sous la plume de l'historien Hérodote. Le terme employé antérieurement était l'isonomia qui signifiait le partage égal, la redistribution des charges en fonction du niveau de chaque citoyen, ce qui ne correspondait pas exactement à la conception de la démocratie que les Athéniens élaborèrent progressivement, au gré des circonstances. Le sens du mot démos varie ; au VIe siècle il s'appliquait au petit peuple, aux pauvres, aux pénètes ou encore à la foule, favorisant ainsi une distinction profonde avec les riches et les puissants. Le sens n'a cessé d'évoluer, s'élargissant lentement à l'ensemble de ceux qui participaient à la vie publique, aux citoyens. La kratia s'opposait à la racine archia, constitutive de l'idée de monarchie ou d'oligarchie, systèmes politiques que les Athéniens avaient en horreur. L'archia provenant du terme de Arkhe, désignait l'empire, le pouvoir de commandement exercé sur d'autres, tandis que le sens de kratia impliquait la notion de puissance, de souveraineté en soi et non imposée. Aujourd'hui nous assimilons la demokratia au pouvoir du peuple, ce qui s'accorde fort bien en définitive avec la réalité historique, à condition que nous prenions en considération les restrictions apportées par la citoyenneté.

2. La citoyenneté

La cité grecque se définissait comme une communauté de citoyens. Il existait un lien très étroit entre le citoyen et la constitution qui s'exprimait dans la langue grecque elle-même : politeia peut signifier citoyenneté ou régime politique. La citoyenneté était un privilège, un honneur, un timè. Les Athéniens réduisirent souvent le nombre des citoyens (les réformes de Périclès le prouvent), ce qui semble justifier la présentation de la cité par Aristote comme une communauté essentiellement restreinte. Chaque citoyen appartenait à l'une des dix tribus sur lesquelles reposait le système politique athénien depuis les réformes de Clisthène. Au moment de l'apogée d'Athènes, les institutions démocratiques fonctionnaient harmonieusement, mais ne concernaient directement qu'une part infime de l'ensemble de la population de la cité. Ni les étrangers, ni les métèques, ni a fortiori les esclaves n'accédaient au statut de citoyen athénien. Or les estimations des historiens et des chercheurs portent le nombre de citoyens au Ve siècle à environ trente cinq mille personnes sur une population totale de près de quatre cents mille habitants. Si nous ajoutons au nombre des citoyens athéniens les femmes et les enfants, nous parviendrions à cent trente mille âmes, ce qui équivaut approximativement à la population métèque. Force est donc de constater que les esclaves l'emportaient par le nombre que l'on évalue à cent cinquante mille. L'affranchi n'avait pas davantage accès à la vie politique que l'esclave. En revanche les assemblées et les dirigeants d'Athènes décernaient parfois la citoyenneté aux métèques afin de récompenser des services exceptionnels. Le statut de citoyen impliquait certains droits et devoirs qui caractérisent le modèle démocratique athénien.

3. Les droits et devoirs du citoyen

Ces notions étaient indissociables de l'état de citoyenneté et fondaient l'originalité du système athénien. Les droits concernaient en premier lieu la vie politique. Ces droits civiques signifiaient que chaque citoyen avait la possibilité de participer régulièrement aux réunions de l'assemblée qui décidait des affaires de la cité, de siéger au tribunal populaire, et aussi, au moins une fois dans sa vie, d'exercer une magistrature. Mais il importe de prendre également en compte les droits économiques (avec notamment le privilège de posséder la terre et d'exploiter les sous-sols), les droits juridiques (le meurtre d'un citoyen était en effet bien plus grave que celui d'un esclave et le citoyen ne pouvait subir de châtiments corporels) et les droits religieux (le citoyen assistait aux cultes, aux cérémonies et aux fêtes de la cité). La hiérarchie ne reposait pas sur la naissance mais sur le mérite personnel et l'importance du cens alla décroissant tout au long du Ve siècle. Les devoirs imposaient une stricte obéissance aux lois de la cité. Ceux qui se risquaient à les enfreindre encouraient de sévères condamnations : l'ostracisme, l'atimie et parfois même la mort. Chaque citoyen athénien devait se conformer à des obligations militaires, sur terre ou sur mer en fonction de son rang social. Au Ve siècle, il existait à Athènes un service militaire de deux années, l'éphébie. Les obligations financières touchaient essentiellement les citoyens les plus aisés, soumis aux liturgies ( tiérarchie, chorégie et l'impôt en temps de guerre, l'eisphora). La participation à la vie politique et religieuse n'était pas une nécessité absolue, mais ceux qui ne s'y livraient pas étaient considérés comme de mauvais citoyens.

4. La démocratie directe

La démocratie directe était envisageable à Athènes car elle s'organisait dans un cadre restreint. Nous l'évoquions à l'instant, chaque citoyen athénien était susceptible de siéger à l'assemblée, l'Ecclesia, au tribunal populaire, l'Héliée, de prendre la parole en public ( isegoria), de proposer un amendement et de juger. Les stratèges étaient élus et les autres magistrats désignés par tirage au sort. Ce système était d'ailleurs considéré comme le plus démocratique de tous car il n'accordait aucune place aux intrigues, aux pressions et aux manœuvres politiques. Toutefois, certaines charges, comme la stratégie, n'étaient pas rémunérées et nécessitaient des compétences particulières et ne pouvaient donc être briguées par les citoyens les plus modestes. En conséquence, tous les hommes politiques de renom appartenaient encore aux grandes familles athéniennes. Néanmoins, ceci n'atténue que faiblement le caractère démocratique du système athénien. Au sujet de l'implication directe des citoyens dans la vie politique, laissons la parole à Aristote : « Maintenant la liberté consiste dans le fait d'être tour à tour sujet et gouvernant, car la notion populaire de justice, c'est l'égalité des droits pour tous numériquement parlant et non selon la valeur [rang social et censitaire], et si telle est la notion de justice, la masse est nécessairement souveraine : c'est la décision de la majorité qui compte en dernier ressort et qui est le droit... » Le citoyen jouait un rôle essentiel dans le fonctionnement des institutions de la cité, il était successivement maître et sujet. Participant à la chose publique, le citoyen faisait les lois. Quand donc il obéissait à la loi, il respectait ses propres décrets, il s'obéissait à lui-même. Ce gouvernement du peuple par le peuple était l'idéal démocratique athénien.

B. En marge, les non-citoyens

1. Les femmes et les enfants

Les femmes ne pouvaient prétendre au titre de citoyen, puisqu'elles ne participaient pas à la vie politique. Les Grecs leur attribuaient donc le nom de citadines, astè. Dans la pratique, de façon parfaitement non officielle, les Athéniens les appelaient citoyennes, en raison du rôle majeur qu'elles détenaient au sein de la cité. En effet, les femmes transmettaient la citoyenneté et veillaient sur l'éducation des enfants. Depuis les réformes de Périclès, l'héritage de la citoyenneté concernait uniquement les enfants nés de père citoyen et de mère fille de citoyen. En 451, une loi fut votée à l'instigation du grand stratège qui excluait de la citoyenneté les enfants d'un citoyen et d'une nonathénienne. L'un des droits civils du citoyen, l'épigamie, lui imposait d'ailleurs de contracter un mariage légitime avec une femme issue de la communauté civique (fille de citoyen), sous peine de demeurer en marge de la société. Pourtant les citoyens étaient exclusivement des hommes parvenus à l'âge de la majorité politique (dix-huit ans à Athènes). Mais le jeune athénien n'exerçait pleinement ses droits qu'à vingt ans à cause du service militaire qu'il se devait d'accomplir auparavant. Ainsi, les plus jeunes n'étaient que de futurs citoyens. Lorsque l'enfant atteignait sa majorité, il était présenté officiellement à la communauté dans le cadre de son dème. Une cérémonie qui faisait intervenir le père et les autres citoyens attestait sur l'honneur que le jeune homme était bien fils légitime de citoyen. Le nouveau citoyen était ensuite inscrit dans son dème et portait son titre de citoyen, le démotique. Cet adjectif tiré du nom du dème garantissait l'appartenance à la communauté des citoyens, avec les droits et les obligations que cela supposait.

2. Les étrangers

A l'époque archaïque, il n'existait pas de terme précis pour définir l'étranger et les Grecs employaient le mot de xénos (autre). N'oublions pas que le monde grec était très cloisonné ce qui impliquait que tout citoyen était considéré comme étranger dès qu'il franchissait les frontières de sa cité, devenant alors un simple voyageur, sauf s'il était pourvu d'une mission officielle (héraut, ambassadeur...) Les Athéniens différenciaient ainsi l'étranger grec (ou politique) de l'étranger non-grec, le barbare. La notion s'appliquait d'abord à toute personne dont la langue était incompréhensible aux Grecs. La perception de cette différence pouvait aisément se traduire par un jugement de valeur, car d'une manière générale, les Grecs éprouvaient un certain sentiment de supériorité. Un autre facteur d'opposition est à prendre en compte : la politique. Parmi les barbares, le principal interlocuteur d'Athènes était l'empire perse. Or les Athéniens vivaient sous un régime démocratique et la monarchie perse leur apparaissait comme un archaïsme. Dans les mémoires, les Athéniens assimilaient les guerres médiques à la lutte entre hommes libres et esclaves. Toutefois le vaste empire perse exerçait également une profonde fascination sur les Athéniens. Les civilisations barbares, caractérisées par leur démesure, semblaient aux antipodes de l'idéal grec de modération. D'une manière certaine, les Athéniens se méfiaient des étrangers et de leur influence. Le port du Pirée fut doté d'une administration particulière et de sa propre police, afin de limiter les contacts avec les marchands et les populations barbares. Après 480, se développa l'institution de la proxénie. Le proxène était un hôte public, un citoyen chargé par une cité qui n'était pas la sienne d'accueillir et défendre les intérêts de ses ressortissants (de passage). Il s'agissait moins d'une fonction officielle que d'un honneur conféré par un décret de proxénie et qui donnait droit à quelques avantages, parfois même des pots-de-vin. Ainsi l'orateur Démosthène fut le proxène des Thébains à Athènes. La cité comprenait enfin des étrangers résidants, pour la plupart des Grecs originaires des cités voisines, mais aussi des barbares, que les Athéniens désignaient sous le nom de métèques (ceux qui ont changé d'habitation). Exclus du corps des citoyens, ils constituaient néanmoins une source de revenus appréciable. Le métèque était un homme libre qui devait impérativement payer une taxe de résidence, le metoïkon sous peine d'être mis en accusation pour usurpation de citoyenneté. En outre, il devait s'affranchir des mêmes impôts que les citoyens (y compris l'eisphora et les liturgies), sans jouir des mêmes droits. Bien des métèques étaient des commerçants ou des artisans et leur rôle dans la vie économique de la cité s'avérait indispensable à sa prospérité.

3. Les esclaves

Les esclaves représentaient la frange non libre de la population de la cité, même s'ils contribuaient dans une large mesure à son développement. L'esclave était un bien mobilier, un instrument animé (doué d'une âme) qui s'acquittait des tâches matérielles. Aristote s'évertua à justifier cet état en établissant une différence entre les corps et les âmes. La condition des esclaves était plus robuste, vouée au travail et leur âme était vile, faite pour obéir. Cependant, l'esclave pouvait devenir un homme libre et inversement. Aux esclaves nés de cette condition s'opposaient en effet les hommes réduits en esclavage à la suite d'une guerre, d'une capture (par voie de brigandage ou de piraterie) ou d'une décision de justice (en tant que châtiment pour usurpation de citoyenneté ou pour dette avant les réformes de Solon). Il existait deux grandes catégories d'esclaves en Grèce, l'une liée à la terre, aux travaux agricoles, l'autre plus polyvalente. L'esclave était en effet une marchandise qui, à ce titre, s'achetait et se vendait sur des marchés. Après 480, la plupart des esclaves provenaient d'Asie Mineure, leur déracinement apparaissant comme un gage de docilité. Les esclaves étaient au service des citoyens et devaient leur fournir ce dont ils avaient besoin pour vivre afin qu'ils puissent s'adonner librement aux activités politiques. Souvent dépourvus de qualifications, ils servaient leur maître en qualité de domestiques et certains, disposant d'instruction, veillaient sur l'éducation des enfants. Seuls les citoyens les plus pauvres n'en possédaient pas et les riches athéniens en employaient parfois des centaines dans les champs ou les ateliers. Il n'était pas rare non plus que l'Etat se les approprie pour les grands chantiers de construction (ainsi les esclaves collaborèrent aux travaux de l'Acropole) ou pour l'exploitation des mines et des carrières. Les esclaves publics, les deosioï, appartenaient à la cité et étaient employés dans l'administration et dans la police. L'esclave côtoyait le citoyen ; les deux étaient complémentaires.

4. Les affranchis

La pratique de l'affranchissement était fort ancienne mais elle devint plus fréquente au IVe siècle. La décision d'affranchir revenait au maître, un citoyen ou un étranger résidant à Athènes. L'affranchi devait bien souvent se racheter en offrant au maître une somme déterminée qui provenait de ses économies ou d'un prêt de son maître. Par l'affranchissement, l'ancien esclave accédait à la condition d'homme libre. Toutefois, cette liberté n'était que théorique. Certes, l'affranchi pouvait se déplacer librement et disposer de ses biens, mais il demeurait sous la tutelle de son ancien maître ( Protatès). En effet, l'affranchi était souvent dans l'obligation de rester auprès de son maître (ou de son héritier), à moins de payer une nouvelle somme pour obtenir définitivement sa liberté. Cette pratique s'appelait la paramonè. Certaines lois définissaient le statut de l'affranchi. Ces lois stipulaient qu'il devait se présenter plusieurs fois chez son ancien maître ; il n'avait pas le droit d'être plus riche que lui, ne pouvait se marier sans son accord... Bien entendu, les affranchis étaient exclus de la citoyenneté et de toute activité économique en raison de leur précédente condition. L'affranchi bénéficiait du droit de propriété mobilière (ni immobilière ni foncière) et du droit de mariage légitime, officiellement reconnu. En 451, les lois de Périclès interdirent les unions entre affranchis et citoyens sous peine de réduction en esclavage. Les affranchis avaient les mêmes obligations financières et militaires que les citoyens et acquittaient en plus une taxe spéciale. Le statut d'affranchi était donc intermédiaire, parfois pénible à supporter, mais notons que jamais au cours de son histoire Athènes n'eut à affronter une révolte d'esclaves ou d'affranchis.

III. Les institutions et leur fonctionnement

A. Les organes fondamentaux de la démocratie directe

1. L'Ecclesia, l'Assemblée du peuple

Le jeune athénien devenait citoyen à l'âge de 18 ans, mais le service militaire allongeait le délai qui lui interdisait l'exercice des fonctions politiques. Chaque citoyen pouvait participer aux séances de l'Ecclesia. Les réunions devinrent régulières vers 460 et se déroulaient une fois par prytannie, sur l'Agora à l'origine, puis sur la colline de la Pnyx, face à l'Acropole. A la fin du IVe siècle celles-ci se tinrent au théâtre, mais la Pnyx s'imposera de nouveau sous la domination romaine. Ces lieux offraient certaines commodités ; des tribunes pour les orateurs et des autels pour les rites religieux, pour les sacrifices. Du temps d'Aristote une réunion importante répondait à trois sessions ordinaires. L'assemblée du peuple était convoquée par la Boulé qui préparait l'ordre du jour, présenté officiellement au peuple avec quatre jours d'avance. Les séances commençaient très tôt et se prolongeaient parfois fort tardivement. Le président de l'assemblée était désigné au sort chaque jour. Le nombre de participants était généralement plutôt limité (entre deux et trois mille citoyens du démos urbain), d'où la fixation d'un quorum de six mille citoyens pour les décisions capitales. Au cours des décennies l'espace s'est progressivement agrandi pour accueillir près de huit mille citoyens. Toutefois, les études les plus récentes tendraient à remettre en cause l'absentéisme prétendu, ainsi que le déséquilibre entre démos urbain et rural. Il n'est pas impossible que l'institution du misthos ait contribué à lutter contre l'absentéisme et en faveur de la ponctualité. Les réunions étaient précédées de cérémonies religieuses ; sacrifice de porcs sur l'autel, tracé d'un cercle autour de l'assemblée et les séances étaient levées en cas de mauvais présages, comme les orages, les éclipses... Puis la séance débutait avec la lecture du rapport de la Boulé qui portait le nom de probouleuma (propositions à voter par l'Ecclesia). Les Athéniens procédaient au vote à mains levées qui pouvait impliquer l'adoption pure et simple du projet ou alors le passage à la discussion, qui nécessitait également un vote préalable. Le héraut demandait qui souhaitait prendre la parole, conformément à l'usage, à l'isegoria. Mais les jeunes cédaient communément la place aux plus âgés. L'assemblée décernait une couronne de myrte aux orateurs. Le rhétor, formé à l'école des rhéteurs, s'exprimait alors et tâchait de convaincre son auditoire. Périclès fut un orateur particulièrement brillant et nombre de commentateurs évoquaient parfois ses années de stratège sous le nom de « monarchie de la persuasion ». Le débat ressemblait à une succession de discours et l'Ecclesia était souvent très bruyante. Chaque citoyen était à même de proposer un amendement ou un projet de loi, mais les propositions illégales étaient susceptibles de conduire leur auteur devant le tribunal populaire. Les membres de l'assemblée revenaient en certaines circonstances sur des votes précipités, ce qui soulignait l'aspect profondément démocratique de cette institution. Lorsque la loi était votée, l'Ecclesia veillait à le faire inscrire sur la pierre. L'étendue des pouvoirs de l'assemblée était très large, avec néanmoins quelques limites apportées au IVe siècle. Nous pouvons distinguer plusieurs catégories de pouvoirs. L'Ecclesia exerçait en premier lieu un pouvoir législatif en votant les lois et décrets (les lois touchaient aux affaires générales sans limitation de durée, tandis que les décrets s'appliquaient aux questions particulières). Les décrets devaient s'avérer conformes aux lois dont les plus anciennes prévalaient sur les plus récentes. A la fin du IVe siècle, l'Ecclesia ne vota plus que les décrets. Les nomothètes, choisis au sort parmi les Héliastes en tant que spécialistes du droit eurent pour attribution d'élaborer les lois. En dépit de cet affaiblissement du pouvoir de l'assemblée du peuple, notons que les décrets étaient bien plus nombreux que les lois (en 75 ans, trente mille décrets furent promulgués contre sept lois portées à notre connaissance). Les décrets se rapportaient à bien des domaines : citoyenneté, distinctions honorifiques, politique étrangère et militaire, décrets religieux, décrets concernant les finances et les travaux publics... En décidant de la guerre, de la paix, des alliances, des nominations, des mobilisations et par la désignation des stratèges, l'Ecclesia menait la politique extérieure de la cité. Ses pouvoirs judiciaires s'étendaient aux affaires qui concernaient la vie politique et l'intérêt de l'Etat. Il ne lui appartenait pas de juger des affaires à caractère privé. Les membres de l'assemblée votaient les différentes peines, de l'ostracisme à la condamnation à mort, notamment en cas d'eisangelie (accusation de haute trahison). Enfin, l'Ecclesia disposait de vastes pouvoirs électoraux en procédant à la nomination d'un certain nombre de magistrats, parmi lesquels les stratèges, placés sous sa surveillance et son contrôle.

2. L'Héliée

Le tribunal populaire était l'un des organes majeurs de la démocratie directe à Athènes. Selon Périclès, la démocratie impliquait le droit d'être juré et de participer aux travaux de l'Ecclesia, dans cet ordre précis. L'Héliée était composé de six mille citoyens, les héliastes, désignés au sort et recrutés parmi toutes les classes de citoyens athéniens âgés de plus de trente ans et qui se portaient volontaires pour y être inscrits. Les héliastes furent les premiers à recevoir une rétribution pour siéger et accomplir leur tâche de juges et se répartissaient en sections (ou cours) de cinq à six cent membres, les dikasterion, le matin même du procès afin de traiter les affaires de la cité avec davantage d'efficacité. Les héliastes prêtaient le serment suivant : « Je voterai conformément aux lois et aux décrets du peuple athénien et de la Boulé des Cinq Cents, et je ne donnerai ma voix ni à un tyran ni à l'oligarchie. Si quelqu'un renverse la démocratie athénienne, ou fait une proposition ou soumet un décret dans ce sens, je ne le suivrai pas. Je ne voterai pas non plus l'abolition des dettes privées, ni le partage des terres et des maisons des Athéniens. Je ne rappellerai ni les exilés, ni les condamnés à mort. Je ne chasserai pas ceux qui habitent ce pays conformément aux lois et aux décrets du peuple athénien et de la Boulé, je ne le ferai pas moi-même et je ne permettrai pas qu'un autre le fasse. Je ne donnerai pas le droit d'exercer la magistrature pour laquelle il aura été désigné à un citoyen qui n'aura pas rendu ses comptes d'une autre magistrature, qu'il s'agisse des neuf archontes, du hiéromnémon [un magistrat religieux chargé des cultes] ou d'un de ceux qui ont été désignés le même jour que les neuf archontes, d'un héraut, d'un ambassadeur ou d'un des synèdres... Je n'accepterai pas de présents en tant qu'héliaste, ni moi-même ni par l'intermédiaire d'un autre ou d'une autre, par aucun artifice ou machination quelconque. Je n'ai pas moins de trente ans et j'écouterai avec une égale attention l'accusateur et l'accusé, et je me déciderai uniquement sur l'affaire elle-même. » [ce texte e st cité par Démosthène dans son œuvre, Contre Timocratès] Chaque citoyen athénien pouvait requérir de la justice populaire, mais devait défendre sa propre cause avec l'assistance éventuelle d'un synégore. Le logographe était un rhéteur qui rédigeait, en cas de nécessité, les discours, plaidoiries et réquisitoires d'autrui. L'Héliée ne possédait pas de ministère public. Les poursuites étaient engagées par les particuliers qui risquaient de fortes amendes et la dégradation publique s'ils n'obtenaient pas au moins un cinquième des suffrages. Les procès confrontaient les plaignants et le jugement était rendu sans délibération après un vote secret. Les héliastes employaient des rondelles de cuir et des cailloux noirs ou blancs pour se prononcer. Le verdict était sans appel et en cas de condamnation, l'accusateur recevait parfois une partie des biens de l'accusé. Le système judiciaire athénien engendrait certaines dérives et des accusateurs spécialisés, les sycophantes, profitaient des dispositions sur la confiscation des biens pour s'enrichir. Ces pratiques n'étaient pas inconnues du public qui éprouvait un profond mépris pour ces citoyens indignes. L'Héliée partageait certaines de ses attributions avec l'Ecclesia et avec l'Areopage qui jugeait ordinairement des crimes de sang. L'Héliée traitait pour l'essentiel des affaires à caractère politique, administratif, ainsi que les causes des particuliers. Au cours des siècles classiques, bien des procès furent intentés à des hommes politiques, des orateurs, des philosophes... Les peines variaient selon la nature du délit. L'ostracisme fut fréquemment appliqué au cours du Ve siècle, les jurés se prononçaient lors d'un vote écrit, par l'intermédiaire de morceaux d'argile gravés, les fameux « tessons d'ostracisme ». Mais le sy stème répressif tenait compte de l'intention du coupable, respectait le principe de l'individualisation de la peine (d'où l'abandon à la fin du Ve siècle, des peines qui frappaient la famille, comme l'exil des descendants du coupable) et combinait les mesures afflictives avec la réparation du préjudice subi par la victime.

B. Les organes centraux du gouvernement

1. La Boulé

Il s'agissait du centre du pouvoir gouvernemental créé par Solon. Les réformes de Clisthène portèrent le nombre des bouleutes à cinq cents. Les membres de ce conseil étaient désignés au sort chaque année sur des listes établies par les dèmes, à raison de cinquante par tribu. Chaque citoyen athénien était libre de se présenter, sans aucune condition de cens, mais pas plus de deux fois dans sa vie. Par ailleurs la fonction de bouleute était une magistrature, une arché, rétribuée depuis l'institution de la mistophorie par Périclès au Ve siècle (à l'époque d'Aristote, le misthos bouleutikos était de cinq oboles). Un comité de cinquante magistrats, les prytanes, dirigeait les activités de la Boulé durant une prytanie. Ils convoquaient le Conseil, lui indiquaient son ordre du jour et le lieu où se tiendrait la séance. Au IVe siècle, les proèdres remplacèrent les prytanes à la tête du Conseil et de l'Ecclesia. Les bouleutes étaient astreints à prêter serment de demeurer fidèles à la constitution et de ne pas favoriser un renversement de la démocratie. La Boulé, organe relativement conservateur, représentait au sein des institutions athéniennes l'élément modérateur, le rouage essentiel de leur bon fonctionnement. Les réunions de la Boulé, ainsi que celles du tribunal populaire, se déroulaient au sud de l'Agora, dans le Bouleutrion. Les prytanes siégeaient en permanence et le conseil était convoqué tous les jours, à l'exception des jours de fête (environ une centaine dans l'année). Les séances de la Boulé étaient publiques, placées sous la protection des dieux immortels et sous la présidence de l'Epistate qui détenait les sceaux de la cité et les clés des temples où se trouvaient enfermées les archives et le trésor de la cité. La Boulé était un organe de pouvoir complémentaire de l'Ecclesia. En effet, les bouleutes préparaient et étudiaient les projets de lois et de décrets soumis au vote et à l'approbation de l'assemblée du peuple et dont ils surveillaient l'application. Les bouleutes rédigeaient, sur toute décision assujettie au vote populaire, un probouleuma. Les décrets commençaient toujours par la célèbre formule : « il a plus à la Boulé et au Peuple », qui traduisait bien le partage de souveraineté entre les deux corps délibérants. Principal agent d'exécution des arrêts de l'assemblée et centre de toute l'administration de l'Etat, la Boulé pouvait parfois être appelée à prendre des décisions immédiates sans approbation populaire préalable. En matière de politique étrangère, le Conseil recevait les ambassadeurs ; de lui dépendaient les relations avec les Etats, la conclusion des traités d'alliance et de paix. Les Boulé contrôlait également les magistrats, l'organisation militaire, les constructions publiques, l'entretien et la restauration des temples, l'agencement des cérémonies et des fêtes, ainsi que les finances de la cité. Le Conseil surveillait les rentrées d'impôts et déterminait les dépenses en fonction de ces recettes. Les bouleutes vérifiaient les comptes de chaque prytanie et procédaient à l'inventaire des trésors sacrés. En bref, rien n'échappait à son contrôle et comme le disait Aristote, le Conseil partageait avec les autres magistratures la plus grande partie de leurs fonctions. L'Ecclesia exerçait le même pouvoir de contrôle sur les travaux effectués par la Boulé et pouvait à la fin de l'année lui décerner une couronne d'or en signe d'hommage et de gratitude.

2. Les magistratures

a) Caractéristiques générales

Les Archai provenaient de l'ancien pouvoir du roi, morcelé lorsque s'établit le régime aristocratique qui précédait lui-même l'avènement de la démocratie à Athènes. La cité comprenait un corps de deux cents magistrats. Délégués du peuple souverain, ils partageaient avec le peuple l'initiative des lois, qu'ils avaient pour mission de faire exécuter, et pouvoir d'introduire devant les tribunaux ceux qui y contrevenaient. Ces charges étaient collégiales (garantie de sauvegarde pour la démocratie), annuelles et sans possibilité de renouvellement (à l'exception de la stratégie). Les magistratures étaient accessibles à tous les citoyens, hormis certaines qui ne comportaient pas de rétribution et qui nécessitaient parfois un examen d'honorabilité préalable ( dokimasia). La stratégie impliquait des compétences particulières et était limitée aux citoyens de première classe. Les magistrats étaient étroitement surveillés durant l'exercice de leurs fonctions et même ultérieurement. Ils étaient souvent tirés au sort parmi les citoyens candidats et parfois élus. Les magistrats répondaient individuellement de leurs actes.

b) Les principaux magistrats d'Athènes

Les archontes, au nombre de neuf (plus un secrétaire), jouaient un rôle déterminant dans le fonctionnement des institutions, même si celui-ci alla décroissant au cours des décennies. D'abord élus, puis désignés au sort, les archontes bénéficiaient d'un grand prestige au sein de la cité, même si leur importance devait être amenée à décliner et à se restreindre aux seules activités judiciaires et religieuses. Choisi parmi les citoyens des trois premières classes censitaires, l'archonte était autrefois investi des responsabilités militaires ( polémarque), dont il fut rapidement privé au profit des stratèges. L'archonte éponyme donnait son nom à l'année et présidait les grandes fêtes et cérémonies de la cité, comme les dionysies. Les stratèges étaient les magistrats les plus importants à Athènes au Ve siècle. Non connaissons les noms des plus célèbres d'entre eux : Thémistocle, Aristide, Cimon, Périclès... Rééligibles indéfiniment (ce qui permit à Périclès d'exercer son autorité sur la cité pendant plus de quinze ans), les candidats étaient recrutés au sein de la première classe censitaire. Les stratèges commandaient aux armées, s'occupaient de la guerre, négociaient les traités et dirigeaient la politique extérieure. Leur rôle s'étendait également aux affaires intérieures et à la politique générale de la cité. Au IVe siècle leurs attributions furent néanmoins cantonnées aux tâches purement militaires. Les magistrats financiers s'imposèrent au IVe siècle au moment du déclin des stratèges. Très nombreux, ils accomplissaient leurs travaux par groupes de dix. Il existait plusieurs catégories de magistrats financiers. L'un des plus fameux, Euboulos, administra le theorikon, la caisse des spectacles. Les responsabilités de ces magistrats ne cesseront de se développer. Enfin, la cité employait des magistrats religieux pour l'organisation des cérémonies, des cultes et des fêtes, ainsi que des magistrats techniques, les épimélètes, qui régissaient divers aspects de la vie quotidienne.

IV. Les crises de la démocratie et la restauration du IVe siècle

A. Les révolutions oligarchiques de la fin du Ve siècle

1. Les origines des révolutions oligarchiques

Les prétentions d'Athènes à l'hégémonie et son attitude souvent intransigeante dressèrent contre elle les Péloponnésiens, notamment les Lacédémoniens et les Corinthiens. Le conflit devenait donc inévitable et il éclata en 431. La guerre du Péloponnèse opposa principalement Athènes à Sparte, la rivalité succédant à l'union contre les Perses. La guerre fut dévastatrice et suscita de multiples mécontentements, notamment celui des riches propriétaires fonciers, lésés par les impôts (la lisphora ou encore l'équipement des trières) que les dirigeants de la cité leur imposaient. La durée la guerre, qui se prolongea de 431 à 404, encouragea les querelles intestines, affaiblit considérablement la puissance des cités grecques et ébranla démocratie athénienne, à défaut de la renverser définitivement. Périclès qui gouvernait la cité depuis fort longtemps, mourut en 429 et aucun homme charismatique ne put le remplacer pour conseiller le démos et mener la guerre efficacement. La cruelle absence d'un chef incontesté offrait toutes les opportunités à une jeune génération ambitieuse et assoiffée de pouvoir. Leurs adversaires qualifiaient ces citoyens athéniens récemment enrichis de démagogues. Or, le démos était de plus en plus sensibles aux belles paroles de ces hommes comme Cléon qui fut l'une des cibles favorites du théâtre d'Aristophane. Un autre démagogue, Alcibiade, un aristocrate aux mœurs douteuses (accusé d'impiété, il aurait assisté à une cérémonie profanatrice de parodie des mystères d'Eleusis), s'allia à Sparte qu'il conseilla avant de revenir à Athènes. Ces hommes qui songeaient davantage à leurs intérêts propres qu'à ceux de l'Etat, dissolvaient le lien qui maintenait la cohésion du peuple et des institutions de la cité et renforçaient le camp des adversaires de la démocratie. Ainsi les oligarques relevèrent la tête et profitèrent de la situation pour essayer de restaurer l'ancienne constitution et leurs privilèges perdus. En 404, Sparte l'emporta et mit un terme au premier empire athénien. La démocratie fut renversée à deux reprises, en 411 et l'année même de la défaite.

2. La révolution oligarchique de 411

En 421, une paix de statu quo fut conclue par le général athénien Nicias, mais la guerre fut ravivée en 415 lorsque la cité d'Athènes résolut de se lancer, sous l'impulsion d'Alcibiade dans la plus démesurée des aventures, la conquête de l'Occident. En 413, l'expédition de Sicile aboutit au p lus épouvantable des désastres : douze mille citoyens disparurent, creusant ainsi dans la population un vide irréparable, et les Athéniens perdirent la plus grande partie de leur flotte, sur laquelle reposait leur puissance. Cette défaite entraîna de nombreux troubles et d'importantes tensions à Athènes. Les oligarques, menés par Théramène, préparaient la révolution au sein de sociétés secrètes, les hétairies. En l'absence des Athéniens les plus modestes qui combattaient près de Samos, ils parvinrent à faire voter l'abolition de la démocratie et à instaurer un gouvernement composé d'un conseil des Quatre Cents qui conféra son nom au régime, ainsi que d'une assemblée de cinq mille citoyens. Les oligarques supprimèrent le misthos, mais souffraient de leurs propres divisions qui opposaient les éléments modérés (dont Théramène) aux plus extrémistes qui entendaient restreindre le pouvoir au seul Conseil des Quatre Cents. Les modérés purent l'emporter, mais à Samos, les marins et les soldats athéniens, sous le commandement de Thrasybule et de Thrasyllos, se révoltèrent et refusèrent de reconnaître le régime. La démocratie fut d'ailleurs rétablie en 410 dans des circonstances demeurées obscures (nous ne disposons en effet que de sources très parcellaires, voire inexistantes à ce sujet).

3. La révolution de 404

A l'origine de ces événements, les excès de l'assemblée du peuple et la condamnation des stratèges vainqueurs à la bataille des îles Arginuses en 406, en dépit de l'opposition de Socrate. Ces généraux furent exécutés sous prétexte qu'ils n'avaient pas recueilli les morts et les blessés, alors que la tempête ne pouvait que les en empêcher. Mais plus importante encore, la terrible défaite éprouvée par les Athéniens à Aigos Potamos en 405, suivie du siège du Pirée imposé par la flotte spartiate, sous le commandement de Lysandre qui contraignit la glorieuse cité à capituler en 404. Les conditions de paix furent humiliantes, Athènes devait abandonner son empire, dissoudre la ligue m aritime attique, détruire ses « Longs Murs » , livrer sa flotte et accepter une collaboration militaire avec Sparte, ce qui signifiait sa mise sous tutelle. La démocratie fut alors une fois de plus abolie à Athènes au profit d'un régime oligarchique défendu par Lysandre. Théramène et Critias prirent le pouvoir et instituèrent ce que l'on appelle le régime des Trente qui amena la création d'une commission de trente citoyens chargée de réviser les lois. Parallèlement, l'assemblée du peuple fut réduite à trois mille hommes. Critias, plus extrémiste que son partenaire, s'employa à faire régner la terreur et Théramène fut condamné à boire la ciguë. Ce gouvernement prévoyait un abaissement drastique du nombre des citoyens selon des critères censitaires. Il s'en prit violemment aux proxènes et détruisit les décrets de proxénie sur l'Acropole. Les métèques furent arrêtés et leurs biens confisqués. Les anciens désignèrent bie ntôt ce régime sous le nom de « tyrannie des Trent e » et les démocrates s'évertuèrent à l'abattre. Menés par Thrasybule, ils reprirent l'Attique par les armes, avant d'assiéger le port du Pirée. Avec l'aide des métèques et des Spartiates qui étaient davantage favorables à une solution de compromis, Thrasybule parvint à écraser les oligarques et à restaurer la démocratie à Athènes, de manière durable.

B. La restauration et la stabilisation de la démocratie au IVe siècle

1. Athènes au lendemain de la guerre du Péloponnèse

Athènes survécut à sa défaite et la démocratie fut rétablie en 403. Les dissensions nées entre les vainqueurs permirent à Athènes de reconquérir quelque puissance et de reconstruire ses murailles. La cité sut mener un jeu habile. L'entente de Sparte et du Grand Roi soulevait l'indignation des autres cités grecques qui redoutaient la recrudescence de la domination perse sur l'Asie Mineure. Ces cités insulaires formèrent une seconde confédération sous l'autorité d'Athènes, tout en conservant leur autonomie. Certaines victoires navales d'Athènes sur Sparte favorisèrent les adhésions, alors que par deux fois, l'ancien ennemi reconnaissait à Athènes la possession de son empire maritime (374 et 371). Mais cette restauration fut de courte durée. Malgré la prudence d'Athènes, ses alliés s'inquiétaient et se révoltèrent en 357, lorsque Chios refusa de verser sa contribution. Le roi de Perse, Artaxerxès III Ochos, présenta un ultimatum à Athènes qui dut admettre l'indépendance des cités insurgées et abandonner définitivement son empire. A l'intérieur, les premières années qui succédèrent à la défaite de 404 furent relativement difficiles. La démocratie fit la preuve de son ingratitude lorsqu'elle décida d'adopter la proposition d'Archinos qui ne récompensait que faiblement les métèques de leur aide au cours de la crise précédente, avant de rétablir le décret de Périclès sur la citoyenneté, dès 403. Les querelles et les procès se multipliaient, dont le plus célèbre, celui de Socrate, se déroula en 399. Socrate ne niait pas son ancienne amitié pour Alcibiade et Critias et sa philosophie paraissait dangereuse pour le maintien de l'équilibre de la cité. Il fut ainsi accusé de vouloir introduire de nouveaux cultes et de corrompre la jeunesse. Au terme de ce procès, Socrate fut condamné à prendre la ciguë. Mais les tensions s'effacèrent progressivement, évolution favorisée par la modération du régime. La cohésion du peuple athénien s'imposa face aux périls extérieurs, dont le dernier, né des ambitions du roi de Macédoine, Philippe II, devait s'avérer fatal.

2. De nouvelles dispositions pour l'Assemblée et le triomphe des orateurs

Au IVe siècle, les institutions de la cité connurent des modifications notables. Les Athéniens en revinrent aux décrets de Périclès sur la citoyenneté ; conception restrictive du droit de cité. L'Ecclesia perdit certains de ses pouvoirs, notamment celui de faire les lois. L'introduction d'un misthos pour les membres de l'assemblée du peuple en 400, permet de mesurer la chute brutale du sens civique. Les conséquences de la défaite de 404 altérèrent les mœurs des Athéniens qui se désintéressaient de plus en plus de la vie politique et se livraient à la corruption. L'ostracisme disparut et céda la place à l'eisangélie, procédure d'accusation d'un citoyen pour atteinte à la sécurité de l'Etat ou à la Démocratie. Cette procédure pouvait s'appliquer à un stratège vaincu (et parfois même victorieux, comme ce fut le cas au lendemain de la bataille des îles Arginuses) ou à des orateurs coupables d'avoir prodigué de mauvais conseils. Ce siècle fut également celui du triomphe l'éloquence et des orateurs dont l'influence décidait de la politique adoptée par le gouvernement. L'art de discourir, de convaincre et de persuader guidait les pas de l'assemblée du peuple. Parmi les orateurs les plus renommés, citons Eschyne, Isocrate et Démosthène. Les Athéniens confiaient l'éducation des enfants aux sophistes, ces philosophes rhéteurs qui défendaient toutes les causes, à condition d'y mettre le prix. Dans son Contre Ctésiphon, Eschine dresse le tableau de cette vie politique dégradée qui nous révèle l'évolution des comportements à Athènes au Ive : « Ah ! Athéniens, si la Boulé des Cinq Cents et l'Ecclesia étaient régulièrement dirigées par ceux qui les président, si l'on observait encore les lois de Solon sur la discipline des orateurs, le plus âgé des citoyens parlant le premier, comme les lois le prescrivent, pourrait monter à la tribune sans être interrompu par le tumulte et, tirant parti de son expérience, donner au peuple les meilleurs conseils. Ensuite viendraient parler ceux des autres citoyens qui le désirent, chacun à son tour suivant son âge, pour donner son avis sur toute chose. Mais aujourd'hui les règles que chacun autrefois s'entendait à trouver bonnes sont abandonnées, il y a des gens qui n'hésitent pas à déposer des motions illégales, d'autres à les mettre aux voix, tenant leur présidence non de la façon la plus juste, mais par suite d'intrigues, puisque si un bouleute ayant été désigné par le sort pour être proèdre, a proclamé selon les règles le résultat du vote, ces gens qui tiennent la politeia non pour le bien commun de tous, mais pour leur bien propre, menacent de lui intenter une accusation d'eisangélie réduisant les citoyens à la condition d'esclaves et s'arrogeant sur eux des droits de maître (...) Puisque les choses en sont venues là, puisque, vous vous en rendez compte vous-mêmes, la situation dans la cité est devenue telle, il ne reste plus dans la constitution qu'une seule chose de valable, ce sont les actions en illégalité. Si vous les abolissez ou si vous cédez à ceux qui les abolissent, je vous le dis, peu à peu sans vous en rendre compte, vous aurez abandonné la polit eia à un petit nombre d'hommes. » Sous ce discours perce la crainte d'un retour de la tyrannie ou de l'oligarchie. Pourtant, en dépit de ses nombreux travers, la démocratie semble plus solidement ancrée dans les esprits que l'orateur ne le pensait.

3. Une évolution des magistratures

Au IVe siècle les magistrats furent particulièrement nombreux à Athènes et ils contrôlaient les divers aspects de la politique de la cité. Les grands dirigeants qui purent autrefois exercer leur autorité de manière durable, comme Périclès, étaient désormais systématiquement écartés par la séparation des fonctions civiles et militaires. Ainsi les attributions des stratèges se limitaient aux r esponsabilités guerrières. La « tyrannie des 30 » laissait un fort mauvais souvenir aux Athéniens qui entendaient affermir la démocratie tout en ne reconnaissant qu'un seul maître, le démos. Progressivement, les magistratures durent se spécialiser et se diversifier. Cette évolution favorisait les magistrats financiers qui s'imposèrent peu à peu comme les nouveaux dirigeants de la cité. La multiplication des charges de la cité renforçait en effet la position de ces magistrats spéciaux, élus par le démos, qui veillaient sur l'administration financière et qui cumulaient parfois les fonctions, à l'image de Démosthène, ce que l'orateur Eschine ne manqua pas de lui reprocher en ces termes : « Ctésiphon n'a pas hésité à proposer que Démosthène, qui tenait entre ses mains toutes les magistratures à la fois, soit récompensé par une couronne. Il était en effet, au moment où le décret fut proposé, chargé de la surveillance des murs, il administrait les revenus publics, infligeait des amendes comme les autres magistrats et présidait les tribunaux. Sur tout cela j'en appelle au tém oignage de Démosthène lui-même. » Il existait par ailleurs un magistrat chargé de la gestion des fonds destinés au theorikon, l'indemnité allouée aux citoyens pour leur permettre d'acquitter le droit d'entrée au théâtre lors des concours dramatiques. Le theorikon devint rapidement une véritable caisse de secours pour les plus pauvres. Euboulos accéda à cette responsabilité en 355 et s'y maintint durant dix années, jouissant d'une autorité indéniable dans la cité dont il contrôlait de facto toute la vie politique. Un autre magistrat financier, Lycurgue, s'illustra dans l'exercice de ses fonctions en 338, l'année même de la défaite d'Athènes à la bataille de Chéronée qui l'opposait au roi Philippe de Macédoine et qui scella son destin.

4. Un renouveau pour l'Aréopage

Le nom de cette institution provenait de la colline sur laquelle siégeaient les membres du Conseil aristocratique dont le rôle était considérable dans la cité archaïque. L'Aréopage était composé de trente membres inamovibles choisis parmi les archontes sortis de charge et recrutés au sein des deux, puis des trois premières classes censitaires. Ils exerçaient cette magistrature à vie. Au Ve siècle, à la suite des réformes d'Ephialte et de Périclès, le Conseil avait perdu la plupart de ses pouvoirs et de ses attributions judiciaires. Pourtant au IVe siècle, l'Aréopage parvint à retrouver un rôle majeur dans le gouvernement de la cité, conformément à la disposition qui prévoyait d'élargir ses pouvoirs en temps de crise afin de préserver la démocratie. Au lendemain de la tyrannie de Trente il fut provisoirement investi de pouvoirs étendus avec la mission d'assurer le respect des lois établies. Ainsi le Conseil put surveiller l'application des lois, contrôler les sanctuaires, organiser les manifestations religieuses rituelles et recouvrer sa vocation d'instance judiciaire suprême avec l'introduction des procédures criminelles de haute trahison. Cette institution bénéficiait encore d'un grand prestige, comme nous le prouv e l'éloge qu'en fit Démosthène : « Il y a beaucoup de nos institutions dont on ne trouve pas l'équivalent ailleurs, mais il y en a une qui, plus que toute autre, nous appartient en propre, la plus vénérable de tou tes, le tribunal de l'Aréopage. » L'Aréopage était pour l'essentiel un vestige des temps anciens sur lequel s'appuyaient ceux qui souhaitaient défendre l'existence de la démocratie et la consolider, tout en veillant à la modérer en lui conférant un aspect plus aristocratique.

En guise de conclusion, quelques réflexions sur la démocratie athénienne

Les G recs furent non seulement les « inventeurs » de la démocratie, mais aussi ses théoriciens. En effet, ce système politique fut souvent l'objet de débats et de controverses, parfois violents, et les anciens ne cessèrent jamais de s'interroger à son sujet.

1. Le théâtre

La réflexion politique n'était pas absente du théâtre classique et s'exprimait sous couvert du mythe ou de la comédie. L'œuvre d'Euripide (480-406) se singularisait par le jeu des passions humaines et le souci de l'actualité. Le poète tragique fut très sensible à la crise de son temps et aux déchaînements de la guerre du Péloponnèse. Il admirait volontiers la démocratie sans être pour autant dupe de ses imperfections. Ces deux aspects caractérisaient également le théâtre d'Aristophane (445-386), la comédie se prêtant fort bien à la critique des mœurs et des institutions. Son œuvre portait la marque de chaque moment décisif du destin d'Athènes, de la gloire du siècle de Périclès à l'effondrement militaire et moral au lendemain de la défaite devant Sparte. Son théâtre militait en faveur de la paix et du respect des traditions contre les idées nouvelles. Aristophane dénonçait avec acharnement la politique des démagogues, comme Cléon (Les Cavaliers, 424) dont le bellicisme ruina les paysans de l'Attique. Le poète comique luttait contre ceux qui, selon lui, détruisaient les forces vives de la cité : les sophistes (Les Nuées, 423), au rang desquels il plaçait Socrate ou les juges, qui caricaturaient le droit (Les Guêpes, 422). D'une manière générale, Aristophane n'hésitait guère à ridiculiser les excès et les travers de la démocratie, perpétuant de la sorte le débat politique entamé par les philosophes et les penseurs de l'Antiquité

2. Les historiens, orateurs et philosophes

Malgré toutes les crises qu'elle eut à affronter et à surmonter, la démocratie sut se maintenir à Athènes durant plusieurs siècles ce qui signifie bien que ce système et ces institutions créaient un certain consensus. Cette adhésion de principe n'empêchait nullement les penseurs de l'Antiquité d'exercer leur sens critique à son égard. Voici quelques témoignages d'historiens et d'orateurs qui nous permettront de comprendre l'attitude des Anci ens visà-vis de la Démocratie ; commençons par l'éloge prononcé par Péri clès et rapporté par Thucydide : « Notre politeia n'a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins ; loin d'imiter les autres, nous donnons l'exemple à suivre. Du fait que l'Etat, chez nous, est administré dans l'intérêt de la masse et non d'une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. En ce qui concerne les différents particuliers, l'égalité e st assurée à tous par les lois ; mais en ce qui concerne la participation à la vie publique, chacun obtient la considération en raison de son mérite, et la classe à laquelle il appartient importe m oins que sa valeur personnelle ; enfin nul n'est gêné par la pauvreté et par l'obscurité de sa condition sociale, s'il peut r endre des services à la cité. » Dans ce discours, Périclès définit les principaux bienfaits de la démocratie : primauté du bien commun sur les intérêts particuliers, participation de chaque citoyen au gouvernement de la cité sans considération pour son rang son social ou pour sa fortune, importance soulignée du mérite et de la valeur personnelle, égalité assurée par les lois... Mais d'autres penseurs furent beaucoup plus sévères à l'égard de la démocratie. Nous avons déjà cité le discours d'Eschine contre Ctésiphon (et indirectement contre Démosthène), dans lequel il reprochait aux Grecs de ne plus respecter les anciennes lois et la discipline de jadis. Il critiquait également les motions illégales, la dégradation des rouages de la démocratie et prônait un retour à la Constitution des ancêtres ; il n'était pas d'ailleurs le seul à penser de la sorte au IVe siècle. En effet, Isocrate demandait lui aussi un retour à des règles plus seines, le pouvoir devant échoir aux plus h onnêtes et aux plus compétents : « Or peut-on trouver démocratie plus solide ou plus juste que celle qui charge des affaires les plus capables, mais rend d'e ux le peuple maître souverain ? » Il importait à ses yeux que le choix des responsables se fasse par élection et non par tirage au sort et que les meilleurs gouvernent la cité. Isocrate appelait de ses vœux un régime de type aéropagitique. Pseudo-Xénophon fut bien plus virulent dans sa critique de la démocratie athénienne qu'il attaquait en profondeur : « Il est encore un point sur lequel on critique les Athéniens, c'est que lorsqu'on présente une requête devant la Boulé ou l'Ecclesia, on attend parfois toute une année pour obtenir une réponse. La seule cause de ce retard, c'est la multitude des affaires qui ne leur permet pas de satisfaire à toutes les demandes. Comment cela se pourrait-il, alors qu'ils ont plus de fêtes à célébrer qu'aucune cité de la Grèce, et que pendant ces fêtes il est impossible de s'o ccuper des affaires de la cité ? Alors qu'ils ont à juger plus de procès, d'affaires concernant la cité et de redditions de comptes qu'on en juge dans le reste du monde, alors que d'autre part la Boulé doit s'occuper de la guerre, de tout ce qui concerne la rentrée des impôts, des problèmes relatifs aux lois, des questions relatives à l'administration de chaque jour, aux alliés, quand il lui faut en outre percevoir le tribut et s'occuper des arsenaux de la marine et des tem ples et tout cela chaque année ? Faut-il s'étonner que les Athéniens, surchargés par tant d'affaires, tardent à répondre aux suppliques ? » Ici l'auteur dénonce la lenteur du système et l'accumulation des affaires ; le mauvais fonctionnement d'une démocratie qu'il juge procédurière. Dans la République des Athéniens sa critique de la démocratie apparaît comme encore plus profonde ; confier le pouvoir à une masse ignorante lui semble être une aberration. Aristote distinguait les constitutions démocratique et oligarchique. Il définissait la cité comme étant une communauté à laquelle chacun se devait de concourir. Toutefois, une implication directe dans les activités politiques et gouvernementales nécessitait du temps, des efforts et certaines compétences, ce qui explique pourquoi le philosophe insistait tant sur l'idée d'éducation qui préparait l'enfant à ses futures responsabilités de citoyen. Il était d'ailleurs favorable à la restriction de la citoyenneté à un faible nombre d'individus. Mais relativement au problème de fond, Aristote refusa de prendre clairement parti. Seuls comptaient ceux qui gouvernaient la cité et la manière dont ils procédaient. Il désirait un régime élitiste, idéal, parfait, mais inexistant (et impossible ? La question reste en suspens). Le modèle de la démocratie athénienne survécut au passage des siècles et influença durablement les esprits, sans toutefois inspirer l'avènement d'un système identique.

Sources

Constitution d'Athènes d'Aristote
Vies parallèles de Plutarque
Histoire d'une démocratie : Athènes de Claude Mossé
Droit et institutions en Grèce antique de Louis Grenet
Périclès, l'apogée d'Athènes de Pierre Brule
Histoire politique du monde grec antique de Marie-Frango Baslez