L'état de la France à la veille de la guerre de 1870

Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. A peine six semaines plus tard, Napoléon III est fait prisonnier à Sedan, et la République est proclamée. Mais, alors que la campagne de Prusse n'est pas encore engagée, quel est l'état de la France après dix-huit années d'Empire ? Si l'économie a connu un essor considérable, le visage de la société française et les habitudes de la vie politique ont également changé en profondeur et les dix dernières années du Second Empire ont été riches en réformes et en contradictions. Cependant en 1870 le régime est encore fort, et ne souffre pas vraiment de ces contradictions : c'est la politique étrangère et ses échecs répétés qui entraîneront la chute de ce Second Empire fort décrié depuis, mais qui apporta à la France des transformations majeures, et irréversibles, dont les effets se font encore sentir de nos jours.

En 1870 la France économique et industrielle apparaît renouvelée, et la société transformée. Depuis vingt-cinq ans la conjoncture est très bonne. Les années du Second Empire ont connu une croissance d'environ 4%, et l'Empereur, influencé par les saint-simoniens, encourage l'industrie. Le développement économique soutient sa politique (l'une des premières manifestations du virage libéral qu'il opère durant la seconde moitié de son règne n'a-t-elle pas été la signature du traité de libre-échange avec le Royaume-Uni le 23 janvier 1860 ?), enrichit le pays, et est un moyen de « l'extinction du paupérisme ». Les petits épargnants peuvent à présent confier leur argent aux banques de dépôt récemment créées (le Crédit Lyonnais en 1863, la Société Générale en 1864,.). Ces banques collectent le capital et financent l'industrie (avec d'autres, familiales, comme la banque Seillière pour les maîtres du Creusot : les Schneider). Le Second Empire est l'âge de la révolution industrielle ; 1870 est l'année où l'on utilise pour la première fois le procédé de l'acier Bessemer au Creusot. Le premier domaine influencé par la révolution industrielle est sans doute celui des transports, aussi bien sur l'eau que sur la terre. En effet de grandes compagnies de navigation sont créées, de grands ports sont aménagés, on construit des bateaux à vapeur, des canaux sur la Garonne, la Loire, et bien sûr en Egypte, où le canal de Suez est inauguré en 1869. Sur terre, le réseau ferré est en 1870 cinq fois plus développé qu'en 1852. Le commerce ainsi facilité offre des débouchés à l'industrie. C'est aussi le cas des grands magasins (« Le Bon Marché », « Le Printemps », « La Samaritaine » en en 1869) qui assurent par ailleurs au client qualité des produits, économie dans les prix, et modernité. La création de ces grands magasins a lieu dans le cadre des grandes transformations de Paris. 1870 est aussi l'année du renvoi du très critiqué Haussmann, qui a rebâti la capitale en y perçant de larges artères, en y aménageant des parcs et des jardins, etc. L'éclairage au gaz, la construction d'égouts, la création d'hôpitaux, sont également des ouvres de Napoléon III à Paris. L'architecture métallique (les charpentes sont fabriquées au Creusot) a servi dans les gares, aux Halles, ou pour la construction de pavillons de l'exposition universelle de 1867, qui a accueilli plus de onze millions de visiteurs. Dans ce Paris qui ne changera pratiquement plus après 1870, le peuple bénéficie certes de quelques loisirs (les promenades dominicales aux Buttes-Chaumont), mais souffre aussi des grands travaux, qui le rejettent à la périphérie. La classe aisée, en revanche, s'adonne au patinage, assiste aux courses. Les nouveaux riches se mêlent à l'élite impériale et participent à sa « fête ». On vit dans le luxe, on écoute Offenbach, et on danse aux Tuileries, même si l'Empereur est malade en cette année 1870 qui sera celle de sa chute. Cependant le peuple aussi change. En 1868, une loi a considérablement réduit les contraintes qui pesaient sur la presse. En 1870 on compte en France plus de 500 journaux, contre 14 en 1852 ! Une petite presse » populaire est née ; le « Petit Journal » tire à environ 300 000 exemplaires en 1869-1870. L'instruction a également progressé sous le ministère de Victor Duruy qui s'est achevé en 1869. En quarante ans l'illettrisme a reculé de moitié ; il n'est plus que de 25% chez les conscrits de 1870.

Les progrès de l'instruction et l'apparition d'une presse grand public ont largement contribué à la formation des citoyens à la vie politique. Napoléon III avait rétabli le suffrage universel confisqué par la Seconde République : il fallait que les citoyens apprissent à en user. C'est presque chose faite en 1870. Cet apprentissage de la démocratie a eu lieu malgré les pratiques antidémocratiques qui avaient cours sous le Second Empire - et pour la plupart, avant également -, comme la pratique de la candidature officielle, l'intervention des autorités locales dans les élections, ou encore la modification des limites de circonscriptions électorales dans le but de compenser les oppositions par le regroupement de leurs foyers avec des zones réputées « sûres » : la sociologie politique a connu ses débuts. Si le régime possède encore en 1870 des stigmates de l'empire autoritaire des années 1850, les initiatives impériales prises à partie de 1859 (loi d'amnistie pour les condamnés de 1852) n'en ont pas moins amélioré le fonctionnement de l'Etat, celui-ci évoluant vers un empire libéral que le sénatus-consulte du 20 avril 1870 vient instituer. Par ce sénatus-consulte le Sénat se prive de son pouvoir constitutionnel (le texte était donc condamné à être le dernier du genre). Désormais la Constitution ne pourra être modifiée qu'avec le consentement du Peuple. On assiste aussi à un début d'évolution vers un système bicaméral, le Sénat et la Chambre se partageant le pouvoir législatif. De même, autre évolution remarquable : celle vers la responsabilité des ministres devant la représentation nationale et non plus devant l'Empereur seul. Cette évolution des rapports entre les pouvoirs, seulement amorcée, s'est manifestée en 1867 par l'accord à l'assemblée d'un droit d'interpellation : le gouvernement pouvait dès lors être remis en cause directement, et n'importe quand, par les députés, et devrait se justifier devant eux. Cependant cette question fondamentale de la responsabilité ministérielle (vers laquelle souhaite se diriger la majorité de l'assemblée élue en 1869, dont nous reparlerons), révèle une certaine « bâtardise » de l'empire libéral, car elle se heurte à une autre responsabilité fondamentale, bonapartiste par essence, celle de l'Empereur devant le Peuple, responsabilité cultivée par le recours au plébiscite (qui, contrairement à une idée reçue, correspond presque exactement au référendum de la Vème République). On peut d'ailleurs observer que les électeurs adoptent des comportements différents selon le type de consultation, scrutin uninominal (pour les législatives), ou plébiscite. La majorité issue des élections de 1869 est très disparate : essentiellement bourgeoise (la bourgeoisie qui possédait déjà les capitaux et les moyens de production, s'est emparé peu à peu du pouvoir politique), on y trouve pêle-mêle des orléanistes (l'empire libéral leur apparaît comme une restauration de la Monarchie de Juillet, comme l'empire autoritaire avait constitué une restauration du Consulat), des catholiques (à qui ne déplairait pas un retour au cléricalisme des années 1850, qui bénéficient du soutien de l'Impératrice, et réveillent l'anticléricalisme appelé à jouer un si grand rôle sous la IIIème République), des candidats officiels et quelques indépendants, cette masse souhaitant, sans changer de régime, pousser plus loin les réformes entreprises. L'opposition a connu une forte progression (elle a obtenu 40% des suffrages), mais les royalistes sont divisés (et conscients qu'une restauration est exclue), et les républicains restent minoritaires et très peu suivis dans les campagnes (la mise en place de scrutins par liste au début de la IIIème République leur profitera). Le régime n'est donc pas en danger, et en 1870 il apparaît même fort : en effet 68% des français ont approuvé les réformes des dix dernières années lors du plébiscite du 8 mai. Pourtant la formulation de la question était peut-être dangereuse, car les plus libéraux, pour prêts qu'ils étaient à encourager les réformes, ne l'étaient pas toujours à soutenir le régime (beaucoup s'abstenaient même encore afin de ne pas « ratifier » le coup d'Etat du deux décembre), et à l'inverse les partisans de l'empire autoritaire, s'ils soutenaient le régime, n'acceptaient pas son évolution libérale, ni la nomination le 2 janvier d'un homme du « Tiers parti », Emile Ollivier, au gouvernement. Malgré cela plus des deux tiers des votants ont répondu « oui », et l'Empereur a ainsi pu renouveler son contrat avec le Peuple français. Mais les ennemis du régime n'auraient pas à lutter vingt ans de plus. Au soir du plébiscite, il ne restait plus à l'Empire que quatre mois à vivre. Sa fin allait venir de l'étranger ; le neveu comme l'oncle tomberait par la défaite militaire.

Les succès français en politique étrangère avaient duré dix ans (guerre de Crimée, prépondérance française affirmée à la conférence de Paris en 1856, gains de Nice et de la Savoie après la guerre en Italie, succès en Chine et en Syrie en 1860). Puis les échecs étaient venus, avec la désastreuse expédition du Mexique. En 1870, il n'y a que trois ans que les dernières troupes ont été rapatriées. Cette expédition impopulaire avait coûté cher, et l'armée en était revenue désorganisée. De plus, en 1870, le respect du principe d'équilibre entre les puissances (établi en 1815 et soutenu par le Royaume-Uni) commence à être remis en cause par le chancelier prussien Otto von Bismarck qui a créé une confédération d'Allemagne du Nord dominée par la Prusse. Napoléon III souhaite compenser ce début d'hégémonie prussienne par la création d'une confédération semblable en Allemagne du Sud, et devient donc un obstacle à l'unification allemande. La Prusse a intérêt à le faire taire. Les Français aussi ont été « vaincus » en 1866, à Sadowa. De même, par le maintien des troupes françaises dans les Etats du Pape (le soutien apporté à Cavour n'avait été que partiel), Napoléon III retarde l'unification de l'Italie. Il s'était fait l'apôtre du principe des nationalités, et en est le frein en 1870 ! Pour avoir voulu jouer sur tous les tableaux, il allait perdre sur tous. La France est dans une situation dangereuse : elle n'a pas d'alliance avec l'Autriche, ni avec l'Italie, et sait que la Prusse pourra compter sur la neutralité de l'Angleterre en cas de guerre. La loi de 1868 n'a pas suffit à réorganiser l'armée, qui n'est pas prête (les uniformes sont trop voyants, les mitrailleuses commandées seulement en 1869 sont peu nombreuses, le canon Krupp prussien est de bien meilleure qualité que les canons français, etc.), et elle est en outre inférieure en nombre (350 000 soldats contre 450 000). En juillet 1870, la candidature d'un Hohenzollern au trône d'Espagne suscite le mécontentement français devant le risque de voir « réapparaître l'empire de Charles Quint ». Bismarck met au point une machination diplomatique : le 13 juillet il publie une lettre du roi de Prusse, transformée par ses soins, où est critiquée l'attitude de la France et de son ambassadeur le comte Benedetti : c'est l'affaire de « la dépêche d'Ems ». Le 19 juillet, la France déclare la guerre à la Prusse.

Cette guerre entraînera la chute de l'Empire. Cette période de près de vingt ans aura eu l'intérêt de former sur une longue durée le Peuple à l'exercice de ses droits, même si ces droits ont souvent été entravés par le régime lui-même. L'évolution libérale de l'Empire à partir de 1859 a servi cet apprentissage qui fut l'un des facteurs de la longévité et de la solidité de la IIIème République, dont les premiers hommes forts, de Léon Gambetta à Jules Ferry, ont d'ailleurs fait leur apprentissage politique sous le Second Empire. Mais surtout en 1870 la France est riche et moderne, grâce au développement économique étonnant qu'elle vient de connaître, et grâce à cela les indemnités de guerre fixées par la Prusse après sa victoire seront vite payées.