L'ascension et la dictature de César

Introduction

César sembla doué de toutes les qualités susceptibles de forger un grand homme d'État et les mit au service d'une immense ambition, celle de devenir le premier à Rome et le maître de l'empire. Alexandre voulut conquérir le monde connu ; Hannibal espéra conjurer la perte de sa patrie et César, dans la Ville qui dominait l'ensemble de la Méditerranée, ne convoita jamais qu'elle-même. Il y employa tous les arts, même les plus contestables et s'empara des Gaules, non pour agrandir l'empire, qui n'en avait guère besoin, mais afin d'acquérir une armée dévouée corps et âme, ainsi que les richesses indispensables au financement de ses appétits politiques. Il n'en rendit pas moins un service inestimable à Rome qui effectua ainsi l'une de ses plus belles conquêtes, assurance de prospérité et gage de la sûreté publique. Toutefois, de par sa volonté, Rome dut affronter une nouvelle guerre civile, tandis que l'empire subissait une crise générale, imputable à l'accroissement des frontières et aux désordres précédents. L'endettement concernait une majeure partie de la population romaine, l'Urbs connaissait de terribles difficultés d'approvisionnement, les factions se décriraient et la corruption empoisonnait la vie politique. L'Imperator, enfin parvenu au sommet de sa puissance, déploya une activité prodigieuse, en dépit du peu de temps qu'il lui restait à vivre, et relevant les ruines accumulées, veilla à rendre vie à l'empire malade, provoquant a posteriori la transformation de ses institutions. Grand politique, excellent orateur, guerrier de génie, César fut sans doute, comme le proclamait Adolphe Thiers, « le mortel le plus complet qui ait jamais paru sur la terre. »

A. L'ascension de César

l. Les origines et la personnalité de César

Caius Julius Caesar naquit à Rome le 13 juillet 101 et provenait d'une vieille famille patricienne fortunée. L'homme public ne devait jamais omettre de signifier dans tous ses actes la légendaire noblesse d'un lignage qui prétendait remonter jusqu'à Iule, fils d'Enée, et descendant par conséquent de la déesse Vénus.

La famille n'appartenait pourtant pas au cercle des plus grandes dynasties romaines ; elle n'apparaît en pleine lumière qu'à la fin du IIIe siècle : son père fut seulement préteur vers 91, puis proconsul d'Asie. Son oncle fut consul en 90. En revanche, sa mère était une Aurélia, nièce du grand juriste P. Rutilius Rufus, sœur de deux consuls, représentants modérés des populares. Enfin, sa tante paternelle, Julia, avait épousé Caius Marius, six fois consul, sauveur de Rome et chef du parti populaire. César fut marié à une riche héritière de l'ordre équestre, mais pendant la dictature de Cinna, maître du parti populaire de 87 à 84, il put épouser Cornelia, la fille de ce dernier.

César reçut une excellente éducation ; il possédait fort bien le grec et le latin et accomplit une partie notable de ses études en Grèce, le berceau de la rhétorique, lors de la dictature syllanienne et sous la menace des proscriptions. Fort courageux, il sut prodiguer les efforts nécessaires pour rendre célèbres quelques faits d'armes louables durant ses années de service militaire (au siège de Mytilène en 81, en Asie et en Cilicie vers 73-72). César était d'une grande prodigalité qu'il mettait au service de sa carrière politique, possédait une puissante discipline de soi, sobre sous des apparences de frivolité, d'une éloquence rare, détenteur d'une culture universelle, d'une mémoire prodigieuse, d'une capacité de prévision redoutable, d'une grande habilité et d'une ambition dévorante. Homme de lettres délicat, stratège renommé et homme politique d'un talent incomparable, César devait surmonter tous les obstacles qui lui furent opposés dans sa quête inlassable du pouvoir suprême.

2. Ses premiers succès politiques

En 71, César se fit élire tribun militaire, entamant ainsi une longue carrière où les armes se mêlèrent sans cesse aux questions politiques. En 69, son ardeur lui valut d'accéder à la première magistrature du cursus honorum, la questure, fonction dont il exerça les responsabilités en Espagne et qui lui permit de siéger au Sénat. Lors de son retour, sa renommée le précéda à Rome et il put aisément fonder ses espoirs sur le soutien indéfectible des populares qu'il préféra à la nobilitas, incarnation d'un ordre sclérosé et protectrice d'une République dont les failles prenaient une ampleur inquiétante. Par ailleurs, la défense des populares apparaissait comme un héritage de Marius qu'il importait d'assumer afin d'établir une véritable filiation politique. Le neveu du prestigieux vainqueur de Jugurtha nourrissait l'espoir de séduire la plèbe, quitte à la corrompre pour se procurer ses bonnes grâces.

César réclama ainsi le droit de cité complet pour les colonies transpadanes, s'allia à Pompée parvenu au fait de la gloire, soutenant les lois Cornelia, Manilia et Gabina, qui autorisaient le peuple, et non plus le Sénat, à relever certains individus des règles du cursus, ce dont il ne manqua pas de profiter à titre personnel. Il lui sembla pareillement opportun de défendre les lois qui conféraient à Pompée des pouvoirs extraordinaires contre Mithridate de Pont dont l'influence en Orient constituait une menace mortelle pour les voies maritimes empruntées par le commerce romain. En 66, César fut édile curule et offrit des jeux splendides pour plaire à la plèbe, inaugurant un procédé appelé à un brillant avenir. Soupçonné de complicité avec Catilina, proscrit sous le consulat de Cicéron, César n'hésita pas à dénoncer le premier la conjuration, veillant bien naturellement à soigner son image de parangon de vertu en refusant la mise à mort sans jugement des complices arrêtés arbitrairement. Son rôle ambigu lui permit d'apparaître comme un profond politique, un démocrate ennemi de la loi martiale et un homme de gouvernement. Élu préteur pour 62, il soutint la proposition de Metellus Nepos de rappeler Pompée avec les pleins pouvoirs pour rétablir l'ordre à Rome et nuire à son ennemi Cicéron. Élu grand pontife en 63, il mit en œuvre tous les moyens nécessaires pour ériger ce sacerdoce en véritable prérogative politique susceptible de lui conférer la prééminence à Rome. Au terme de l'année 62, Pompée revint auréolé de l'éclat de ses prodiges, bénéficiant d'une immense faveur auprès de la population, et désira en récompense légitime de ses exploits guerriers obtenir la reconnaissance formelle de sa suprématie, à laquelle s'opposa violemment l'antique Sénat. L'auguste assemblée refusa également de donner des terres à ses vétérans et Pompée conçut un terrible dépit de tant d'ingratitude. Parallèlement, Crassus guettait l'opportunité adéquate pour accroître sa puissance et échoir à son tour d'une grande province de l'empire. César, quant à lui, de retour de la péninsule ibérique où il avait vaillamment livré quelques batailles, espérait briguer le consulat. De ces ambitions divergentes mais complémentaires, naquit le premier triumvirat. César fut élu consul pour 52, présenta une loi agraire destinée à pourvoir les vétérans de Pompée en Campanie et prévoyant aussi d'importants lotissements en faveur des plèbes urbaines. Face à l'adversité de Bibulus et de Caton, dont il ordonna l'incarcération, César fit voter sa loi par les comices tributes. Il exigea également la publication régulière des Actes du Sénat et des Actes du Peuple romain. Préparant l'avenir, César s'assura pour cinq ans d'un proconsulat sur la Cisalpine et l'Illyricum, impliquant le commandement de trois légions. Le Sénat, heureux de songer à son éloignement, ajouta à son domaine la Narbonnaise et une quatrième légion. Avant son départ, César prit ses précautions contre ses adversaires les plus opiniâtres, notamment contre Caton et Cicéron qui ne cessaient de méditer son abaissement, laissant Clodius à Rome, puis gagna sa riche province où il devait recueillir de multiples lauriers.

3. La conquête des Gaules

Depuis 60 un danger planait sur la Gaule et conséquemment sur l'Italie elle-même qui demeurait hantée par le souvenir des Cimbres et des Teutons : le chef suève Arioviste, s'était immiscé dans les rivalités intérieures qui opposaient plusieurs peuples gaulois pour la domination des Gaules (Eduens, Séquanes et Arvernes) et les avait successivement vaincus pour instaurer sa propre suprématie. D'autre part, les Helvètes décidèrent d'émigrer vers Saintonge et entendaient traverser le nord de la province romaine. Ce double danger donna à César l'opportunité d'intervenir et de montrer son génie tactique. La première campagne fut consacrée à repousser, en 58, les Helvètes et les Germains avec l'appui de peuplades gauloises et notamment des Eduens, alliés et amis de Rome. En 57, César envahit la Belgique et lança ses lieutenants à la rencontre des peuples riverains de la Manche, puis imposait à ces territoires une forme de protectorat indolore. L'année suivante, il écrasa sans peine les Vénètes et les Gaulois de l'Atlantique, tandis que son légat Crassus menait une guerre contre les Aquitains. En 55, César combattit les peuplades germaniques et traversa le Rhin, puis il passa en Bretagne pour trois semaines seulement. Il reprit l'offensive en 54 avec des forces plus importantes, pénétra l'intérieur du pays et rendit tributaires les Bretons de la Tamise. Longtemps la politique de César supposait la naissance de protectorats en favorisant dans chaque cité un prétendant ou une faction dévoués ses conceptions. Son hégémonie s'exerçait plus à titre personnel qu'au nom de Rome. Mais la révolte générale de 54, l'appel à la guerre lancé par les Carnutes, le massacre dans Genabum (Orléans) de commerçants romains, et l'union des insurgés sous le commandement d'un noble Arverne, Vercingétorix, fils d'un homme qui avait en son temps aspiré à la royauté, le péril que semblait encourir l'ancienne province romaine, la Narbonnaise, provoquèrent une cinglante réplique de César qui mit en échec la politique de terre brûlée, adoptée par son adversaire, en s'emparant d'Avaricum (Bourges). Descendant vers le sud, il essuya un échec devant Gergovie, songea un instant à évacuer les Gaules, mais sa cavalerie germanique l'emporta sur l'armée gauloise près des sources de la Seine et Vercingétorix commit la faute fatale de se réfugier dans Alésia où le chef gaulois fut enfermé et dut capituler, sous le coup d'un terrible siège, en 52 avant notre ère. En 51, César réprima les insurrections des Carnutes, des Bellovaques et des Armoricains, traquant ses ennemis sans relâche. Les derniers irréductibles furent pris et massacrés dans Uxellodunum en 50. L'Imperator, lassé par l'indocilité des Gaulois, ordonna que tous les prisonniers eussent une main tranchée pour l'exemple. Mais il sut également user de clémence, accordant aux chefs gaulois la citoyenneté romaine et enrôlant leurs fidèles dans ses troupes auxiliaires. Ainsi furent brisées les ultimes velléités d'indépendance des Gaules. César pouvait de nouveau se consacrer à ses ambitions romaines, à la tête d'une armée composée de onze légions aguerries et fanatiquement subordonnées à sa personne. Doué d'un prestige considérable, l'Imperator possédait en outre le plus parfait instrument de guerre civile forgé de ses propres mains.

B. La guerre civile et la victoire de César (50-46)

1. Le franchissement du Rubicon et la rupture du triumvirat

En quittant Rome pour sa province en 58, César avait laissé son parti consolidé, ses adversaires,Cicéron et Caton, exilés, Pompée impuissant,tourmenté par le désordre régnant et les menées d'un Sénat jaloux de son pouvoir. Mais l'opinion inquiète imposa bientôt le rappel de Cicéron contre les agissements sanguinaires de Clodius et des populaires extrémistes, lesquels échappaient à l'autorité de César. Quant au grand Pompée, il hésitait entre ses alliés du triumvirat et la réconciliation que lui proposait Cicéron. Le proconsulat de César devait expirer en 54 ; par l'entrevue de Lucques en 56, il obtint de Pompée la prolongation de son commandement jusqu'en 50,le temps d'achever sa précieuse conquête. César reçut également la promesse du consulat pour 49, tandis que les Espagnes reviendraient à Pompée et la Syrie à Crassus. Ce dernier devait mourir en 54 à Carrhae lors d'une grande expédition malheureuse et désastreuse contre les Parthes. Pompée restait seul maître à Rome.

L'union apparente dissimulait une véritable méfiance. Pompée espérait voir César définitivement enlisé dans les révoltes gauloises et se fit élire seul consul en 52 grâce à l'approbation du Sénat. Son intérêt lui conseilla de pardonner à Cicéron et de qualifier l'ennemi de la veille de nouvel allié. La guerre civile semblait inévitable,car César n'entendait pas abandonner ses pouvoirs ni son armée avant d'être sûr de son élection au consulat pour 49. Ainsi Pompée et César refusaient tous deux de remettre leurs pouvoirs tant que le rival détesté osait les conserver. À la fin de 50,l'aristocratie sénatoriale confia à Pompée le soin de défendre la République et le commandement des légions d'Italie. Par ailleurs, le Sénat décidant que si César ne déposait pas ses pouvoirs à la date prévue, il serait déclaré ennemi public, les tribuns opposèrent leur veto, mais le Sénat passa outre, ce qui était inconstitutionnel. La loi martiale fut décrétée à Rome, César détenait enfin le prétexte rêvé pour franchir le Rubicon. A l'aube du 17 décembre 49, César accomplit le pas décisif et traversa le petit fleuve côtier qui, au nord d'Ariminum, séparait sa province de l'Italie, et lui-même de la guerre civile. César n'avait pas la légalité romaine avec lui, mais « les dés en étaient jetés ». Le triumvirat fut rompu, la guerre civile commençait.

2. Les victoires de César

La guerre civile, sans cesse renaissante, fut longue et funeste, se déroulant aux deux extrémités du bassin méditerranéen. Contre la puissante armée des Gaules, le Sénat et Pompée disposaient des légions d'Espagne et des 130.000 hommes que Pompée put lever en Italie. La première phase de l'affrontement (49-48) vit la foudroyante conquête d'Italie par César, grâce au ralliement de la plèbe et des bourgeoisies municipales d'une part, aux rivalités de ses adversaires d'autre part. Avant de combattre Pompée, César devait détruire les légions pompéiennes d'Espagne, expédition que précédèrent le siège et prise de Marseille. Le stratège les écrasa en août 49, achevant ainsi brillamment le seconde époque de la guerre. En janvier 48, César se retourna contre Pompée,exigea que ses troupes traversassent le détroit de Brindes et l'emporta à Pharsale, en août, au terme d'une bataille décisive où l'Imperator sut donner toute la mesure de son talent. La troisième phase de la partie d'échecs mena Pompée à la fuite en Egypte où il fut assassiné sous les ordres de Ptolémée XIV qui espérait ainsi plaire à César, ce en quoi il se trompait gravement.

D'octobre 48 à mars 47, César fut comme enfermé en Égypte où il régla la succession du trône de Ptolémée Aulète à sa guise, mais fut en butte aux révoltes de la plèbe d'Alexandrie et aux assauts rageurs de l'armée des prétendants. César écrasa ses ennemis, exclut Ptolémée du trône, imposa Cléopâtre comme seule reine d'Égypte, s'éprit de celle-ci dont il eut un fils, Césarion, et assura la domination romaine sur ce nouveau protectorat. En juillet-août 47, il fit campagne contre le fils de Mithridate, Pharnace, en Arménie. De décembre 47 à juin 46, il mena la guerre en Afrique contre les Pompéiens, commandés par Scipion, Caton et les fils de Pompée. César finit par les soumettre ainsi que leur allié, le roi Juba de Numidie, à la bataille de Thapsus. Caton, dans un dernier mouvement de courage inspiré d'un stoïcisme inaltéré, se suicida dignement à Utique en 46. Labienus et les fils de Pompée réussirent à se rendre en Espagne où d'anciennes légions pompéiennes se révoltèrent contre l'Imperator. Après une terrible campagne,César parvint à les défaire à Munda en 45. Il restait ainsi seul maître, au prix de quatre années de guerre civile et de pertes cruelles.

3. La célébration à Rome du quadruple triomphe

Alternant les réjouissances fastueuses et les processions solennelles, César célébra ses quatre triomphes à Rome, respectivement remportés sur la Gaule, l'Égypte, le royaume de Pont et l'Afrique. Par pudeur et prudence, César en avait d'abord écarté les noms de Pompée et de Caton,jusqu'au souvenir de Pharsale, victoire acquise dans le sang romain versé en abondance. Les triomphes se déroulèrent également durant quatre jours distincts, séparés de plusieurs mois d'intervalle, placés sous le signe de la paix publique redevable au vainqueur magnanime.César s'ingénia à émerveiller les foules crédules.Il exhiba d'immenses butins, fit défiler d'illustres captifs dont le Gaulois Vercingétorix, le fils du roi Juba de Numidie et Arsinoé, la jeune reine usurpatrice d'Alexandrie. Ainsi put-il flatter à dessein l'orgueil du peuple-roi. Le char de l'Imperator fut magnifique, son costume étincelant. César prodigua fêtes, banquets et spectacles à la plèbe reconnaissante, festivités qui se prolongèrent plusieurs jours durant. Pour cela il dépensa des sommes colossales sans prêter la moindre attention à la dilapidation du trésor ; il lui fallait en effet impressionner les Romains par ses fastes et sa puissance. Le butin s'avérant exceptionnel, César organisa d'immenses distributions de blé, d'huile et d'argent. Il fit ainsi la conquête de la plèbe et Rome se livra sans délibération à son maître tout-puissant.

C. L'œuvre dictatoriale de César (49-44)

1. La dictature provisoire puis à vie

César n'oublia jamais la question de la légalité, même en temps de guerre civile, car il lui paraissait indispensable de maintenir les apparences de la survivance de la République, en dépit des entorses à la mos majorum. Il veilla en effet à ce que le Sénat lui décernât des pouvoirs conséquents, conformes à ses ambitions. L'Imperator ne pouvait porter ses premiers coups à la République tant que son principal rival, Pompée, représentait un péril susceptible de balayer ses prétentions. Lorsqu'il franchit le Rubicon en 49, du fait de l'expiration de son proconsulat en Gaule, César n'était plus guère que grand pontife selon les institutions romaines. La conquête de l'Italie avait provoqué la fuite précipitée d'un grand nombre de sénateurs favorables à Pompée et César, pour pallier l'absence d'autorité légale, dut se contenter dans un premier temps de mettre en œuvre, sans le moindre ménagement, ses droits de vainqueur, prenant des mesures de circonstance.

Durant la première campagne d'Espagne, une loi lui conféra enfin une dictature extraordinaire semblable à celle de Sylla, dont il usa pour régler des difficultés administratives et économiques, avant de la déposer solennellement en 49. L'année suivante, il se fit élire régulièrement consul, charge suprême du cursus honorum. Au lendemain de la bataille de Pharsale, sur proposition de son collègue, il fut nommé dictateur une seconde fois, pour un an seulement. En 46, orné des insignes du consulat, il lutta victorieusement en Afrique et célébra ses triomphes. César devint une nouvelle fois consul sans collègue en 45, jusqu'en octobre. Mais dans l'intervalle, sans doute en avril 46, il fut nommé dictateur une troisième fois, pour dix ans. En janvier ou février 45, César obtint enfin la dictature à vie, marque éclatante de reconnaissance de la part du Sénat et du peuple de Rome. La même année, il revêtit une nouvelle fois le consulat. César disposait également de l'inviolabilité tribunicienne, du titre d'Imperator permanent, des attributs du grand pontificat et de multiples honneurs civiques et religieux. Ces pouvoirs accumulés et alternés au gré des événements, firent de lui le maître absolu de l'empire romain et devaient lui permettre de mener les réformes qu'il ambitionnait depuis le commencement de sa carrière politique.

2. La réforme des institutions, de la justice et des finances

De 47 à 44, durant ses campagnes interminables et plus particulièrement au cours de sa dernière année de vie, si féconde en décisions capitales, César promulgua une pléiade de réformes déterminantes qui devaient bouleverser le visage de l'Urbs, ébranler les fondements de la République romaine et préparer l'avènement de l'Empire. Sans redouter les conséquences de ces changements, il mit son empreinte aux institutions.

César accrut sensiblement l'importance des magistrats, portant le nombre de préteurs de 8 à 16, celui des édiles de 4 à 6 et celui des questeurs de 20 à 40. Le puissant dictateur, afin de développer ses clientèles, offrit ces charges lucratives à ses partisans les plus fidèles. Le foisonnement des magistrats affaiblissait dans une certaine mesure l'étendue de leurs responsabilités publiques. César entendit domestiquer le Sénat, le peuplant d'hommes à sa dévotion, notamment dans les mois qui suivirent la fuite des Pompéiens. Il recruta ses membres dans l'ordre équestre, englobant définitivement les notables d'Italie, tandis que de rares citoyens des provinces de l'empire entrèrent dans le sein de la vénérable assemblée en récompense de leur obéissance. Droit de cité fut en effet accordé à l'ensemble de l'Italie et de la Cisalpine. Le Sénat fut ainsi ouvert non seulement à des Romains de souche non aristocratique mais également à des Gaulois, mesure qui ne manqua point de heurter les sensibilités de l'ancienne aristocratie romaine, de la nobilitas. Il porta sans hésitation la composition de l'Assemblée à 900 sénateurs, noyant ses attributions sous le nombre, la dépouillant fort opportunément de ses pouvoirs. Le dictateur lui retira notamment la responsabilité de la gestion des finances de l'empire et de l'administration provinciale.

Par ailleurs, César remania la composition des tribunaux, partageant les charges entre Patres et Chevaliers. Par conséquent, l'ordre équestre et l'ensemble de la première classe purent concourir à la formation des jurys. César brisa de la sorte la tyrannie qui consistait à réserver à un faible nombre d'hommes, toujours les mêmes de surcroît, l'exercice des prérogatives judiciaires et abaissa le Sénat au rang de l'ordre équestre.

Concernant le domaine des finances, César envisagea dans un premier temps la question des dettes et des loyers, puis il restreignit de moitié le nombre des bénéficiaires de l'annone, le produit de la récolte annuelle, véritable assistance publique, réprimant les abus, luttant contre la fraude et établissant un plafond. Ses premières mesures sociales furent des lois agraires que le dictateur méditait depuis son premier consulat ; César veilla en effet à répartir équitablement les terres de l'ager publicus, mais celles-ci ne suffisaient pas à pourvoir les vétérans de ses légions. César leur attribua des terres dans les colonies outre-monts et outre-mer, favorisant la création de nouvelles colonies en Gaule, en Espagne, en Grèce, en Afrique où il releva les ruines de Carthage, etc.

Aux vétérans qui ne purent profiter de ces largesses, il donna les moyens de subsister par la force de leurs bras sans quitter la péninsule, en décidant l'édification d'une nouvelle Rome, la construction de routes, l'aménagement du port d'Ostie, le drainage des marais pontins... César combattit également le luxe excessif et insolent, brimant les fortunes les plus scandaleuses dont il refusait le déploiement public outrancier par le vote des lois qualifiées de " Somptuaires ", imposa des prohibitions, autant de mesures qui plaisaient à la populace. Enfin, César ordonna l'union monétaire de l'Empire, introduisant le monopole d'une monnaie romaine régulièrement frappée, faite d'une juste proportion d'or et d'argent.

3. La réorganisation provinciale et le renforcement de l'armée

César avait soustrait l'administration des provinces au Sénat en assurant l'institution de gouverneurs à sa solde. Il distribua les proconsulats aux anciens consuls et préteurs à sa guise, au terme des législatures dont ils étaient redevables. De même le Sénat se résigna à laisser César décider seul de la paix et de la guerre. D'ailleurs, au-dessus des proconsuls, propréteurs et légats, César exerçait l'Imperium souverain auquel chaque magistrat et l'ensemble des armées romaines devaient une soumission inconditionnelle. César releva le nombre des provinces à 18, bouleversant l'ancienne carte et forma de nouvelles circonscriptions territoriales dans les pays où il avait vaincu : La Gaule chevelue et une seconde province d'Afrique. Les provinciaux n'étaient plus comme jadis livrés à l'arbitraire des proconsuls, l'œuvre de César apportait en effet cohésion, stabilité et permit l'unification de l'Empire. César se consacra par ailleurs à l'organisation de l'armée. Celle-ci ne fut jamais si puissante, comptant à la fin de la vie de l'Imperator 39 légions, réparties dans l'Empire et plus particulièrement dans les provinces frontalières. La discipline des légions romaines créait leur invincibilité face aux barbares désunis. Par leur composition, les légions englobaient en masse les peuplades de l'Empire et contribuaient par voie de conséquence à la romanisation et à l'unification de celui-ci. César veillait à ce que ses légions fussent bien nourries et toujours prêtes au combat ; avant de mourir sous le glaive de Brutus il envisagea même une grande expédition contre les Parthes. Ses légions furent ainsi renforcées et préparées à l'affrontement décisif. Il n'eut pas le temps d'accomplir ce projet audacieux qui aurait dû assurer la sécurité de l'Empire contre ses plus redoutables adversaires, laissant à l'Empereur Trajan le soin de conquérir, au commencement du second siècle de notre ère, la Mésopotamie, l'Assyrie et l'Arménie.

4. L'œuvre édilitaire et culturelle

César bouleversa le visage de l'Urbs. Alors que la population de la capitale ne cessait de croître dans des proportions immenses, César fit reculer ses limites et envisagea même un gigantesque projet d'urbanisme systématique, prévoyant le détournement du Tibre, le changement de l'emplacement du Champ de Mars et bien des conceptions architecturales nouvelles qui ne purent être menées à terme faute de temps. Le dictateur supprima la muraille servienne, Rome cessa d'étouffer et la Ville tripla de superficie. César se préoccupa également de l'entretien des rues, de la circulation, de la police. Il fit travailler à l'embellissement du Forum, ordonna l'édification d'un second Forum portant son nom, surveilla le pavage de la Ville, ordonna la restauration de la vieille Curie romaine, releva le temple de Quirinus, agrandit le Cirque Maxime, etc. L'essentiel de son œuvre fut cependant d'ordonner et de métamorphoser un sombre chaos de bâtisses en suscitant une grande floraison monumentale que paracheva Auguste.

Par ailleurs, César fit porter l'année, qui n'était que de 355 jours, à 365 jours 1/4, apportant ainsi d'importantes modifications à l'agencement du calendrier romain. Il n'était donc plus nécessaire de recourir aux mois intercalaires et l'année civile, qui jadis commençait le 1er mars, devait être inaugurée désormais selon les prémisses de l'année politique, lors de l'entrée en charge des consuls aux calendes de janvier. Telle fut la réforme du calendrier julien.

L'œuvre culturelle n'en fut pas moins féconde et l'aspect architectural n'en constituait qu'une facette. César encouragea les arts, la peinture, la sculpture notamment, fit appel aux talents les plus divers (souvent des Grecs comme Pasiteles, Menelaos, Apollonios d'Athènes, etc.). Le courant en vogue était le néo-atticisme, inspiré des motifs et des règles de l'art hellénistique. La littérature connut ses lettres de noblesse avec l'œuvre de Cicéron. César fonda la première des bibliothèques publiques dont Rome s'enorgueillit, réunissant des ouvrages grecs et latins. Le mouvement littéraire qui l'emportait alors était également l'atticisme. César, Salluste et même Cicéron n'échappèrent point à l'influence grecque. Le maître de la prose latine, Cicéron, entendit en effet développer dans ses œuvres philosophiques les thèmes chers à la pensée grecque tout en conservant une profonde originalité qui s'illustra dans tous les genres ou presque : œuvres politiques, morales, philosophiques, rhétoriques, épistolaires, poétiques ; il donna son nom à son siècle et à la prose romaine une grandeur immortelle. César lui-même n'était pas étranger au foisonnement des lettres qui marqua son époque.

D. César écrivain de génie

1. Le parcours littéraire de César

César ne fut jamais homme de lettres au sens qu'il eut à vivre de sa plume, mais il reçut une parfaite formation littéraire de son maître, le rhéteur et grammairien M. Antonius Gnipho, puis à Rhodes du célèbre Apollonios Molon. Jeune homme, comme tout Romain de milieu cultivé, il avait taquiné la muse, écrivant une louange d'Hercule et une tragédie, Œdipe, témoignages de la vivacité à Rome de l'influence grecque qui ne furent point conservés. En 54 ou 55, durant la traversée des Alpes, César rédigea un traité de langue latine, le De analogia, répliquant aux théories du De oratore de Cicéron. En 45, il publia un pamphlet en deux livres, les Anticatones, pour combattre l'effet moral produit par le suicide héroïque de son adversaire, Caton d'Utique.

Les deux œuvres fondamentales de César virent le jour avant la publication de ce cruel pamphlet contre Caton. La première, les Commentaires sur la Guerre des Gaules, furent probablement rédigés à la fin de 52, comprenant sept livres. Entre 48 avant notre ère et sa mort, César prépara la seconde, ses trois livres sur la Guerre Civile, qui furent publiés inachevés par Antoine, puis par Hirtius, qui ajouta un huitième livre à la Guerre des Gaules pour assurer la continuité des Commentaires de César. Ces récits permettaient à César de demeurer présent dans l'opinion à Rome, soit lorsque les insurrections gauloises le retenaient au-delà des Alpes, soit quand il devait lutter contre les Pompéiens et quitter Rome pour l'Orient. Leur succès, indéniablement redevable à l'effusion d'un style rayonnant, fut immédiat et influença durablement la postérité.

2. Classicisme du style

Les Commentarii sont des carnets, de véritables chroniques de guerre, et constituent un genre littéraire à part entière. Le lecteur ne peut manquer de subir les attraits de l'équilibre parfait régnant entre la narration dépouillée de l'oeuvre et l'embellissement oratoire. Les Commentaires reprennent les lettres et les rapports de César au Sénat, où l'Imperator explique ses actes et justifie ses décisions. Par la rédaction qui les condense et les compose savamment, il crée une relation militaire abrégée, réduite souvent à l'essentiel, ayant pour corollaire naturel une clarté stylistique éblouissante. Une pareille relation commentée, rédigée selon les modes divers (récits, discours, descriptions, exposés), habilement suggestifs, dissimule un plaidoyer sous apparence d'objectivité. La matière est répartie, découpée année par année, saison par saison. César dictait le premier jet, puis insérait des développements dans le document originel, ce qui tendrait à rendre raison de quelques rares obscurités et contradictions minimes.

Toutefois, César recherchait avidement la simplicité, évoquant seulement les grandes lignes de l'action et obtenait ainsi une impression générale de pureté. L'ensemble fut construit selon les règles de la rhétorique classique : combinaison de morceaux à effet destinés à maintenir l'attention, économie du récit et démonstration incluse dans la structure logique. Le choix des mots, l'elegantia Caesaris, fondait une recherche minutieuse, caractéristique du classicisme. Enfin, l'emploi de la troisième personne lui permit de répéter son nom des centaines de fois, tout en évitant d'étaler son ego. De même, en vertu d'un procédé ingénieux, César employa continuellement des tournures impersonnelles afin de rapporter et de parvenir à atténuer les difficultés ou les échecs qui ne pouvaient par conséquent être imputés à son génie.

3. L'homme dans l'œuvre

Les Commentaires servirent autant le mémorialiste que le propagandiste. L'auteur était également l'acteur principal des événements évoqués, sa relation étant contemporaine des effets, souvent inscrits au cœur même de l'action. Œuvre purement circonstancielle, César en fit une apologie personnelle, un écrit mettant en exergue ses qualités de chef de guerre, ses dons d'homme d'Etat. Par ailleurs, les Commentaires imposèrent ses idées au point de changer à sa guise le cours de l'Histoire. Ainsi, le dictateur remporta une dernière victoire en provoquant délibérément l'abaissement de Pompée dans les mémoires, la valorisation outrancière de l'importance de Vercingétorix (devenu un adversaire à sa mesure, ce qui rendait sa victoire d'autant plus éclatante) et l'assimilation des dieux gaulois au Panthéon romain. La Guerre des Gaules représente une source historique unique. L'auteur abonde en détails sur le pays, les peuples gaulois, leurs coutumes, leur organisation, etc. La déformation historique résidait moins dans le mensonge que dans l'art de taire ou de mettre en lumière ce qui convenait à César. Ces récits éclairent en effet avant tout sa propre personnalité, la tension permanente vers le but, l'économie des moyens, l'art de prévoir, de décider et de frapper comme la foudre au moment opportun. César proposa ainsi de lui l'image d'un Imperator parfait qui correspondait dans une éminente mesure à ses indéniables talents.

E. La fin de César

1. Les Ides de Mars

A l'âge de 57 ans, César entendait mener une gigantesque expédition contre les Parthes, jadis vainqueurs des légions de Crassus. Mais avant de pouvoir mettre en œuvre ses ambitions, le puissant dictateur fut assassiné le 15 mars 44 avant notre ère aux pieds de la statue de son rival, Pompée, au sein de la Curie romaine. Le grand homme périt poignardé par son fils adoptif, Brutus et Cassius, aidés de quelques conjurés ennemis de la dictature césarienne aux cris de « Vive la Liberté ! ». Le tyran tomba sous les 25 coups que lui infligèrent les sénateurs soucieux d'empêcher la restauration de la monarchie à Rome et se recouvrit le visage avant de s'effondrer.

Le célèbre « Tu quoque mi filii », prononcé en grec, fut-il véritablement ? Suétone et Dion Cassius l'affirmèrent d'une manière douteuse. Selon certains historiens, César mourut en silence, sans la moindre démonstration d'un tragique dépit. Il semble difficile d'apporter une réponse définitive et absolue. Profondément imprégné de culture hellénistique, épris de littérature grecque, César parlait volontiers la langue de l'auteur de l'Iliade et sans doute la citation, si l'Imperator la prononça, n'était point complète. Auguste dit un jour à Galba, jeune enfant et son lointain successeur : « Toi aussi mon fils, tu grignoteras une partie de mon pouvoir ». La sentence paraissait bien connue des anciens et le mot de César en était probablement une variante. De même, des doutes subsistent quant à l'interprétation de la phrase concernant la vie privée de l'Imperator. Brutus était-il son fils naturel, celui de ses amours avec Servilie, ou simplement son enfant adoptif ? Sans détenir un quelconque élément de preuve, la tradition historiographique opta pour la seconde hypothèse.

La phrase évoquée conférait indéniablement une dimension fortement affective à l'assassinat que la postérité retint pour sa beauté poétique. Mais le propos était éminemment politique, accusant Brutus de parricide et lui infligeant une honte éternelle. La citation augustéenne, plus achevée, revêtait l'acte de ses formes criminelles, érigeant Brutus en vil conspirateur désirant accéder au pouvoir suprême et devenir un nouveau tyran. D'un point de vue littéraire, la sentence contribuait à donner un effet dramatique à la scène qui grandissait César et abaissait les comploteurs. Le mot aurait ainsi pu naître d'une rancune précoce, propagée peu de temps après la mort de César, durant la période où les conjurés se cachèrent, condamnés à la vindicte publique par Antoine. Nul ne sait.

Enfin, les historiens antiques, notamment Suétone, rapportèrent nombre de présages dont César se serait moqué avant de périr. La mort du dictateur fut marquée des signes du destin. L'homme ne pouvait admettre l'idée d'obéir aux mouvements de la superstition au moment fatidique, tandis que s'esquissait la grande campagne contre les Parthes que devait précéder la disparition de la République romaine.

2. Les problèmes d'interprétation

Certains louèrent les conjurés comme les sauveurs de la République en péril. Des Romains se méfiaient des formes despotiques du pouvoir césarien et craignaient la possibilité d'une restauration monarchique, évoquée par Plutarque. Or le souvenir de la monarchie horrifiait les Romains depuis la chute de Tarquin le Superbe. De même les admirateurs de Pompée, vaincus depuis 45, gardaient, sans oser manifester ouvertement leur hostilité, une haine implacable envers le dictateur. Les chantres de la mos majorum ne supportaient point la présence de la reine Cléopâtre aux côtés du maître suprême de l'Empire, son influence occulte, les honneurs dont César la comblait et se plurent à accuser l'Imperator d'instaurer son propre culte, de prétendre à la divinisation de son vivant. Les Romains redoutaient-ils le déclenchement d'une nouvelle campagne contre les Parthes ? La guerre risquait fort de se prolonger durant des lustres et des rumeurs circulaient à Rome selon lesquelles l'Empire parthe ne pouvait être détruit que par un Roi ce qui tendait à renforcer les soupçons sur les aspirations démesurées de César. Des historiens s'opposèrent à l'idée d'une royauté césarienne, arguant que la dictature suffisait à la gloire de César qui n'avait guère besoin d'ajouter une couronne à son prestige. Quoi qu'il en fut, les conjurés ne parvinrent point à sauver la République moribonde.

3. La royauté de César

La question de la royauté césarienne prête à de multiples controverses depuis le XIXe siècle. Michelet repoussa l'idée ; Napoléon III, auteur d'une vie de Jules César, alla dans le même sens et Mommsen préféra ne point prendre de position. Un historien italien prétendit que l'homme aspirait à la monarchie universelle sous l'influence de Cléopâtre, mais la thèse ne résista guère à une étude sérieuse des sources. César lui-même dit « Caesar non rex », mais Jérôme Carcopino demeura persuadé que César songeait depuis fort longtemps à la royauté, la monarchie seule pouvant sauver l'empire de la déliquescence. L'historien développa une puissante argumentation selon laquelle César ambitionnait d'établir une monarchie théocratique. En effet, dès ses premières années de vie politique, il ne cessa de marteler que la République agonisait et ne valait plus rien. Le dictateur exalta toujours son lignage qu'il plaçait sous la protection de Vénus. Grand Pontife, il prit garde, sa vie durant, aux signes de la divinité, comme l'illustra le franchissement du Rubicon. César mit en application tous les éléments pour accentuer le caractère sacré de son pouvoir, gravit à genoux les marches du Capitole, ordonna que sa statue fût placée près de celle de Jupiter, comportant une épitaphe dédiée à sa gloire : « A César le demi-dieu ». Selon Dion Cassius, le dictateur fit effacer l'inscription pour feindre la modestie et plaire à la plèbe. Il reçut des honneurs à l'égal d'un Roi, put porter la pourpre et les lauriers en permanence, la toge du triomphateur et prendre le prénom d'Imperator. Les monnaies portèrent son effigie : « A César Imperator », comme jadis les Rois hellénistiques. Il adopta Octave et lui conféra le grand pontificat. Certes, en 44, il refusa par trois fois la couronne que Marc Antoine lui proposait au grand mécontentement de la foule. César exigea que la couronne fût donnée à Jupiter, mais les Romains préférèrent ceindre sa statue. Aux yeux de Jérôme Carcopino, César, s'apercevant de l'hostilité des Romains à l'idée d'une restauration monarchique, entendit différer ses intentions et ne point heurter les consciences politiques dans un moment inopportun. L'historien Syme refusa ces interprétations, voyant en César un opportuniste de génie, désirant le pouvoir absolu mais point la royauté. Quoi qu'il en fut, César alla au-delà des ambitions de tous ses prédécesseurs dans l'instauration d'un pouvoir absolu qu'il n'entendit nullement abandonner comme le fit jadis Sylla. Il revêtit son autorité des formes de la monarchie et son entourage crut sincèrement qu'il souhaitait ardemment une couronne pour unifier l'Empire. Indiscutablement, son œuvre prépara son avènement. Ainsi le républicain Cicéron put-il se lamenter : « Ô dieux miséricordieux, le Tyran est mort, mais la tyrannie est vivante. »

Bibliographie

Sources

  • César, La guerre des Gaules, Gallimard, folio, Paris, 2000
  • Suétone, La Vie des douze Césars, Gallimard, folio, Paris, 1998
  • Plutarque, La Vie des hommes illustres, tome 1, Gallimard, Bibliothèque la Pléiade

Biographies

  • Auguste Bailly, Jules César, Fayard, Paris, 1942
  • Jérôme Carcopino, Jules César, Puf, Paris, 1968
  • Robert Etienne, Jules César, Fayard, Paris, 1997