L'Agôgé spartiate

Introduction

Lycurgue de Sparte est une figure énigmatique, car légendaire, de la Grèce antique. L'essentiel de ce que nous savons sur ce personnage vient de Plutarque dans sa « Vie de Lycurgue ». C'est Hérodote qui mentionne son nom pour la première fois comme celui du législateur qui, à Sparte, établit l'Eunomia ; la bonne législation à la place des mauvaises lois antérieures. Le fait est qu'il est difficile de donner un cadre chronologique précis, défini à sa vie. Les différentes sources s'accordent toutefois à penser qu'il aurait vécu aux IXe et Xe siècles. Quoiqu'il en soit, Lycurgue aurait à Sparte promulgué la Rethra c'est à dire l'organisation des cadres au sein desquels étaient répartis les citoyens. Il aurait également procédé à un nouveau partage des terres en 9 000 lots pour mettre fin à l'inégalité des fortunes et rétablir l'égalité des ressources pour tous. Le cadre des réformes de Lycurgue imposait aux lacédémoniens, l'autre nom pour désigner les spartiates, une vie austère et une éducation spécifique pour les jeunes.

I. UNE FORMATION MILITAIRE

a) Les étapes de la formation

8e à 11e année [Petit-gars]

- Robidas (sens inconnu)
- Pré-petit-gars
- Petit-gars
- Pré-garçon

12e à 15e année [Garçon]

- Garçon de 1ere année
- Garçon de 2e année
- Futur irène de 1ere année
- Futur irène de 2e année

16e à 20e année [Irène]

- Irène de 1ere année
- Irène de 2e année
- Irène de 3e année
- Irène de 4e année
- Irène-chef

Plutarque fait mention d'un choix qui s'opérait parmi les nouveaux nés. « il le prenait et portait dans un lieu appelé Lesché, où siégeaient les anciens de la tribu… » (Vie de Lycurgue). Il est légitime de penser qu'il s'agit du conseil des 28 sages (La Gérousia) composée de Gérontes de plus de 60 ans qui opéraient une sélection entre les bébés ou bien plus simplement, il s'agissait des anciens de chacune des tribus. L'exigence spartiate se manifeste donc dès la naissance de l'enfant qui se doit de présenter des critères dignes de faire de lui un futur citoyen-soldat au service de la Cité. Si l'enfant n'est pas considéré comme sain, il est tué : envoyé « en un lieu appelé les Apothètes, qui était un précipice du Taygète » (Plutarque - Vie de Lycurgue). Les Apothètes étant une gorge d'un massif montagneux du sud du Péloponnèse, donc proche de la Cité de Sparte : le Taygète. Cette sélection qui peut nous apparaître barbare et arbitraire, reflète un mode de pensée spécifique où l'individu ne doit pas être une charge pour la communauté mais un atout pour elle. D'ailleurs, il n'est pas concevable de laisser un des 9 000 lots de terre à un citoyen qui jouirait de tous ses droits sans pouvoir remplir ses devoirs.

De la naissance à l'âge de 7 ans, le jeune spartiate était confié à une nourrice. Déjà, l'enfant était mis en condition psychologiquement et physiquement à l'Agôgé. A l'âge de 7 ou 8 ans, un nouveau cap est franchi. L'éducation, la Paideia, véritable ne commence qu'avec la seconde tranche de la vie telle que la définissait Hippocrate. L'Agôgé commence donc véritablement à ce stade. Ce terme, généralement traduit par « éducation » relève en fait plus du dressage. Dressage qui se prolongera jusqu'à l'âge de 20 ans. En effet, à 7 ans, le jeune garçon est retiré à sa famille et confié au pédonome. A 12 ans, l'enfant entre dans la seconde étape de son cursus qui se durcit et prend à ce moment toute sa mesure. Il quitte alors définitivement sa famille pour vivre en caserne et ce jusqu'à ses 30 ans, bien après la fin de sa formation.

b) Une mise à l'épreuve systématique

Comme nous l'avons déjà dit, ce système vise à l'endurcissement des jeunes, ceci afin de mieux les préparer aux rigueurs de la guerre. L'éducation se faisait par classes d'âges qu'entrecoupaient des rites de passage. Il faut toutefois noter que malgré un mode vie difficile et austère, les jeunes spartiates ne sont pas formés directement aux manœuvres hoplitiques. L'Agôgé peut donc se résumer à une succession de mise à l'épreuve. Parmi les épreuves que doit endurer le jeune spartiate, et au delà des brimades et punitions quotidiennes, on compte le rituel du passage de l'enfance à l'adolescence au cours duquel les jeunes doivent se retirer pendant un an près du sanctuaire d'Orthia. De durs combats sont organisés où tous les coups sont permis et qui se déroulent au Platanistas, un îlot de l'Eurotas, rivière qui arrosait Sparte, entre deux groupes de jeune d'une même classe d'âge ceci devant l'autel d'Artémis. Un clan cherchait à s'emparer des fromages défendus par un autre clan armé de gourdins. La clôture des initiations est marquée par les Gymnopédies qui consistaient pour les jeunes garçons en une longue station debout, nus et en plein soleil parmi les cœurs de danse. Plutarque admet que ces rituels, très violents, pouvaient devenir mortels. La Cryptie, ou « vie secrète », consiste en un retrait du monde, là aussi, où les jeunes se retirent de la vie publique et restent cachés dans la campagne ou la montagne, ne se montrant que la nuit afin de se ravitailler par le vol. Cette Cryptie doit se comprendre dans un contexte qui n'est pas seulement guerrier. Il s'agit d'un rite de passage à l'âge adulte. Le meurtre d'un hilote, c'est à dire un esclave à Sparte, fait partie intégrante de ce processus dont il est l'accomplissement. Il semble que la Cryptie était réservée à une élite qui cherchait à entrer dans le corps des Hippeis, les gardes du roi et les membres de la police des éphores, élus par l'Assemblée populaire : l'Apella. Le fait d'être passé par les épreuves de la Cryptie permet au jeune spartiate d'être considéré comme un homme mais aussi comme un guerrier à part entière et digne de ce nom. L'obéissance dans ce cadre hiérarchique restait la règle par excellence.

c) Un système hiérarchisé

Durant toute l'Agôgé, l'enfant reste sous la tutelle d'un chef. Les enfants étaient répartis en bandes (agélai) que commandaient les irènes, des garçons plus âgés en fin de parcours. Au lieu d'être confiés, comme dans les autres cités grecques, à un esclave choisi par la père de famille, l'enfant est placé sous l'autorité d'un haut magistrat : le pédonome qui est chargé de rassembler les enfants, de les surveiller et, si besoin, de punir les fautifs. Le premier contact de l'enfant avec les cadres éducatifs spartiates se faisait par le biais de ce pédonome. Ce magistrat était assisté de jeunes garçons munis de fouets qui administraient les châtiments. Il avait également pour fonction la répartition des enfants en agélai. Les irènes ont en charge un groupe d'élèves qu'ils dirigent et doivent leur inculquer les valeurs éducatives spartiates dont la Gérousia et l'Apella sont les farouches défenseurs. Les irènes ont donc des comptes à rendre à la Cité et agissent dans le respect des traditions. Notons également que la communauté des soldats-citoyens se doit de participer, quand elle en a l'opportunité, à ce système. En l'absence des cadres traditionnels que peuvent être le pédonome et les irènes, les adultes peuvent réprimander les enfants lorsque leur comportement ne s'aligne pas sur les normes de Sparte. Même si l'éducation de type militaire est prédominante, il n'en empêche pas moins que l'aspect culturel reste présent au sein de l'Agôgé.

II- Une faible education intellectuelle

a) Ses formes

Plutarque nous apprend que « leur étude de lettres se bornait au strict nécessaire » (Vie de Lycurgue). En effet, même l'éducation physique n'était reconnue que pour ses seules vertus militaires. L'éducation en Grèce antique repose essentiellement sur des valeurs qui sont exaltées dans les poèmes d'Homère. Cet idéal homérique a pour vecteur les héros tels qu'Ulysse ou encore Achille. Il s'agit donc là d'une association entre la ruse et le courage. Il est frappant de constater que la mise en application de ces principes varie fondamentalement entre les Cités du nord et celle du sud de la Grèce. L'interprétation qui en est faite diffère quelque peu et à Sparte c'est le « militaire » qui prime sur les lettres ou encore les arts. Il ne faut toutefois pas se méprendre, la réflexion chez les enfants n'est pas mise à l'écart. On pourrait penser que la formation guerrière de ces jeunes conduirait à faire d'eux des brutes sans réelles capacités d'analyses. Si on cherche à faire d'eux des soldats, on cherche avant tout à développer un patriotisme poliade qui les portera avec d'autant plus d'entrain au combat et qui, surtout, donne un sens à leur formation. Il est donc nécessaire de les « intéresser à la vie publique » (Plutarque - Vie de Lycurgue). Toutefois, l'enseignement de cette morale civique reste limité tout en étant extrêmement exigeant. Cette approche ne peut donc se faire sans certaines formes d'éveil de l'esprit. La lecture et l'écriture sont les parents pauvres du peu d'ouverture dont peuvent bénéficier les jeunes spartiates. Malgré tout, les poèmes et les chants jouissent d'une meilleure situation. Les chants et les poèmes sont mémorisés par les jeunes guerriers. Les poètes les plus prisés sont des poètes « nationaux » issus de Sparte. Le plus connu d'entre eux étant Tyrtée qui, bien que Spartiate d'adoption, était le plus admiré. L'on peu également citer Alcman ou encore Terpandre. Il est également révélateur de constater que les lacédémoniens n'ont pas, comme à Athènes, mis en œuvre de grands travaux de construction et d'embellissement de la Cité. Une autre discipline qui, en Grèce, était exaltée était la rhétorique. Cet art de convaincre et de bien parler n'avait pas pris du tout à Sparte. On lui préférait ce que l'on nomme les apophtegmes lacédémoniens c'est à dire des sentences brèves et ramassées que se devaient d'apprendre et maîtriser les jeunes gens dans le cadre de l'Agôgé. Cette conception de l'étude avait de quoi étonner les autres grecs et particulièrement les athéniens qui ne comprenaient pas cette défiance.

b) Son but

Comme nous venons de le dire, l'ouverture, certes limitée, mais l'ouverture tout de même à une certaine forme d'éducation intellectuelle transparaissait via plusieurs disciplines. Ce qui est étonnant, c'est que ces disciplines restent malgré tout dans la ligne directrice spartiate qu'est le repli sur soi, la défense de ses acquis et de la Cité. Avant Lycurgue, l'éducation spartiate était beaucoup plus ouverte à l'étude des lettres et des arts. Après l'émergence de ce personnage légendaire, il est indéniable que tout s'est orienté vers la guerre et les arts et les lettres furent détournés de leur vocation première pour appuyer ce changement dans les mœurs de la société spartiate. Le chant fut consacré à apprendre les rythmes de marche que les spartiates accompagnaient à la flûte lorsqu'ils se mettaient en marche contre l'ennemi. L'éducation est donc vue comme un tout et était avant toute chose « un apprentissage de l'obéissance » (Plutarque - Vie de Lycurgue) que ne pouvait favoriser une orientation plus intellectuelle. Peut être même peut on considérer que les lettres étaient vues comme pouvant aliéner la capacité guerrière des jeunes spartiates. Plutarque semble en effet penser que dans l'esprit des lacédémoniens, l'étude des arts et des lettres pouvait être néfaste à l'obéissance due aux chefs ( « tout le reste de leur instruction consistait à apprendre à bien obéir » - Vie de Lycurgue) et donc s'avérer potentiellement dangereuse à la survie de la communauté. Notons également que la mise à l'épreuve reste de mise dans cet apprentissage de la réflexion et la punition est de mise pour le médiocre. La coexistence entre ces deux types de formation, aussi déséquilibrées qu'elles fussent de par l'importance accordée à l'une ou à l'autre, ne sont toutefois pas exclusives et se complètent dans un système assez cohérent où les priorités sont clairement définies.

Conclusion

Pour terminer, disons que l'Agôgé spartiate est un système qui n'a pour seule finalité que la préparation de la guerre et plus largement de la défense de la Cité de tous les dangers : extérieurs comme intérieurs. La Cryptie en étant une des manifestations les plus révélatrices et les plus significatives. La faible éducation intellectuelle entre dans cette logique d'une société guerrière qui ne voit pas l'utilité de celle-ci pour la défense de la Cité. Dans un tel cadre, la cohésion communautaire et l'esprit de corps sont les valeurs fondamentales lacédémoniennes.

Il est vrai que la supériorité militaire des spartiates était reconnue par tous les grecs. Ce modèle différait du modèle grec « classique » tel celui d'Athènes qui privilégiait la formation intellectuelle. Notons également que le déclin de Sparte au IVe siècle va accentuer la dureté de l'enseignement spartiate. Et, à terme, Sparte devra recourir à l'emploi de mercenaires du fait d'une situation d'oliganthropie c'est à dire une pénurie en hommes. Ce faisant, elle s'éloigne de l'idéal de Lycurgue.

Il convient malgré tout de se poser une question d'importance, l'image que nous avons de Sparte est-elle conforme à la réalité ? Ou bien relève-t-elle plutôt du mythe. Les auteurs anciens ont pu, de bonne foi, relater des faits, exprimer des jugements sans nuance et ainsi nous présenter un point de vue biaisé du mode de vie et du mode éducatif de Sparte. Il est donc difficile de se prononcer sur ce point et d'adopter une vision définitive sur Sparte.

Bibliographie

Ouvrages généraux :

- Lévêque Pierre, L'aventure grecque, Armand Colin, Paris, 1964.
- Chamoux François, La Civilisation grecque, Arthaud, Paris, 1963.

Ouvrages spécialisés :

- Rebuffat François, Guerre et Société dans le monde grec (490-322 av. J.-C), Sedes, 2000.
- Ducrey Pierre, Guerre et guerriers dans la Grèce antique, Office du Livre, Fribourg, 1985.
- Marroux Henri, Histoire de l'éducation dans l'Antiquité, Seuil, 1965.

Lexiques et dictionnaires spécialisés :

- Mossé Claude, Dictionnaire de la civilisation grecque, Editions Complexe, 1998.
- Queyrel Anne et François, Lexique d'Histoire et de civilisation grecques, Ellipses, 1996.

Sources directes :

- Plutarque, « Vies parallèles », « Vie de Lycurgue ».
- Xénophon, Constitution de Sparte, Gallimard, 1996. Texte établi et traduit par François Ollivier.