Fachoda

Introduction

Dans l'imaginaire collectif national, Fachoda reste comme une profonde humiliation infligée par l'archétype d'une Angleterre triomphante et hautaine ; forcément de mauvaise foi. En somme, l'image même de la « perfide Albion » abondamment relatée par la presse et les caricaturistes de l'époque. Cet épisode reste comme l'un des événements fondateurs mais surtout représentatif de cette IIIe République naissante et fragile au même titre d'ailleurs que les scandales politiques et financiers qui ont émaillé le dernier quart du XIXe siècle en France. Ce thème de Fachoda, l'extrême-droite s'en est tout de suite emparée et l'a exalté afin de satisfaire ses visées nationalistes par le biais d'un colonialisme triomphant.

Le site de Fachoda 1 est situé à 650 km au sud de la capitale soudanaise Khartoum. Cette région du Soudan, depuis le départ des britanniques suite à la révolte mahdiste de 1885, est extrêmement convoitée par les principales puissances coloniales européennes que sont, avant toutes, le Royaume-Uni et la France, mais aussi l'Italie et la Belgique qui cherchent un débouché sur le fleuve et de la sorte, un point d'ancrage vers l'Egypte. En effet, le vide créé par le départ anglais, et au-delà des considérations stratégiques inhérentes à cette position, s'opère à un moment où le Partage de l'Afrique est presque terminé et où les occasions d'acquisition de nouveaux territoires se font de plus en plus rares. Ainsi, les projets d'expansion français vers l'est et les projets d'expansion britanniques du Caire au Cap, selon les vœux de Cecil Rhodes, se sont heurtés à Fachoda ce 18 septembre 1898 ; ceci dans un contexte d'extrême ferveur nationaliste de part et d'autre qui laisse d'ailleurs un moment craindre le pire c'est à dire un conflit ouvert.

Au delà de ce simple antagonisme franco-britannique, il convient de se pencher de la manière la plus exhaustive possible sur l'ensemble des raisons qui ont conduit à ce bras de fer et ce afin de sortir d'une vision par trop manichéenne du problème, hélas encore trop répandue. Les enjeux de cet « incident » sont en effet multiples et il faut rappeler que cet épisode anticipe le futur système d'alliance qui s'impose au début du XXe siècle.

Dans un premier temps, il nous faut considérer les rivalités européennes qui se font jour en Afrique afin de dégager les intérêts de chacun des protagonistes dans la région. Puis, il est nécessaire de s'attarder sur l'expédition française et les enjeux politiques qui y sont liés avant de voir de quelle manière fut réglée la crise entre les puissances.

I. Les rivalités européennes en Afrique

a) La mainmise britannique sur l'Égypte

La fin du XIXe siècle voit, entre les deux principales puissances coloniales, une multiplication des heurts et des différends territoriaux principalement en Afrique. La France, installée à Madagascar, occupe une position stratégique sur la route des Indes par le Cap. Cette difficulté est toutefois réglée par la reconnaissance des droits britanniques sur Zanzibar par la France alors que, dans le même temps, un accord est signé en août 1890 qui définit les zones d'influences françaises et britanniques dans la région du Niger. Malgré cette entente, la question la plus épineuse concerne l'Egypte où les deux Nations ont des prétentions. L'Angleterre ne peut se permettre de négocier avec la France alors que cette région lui est vitale sur la route des Indes. La France, de son côté, et depuis l'expédition de Bonaparte en 1798, a pris pied en Egypte. Elle y est effectivement soutenue depuis 1811 par le pacha d'Egypte Méhémet Ali, théoriquement vassal du Sultan mais concrètement souverain indépendant. D'ailleurs, en 1856, Saïd, descendant et successeur de Méhémet Ali, accorde à Ferdinand de Lesseps la concession du futur canal de Suez inauguré par l'impératrice Eugènie en 1869 malgré l'opposition britannique. La France, initiatrice du projet, acquiert 52% des actions de la société d'exploitation du canal et le khédive 2, 45%. Ce canal, prouesse technique de 161 km de long, aux mains des Français, bouleverse considérablement la donne géopolitique. La Grande-Bretagne n'en est que trop consciente et rachète, au nez et à la barbe de la France, dès 1875, les actions détenues par Ismail alors confronté à une grave crise financière. Il devra d'ailleurs céder sa place à son fils Tewfik en 1879. Ce dernier, totalement soumis aux européens, ne tarde pas à se heurter à une révolte menée par un militaire nationaliste ; le colonel Arabi. En juin 1882, l'Angleterre intervient militairement, mais seule, en Égypte. En effet, le cabinet Freycinet, désavoué par la Chambre menée notamment par Clémenceau et Gambetta, n'obtient pas les fonds nécessaires à une expédition conjointe ; laissant désormais l'Égypte à la seule influence britannique. Bien que multipliant les critiques face à une action unilatérale anglaise, la France est de facto exclue du jeu en Égypte où l'administration, l'armée et le khédive sont sous tutelle. Il faut d'ailleurs noter que l'intervention britannique à Fachoda s'effectue au nom, et sous les bannières, du khédive.

b) La question soudanaise

Depuis le règne d'Ismail, le Soudan est sous influence égyptienne et soumis à une administration violente et corrompue. Dans ce contexte, Mohammed Ahmed fomente les premiers troubles à partir de 1883 afin de libérer le Soudan des « Turcs » et des « Francs » 3. Le Mahdi 4, à la tête de ses derviches 5, donne à sa lutte et à son personnage un caractère sacré et divin. En 1885, suite à la défaite de Khartoum où le gouverneur général britannique Gordon est tué, le Soudan tombe aux mains des troupes musulmanes et les forces anglo-égyptiennes sont chassées de la région. Cet épisode est un grave revers pour la Grande-Bretagne qui commence aussitôt à préparer la reconquête du Soudan en faisant reconnaître ses droits sur la région par les autres puissances. En juillet 1890, un accord est conclu avec l'Allemagne à laquelle est concédée l'île d'Héligoland en mer du Nord. L'Italie, de son côté, notifie aux nations européennes en 1889 qu'elle prend en charge tout l'Empire éthiopien. L'Angleterre, bien qu'ayant encouragé l'Italie à prendre possession des territoires de la côte orientale abandonnés par le khédive, n'a jamais donné son aval à une annexion pure et simple de l'Éthiopie dont la proximité avec le Soudan sous-entend d'éventuelles ambitions italiennes dans la région. Les Anglais espéraient seulement contrarier les Français installés dans le port d'Obok 6. l'Italie, confirmant les craintes britanniques, déclare que les revendications anglaises dans la région sont caduques et proclame res nullius 7 le territoire du Haut-Nil. Léopold, le roi des Belges, s'aligne aussitôt sur cette position que défendra également, avec peu de succès, la France lors des négociations avec la Grande-Bretagne au moment de la crise. La cinglante défaite italienne à Adoua face aux troupes de Ménélik II le 1er mars 1896 est habilement exploitée par l'Angleterre comme prétexte à la reconquête alors que la France et la Belgique se font de plus en plus menaçantes sur le Soudan. De plus, la défaite britannique face aux mahdistes et le défaite italienne face aux éthiopiens pouvaient être considérées comme une réelle menace pour l'avenir de la colonisation. Herbert Kitchener, sirdar 8 de l'armée égyptienne, reçoit l'ordre de mettre fin à la sécession mahdiste. Avec près de 3 000 hommes et une trentaine de canonnières, il remonte la vallée du Nil, écrase les mahdistes à Omdourman près de Khartoum avant de poursuivre sa progression vers le Haut-Nil où il découvre, le 18 septembre 1898, le drapeau français flottant sur Fachoda.

II. Une précaire implantation française

a) L'expédition Marchand

C'est dès novembre 1894, Théophile Delcassé, ministre des Colonies ordonne à Victor Liotard, gouverneur du Haut-Oubangui 9, d'organiser une expédition vers le Haut-Nil. Le but étant surtout de pousser les Anglais à faire quelques concessions sur le statut de l'Égypte. En mars 1895, sir Edward Grey, sous-secrétaire d'état aux Affaires Étrangères, déclare que l'éventualité d'une mission française dans la région serait un « acte tout à fait inamical et serait considéré comme tel par l'Angleterre. ». Gabriel Hanotaux, ministre des Affaires Étrangères, réfutant les accusations britanniques, reçoit toutefois dès juillet le capitaine d'infanterie de marine Jean-Baptiste Marchand afin d'étudier avec lui le projet d'une éventuelle expédition vers Fachoda dont le caractère stratégique quant à l'installation d'un barrage sur le Nil a été démontré par le polytechnicien français Alexandre Prompt. Au mois de septembre, de la même année, un remaniement ministériel voit le départ de Delcassé au profit d'Emile Chautemps qui suspend aussitôt l'expédition de Liotard. La rupture est évitée de peu mais le double jeu de la France est manifeste. Marchand, tout au long de l'année 1895, se heurte à l'instabilité ministérielle et ne peut faire adopter son projet. Ce n'est que le 24 février 1896, avec l'appui du président Félix Faure et du lobby colonial, que l'explorateur obtient l'accord officiel ainsi que le financement de l'opération. Le retour de Hanotaux en avril lui permet d'accélérer les préparatifs de départ vers le Congo français. Afin, sans doute, de ménager le gouvernement britannique, le gouvernement français avait déclaré que la mission Marchand n'était pas « un projet de conquête » et qu'elle était une expédition « exclusivement pacifique ». Simple sémantique. Bien que le voyage vers le Nil soit secret, les journaux ainsi que les diplomates étrangers étaient parfaitement au fait du projet suite à de nombreuses négligences de l'administration française. Parti fin juin de Marseille, Marchand débarque un mois plus tard à Loango. Rien n'est pourtant joué car, dans le même temps, une expédition belge est elle aussi en route pour Fachoda. Toutefois, une mutinerie des troupes indigènes consacrera l'échec de cette mission concurrente. Ce n'est donc qu'après une progression extrêmement difficile dans la région marécageuse du Bahr-El-Ghazal que Marchand atteint Fachoda le 10 juillet 1898 après deux années de voyage.

b) Vers une situation de crise

En août, après la victoire face aux mahdistes, Kitchener reçoit de Salisbury, premier ministre britannique, des ordres très stricts. Le sirdar doit repousser toute invasion étrangère dans le Haut-Nil. Prévenu de l'implantation française à Fachoda après que Marchand se soit légèrement heurté à quelques éléments épars des derviches du Mahdi, Kitchener se rend sur place et se trouve devant Fachoda le 18 septembre. Le général britannique exige l'évacuation de Fachoda par le détachement français, composé essentiellement de tirailleurs sénégalais, tout en cherchant à éviter un affrontement direct. Cela transparaît dans le rapport Marchand :

« Après les présentations réciproques, le sirdar me demanda si je me rendais bien compte de la signification de l'occupation française de Fachoda territoire égyptien […] "- C'est bien par ordre du gouvernement français que vous occupez Fachoda ? "- Oui, mon général, c'est par ordre de mon gouvernement que Fachoda est aujourd'hui poste français. "- C'est mon devoir alors de protester au nom de la Sublime Porte et de Son Altesse le khédive que je représente au Soudan contre votre présence à Fachoda." Inclinaison de tête. "- Sans doute, votre intention est de maintenir l'occupation de Fachoda. "- Oui, mon général ; et j'ajoute qu'au besoin nous nous ferons tous tuer ici avant…". Le sirdar me coupe la parole : "- Oh, il n'est pas question de pousser les choses aussi loin. Je comprends et j'admets que chargé d'exécuter les ordres de votre gouvernement, votre devoir vous commande de rester à Fachoda jusqu'à ordre contraire […]. J'espère que nous pourrons arriver tous deux à une entente qui me permettra de remplir cette simple formalité après laquelle nous laisserons les choses en l'état jusqu'à la décision de nos gouvernements." »

Les deux hommes s'en remettent donc à leurs chancelleries respectives. A Paris, Delcassé, ministre des Affaires Etrangères depuis juin 1898, pense d'abord à résister mais doit rapidement se faire une raison devant l'intransigeance de Salisbury soutenu par une opinion britannique déchaînée par le jingoïsme ambiant depuis le jubilé de Victoria en 1897. Alphonse de Courcel, l'ambassadeur français à Londres, expédie à ce sujet un télégramme prioritaire à Delcassé où il explique que « la population britannique, toutes classes confondues, accepte l'idée d'une guerre. ». Quelques jours plus tard, il ajoute : « A mon avis, il convient de décider de notre propre chef […] l'évacuation de Fachoda. ». Le 28 octobre, le premier ministre britannique, Monson, explique à de Courcel qu'il « ne peut y avoir de possibilité de négociation ni de compromis tant que le drapeau français flotte sur Fachoda ». Delcassé répond par le biais de l'ambassadeur britannique : « Ne me demandez pas l'impossible, ne me mettez pas au pied du mur. » tout en questionnant avec inquiétude : « Vous ne feriez pas de Fachoda une cause de rupture entre nous ? » ce à quoi répond positivement Monson. Au cours de ces négociations, la Royal Navy effectue des démonstrations devant Brest et Bizerte. De plus, le gouvernement français n'est pas sans savoir que l'alliance russe est peu fiable et que l'Allemagne cherche à tout prix à diviser les deux puissances coloniales. Il n'est pas si ancien le temps où, suite au relèvement trop rapide de la jeune République après sa défaite contre la Prusse, Bismarck projetait une guerre « préventive » contre la France. Guillaume II, au sujet des manœuvres de la marine anglaise écrivait, de manière révélatrice : « la situation va devenir intéressante. ». Le 1er novembre, Delcassé, conscient du déséquilibre des forces militaires et diplomatiques aussi bien sur place qu'en Europe, est contraint de céder devant les exigences britanniques. Le 3, la nouvelle est officiellement confirmée au gouvernement de Salisbury par de Courcel. Ce n'est que le 11 décembre que Marchand quitte Fachoda pour Djibouti qu'il ne gagnera que six mois plus tard.

III. Un règlement pacifique

a) Une défaite diplomatique de la France

Le 21 mars 1899, une convention franco-britannique est signée qui limite les zones d'influence respectives des deux puissances coloniales à la ligne de partage des eaux entre le Nil et les affluents du lac Tchad. Afin de sauver la face et pour limiter la portée de l'humiliation, cet accord est intégré, en tant qu'acte additionnel, au texte du 14 juin 1898 qui fixait les limites nord du Dahomey 12 et de la Côte-de-l'or 13 et rectifiait à l'avantage de la France certains points de la ligne Say-Barraoua. Concrètement, la France reçoit en compensation le Ouadaï, le Kanem, le Baguirmi, le Tibesti 14, provoquant de vives réactions de la Porte, ignorées par l'Angleterre. De plus, exploitant son succès, le gouvernement britannique impose la création, en janvier 1899, du condominium anglo-égyptien du Soudan, placé sous l'autorité de Kitchener. Malgré la ferveur nationaliste, les deux gouvernements ont toujours gardé une relative sérénité et des rapports cordiaux face à cette crise. L'opinion britannique, malgré le succès de la diplomatie anglaise, aurait pu garder une certaine animosité vis-à-vis de la France si la guerre des Boers n'était survenue aussitôt. En France, les réactions furent violentes mais de courtes durées. La question de l'Alsace-Lorraine, la laïcité et surtout l'affaire Dreyfus ont surtout, et peut être même plus que Fachoda, exacerbé les sensibilités.

b) Les prémices d'une future entente

Quant à Delcassé, bien qu'anglophobe, il amorce le rapprochement avec l'Angleterre en délaissant quelque peu l'alliance russe, qui reste en bonne place dans la diplomatie française, prenant à contre-pied la politique de Hanotaux. Le courage de Delcassé réside dans le fait qu'il commence à mener une politique réaliste bien souvent à l'encontre des émotions de son opinion publique. La caution allemande à la guerre des Boers, et le refus de tout soutien français à cette cause, contribue également au réchauffement des relations tout comme la stricte neutralité française dans le guerre survenue entre la Russie et le Japon soutenu par la Grande-Bretagne. Les visites réciproques de Edouard VII à Paris et du président Loubet à Londres sont la manifestation d'une plus grande coopération. Le 8 avril 1904, la France signe à Londres une convention par laquelle elle s'engage « à ne pas faire obstruction à l'action de la Grande-Bretagne dans ce pays [L'Egypte] par des demandes visant à limiter le temps d'occupation britannique, ou de quelque autre manière. ». En outre, ce texte règle tous les contentieux territoriaux entre les deux nations. En échange de la promesse française, Londres laisse à Paris tout loisir d'établir un protectorat sur le Maroc. Cette concession est ouvertement dirigée contre l'Allemagne qui ne cache pas ses ambitions dans ce pays. Lors des crises marocaines, Londres soutiendra toujours Paris. L'exigence allemande du départ de Delcassé à cette occasion, montre le poids de ce personnage dans la réalisation de l'Entente Cordiale ; cette impossible alliance qui se dessine pourtant entre la France et la Grande-Bretagne. La France échange donc ce qui ne lui appartient pas contre un territoire stratégique, contrôlant l'entrée de la Méditerranée, face à Gibraltar, sur la route des Indes. L'Angleterre, de son côté, se libère de vingt années de dissensions sur la question africaine et donne un gage de confiance à un futur allié.

Conclusion

L'incident de Fachoda est donc indéniablement un échec de la diplomatie française qui pensait pouvoir faire céder un régime britannique décidé à garantir ses intérêts en Egypte. En somme, l'expédition Marchand, en plus d'être mal préparée, n'était appuyée que par un régime républicain isolé en Europe, affaibli par l'affaire Dreyfus et qui n'avait pas les moyens de sa politique coloniale incarnée par un Hanotaux peu au fait des réalités du terrain, aveuglé par son rêve d'expansion et encouragé en cela par le comité de l'Afrique française et les militaires. Le manque de concertation franco-britannique sur la question égyptienne est bien réel et c'est cette absence de dialogue qui a conduit à la crise. Le gouvernement britannique, conscient de sa supériorité, rechignait également à discuter des questions importantes avec une France dont l'instabilité gouvernementale déroutait les dirigeants anglais et influait sur la cohérence de sa politique extérieure.

La France sort malgré tout relativement gagnante en obtenant immédiatement, en guise de contrepartie, des territoires sahariens du Soudan occidental. Plus tard, elle confirmera cet avantage en troquant ce qu'elle ne possédait pas au Soudan contre son hégémonie sur le Maroc.

Toutefois, l'échec français à Fachoda est un choc salutaire qui permet aux deux ennemis irréductibles de sortir de cette logique d'affrontement en recadrant leurs politiques étrangères respectives, dorénavant tournées contre l'adversaire commun qu'est devenue l'Allemagne.