Alexandrie

Introduction

Suite à la conquête de l'Asie Mineure, Alexandre s'oriente sur la Phénicie ; campagne au cours de laquelle il fait détruire deux des très grands ports méditerranéens que sont Gaza et Tyr, rendant de fait l'élaboration d'un nouveau centre portuaire nécessaire dans la région. Portant la marque personnelle du souverain macédonien, le chantier est officiellement ouvert le 30 mars 331.

De toutes les cités portant le nom d'Alexandre, l'Alexandrie égyptienne est indéniablement celle qui connaîtra le plus grand rayonnement et ce, immédiatement après sa fondation. Il en est pour preuve les différents qualificatifs tels que « la Belle » ou encore « la Grande » qui lui seront rapidement attribués. Alexandrie peut dès lors être considérée comme le siège de l'Hegémôn d'Alexandre Le Grand et supplante dans les esprits des cités grecques majeures que peuvent être Athènes ou encore Sparte dans l'exercice de cette prépondérance politique. Il est donc particulièrement intéressant de se pencher plus avant sur ce qui fonde l'essence et l'influence alexandrine.

Remarquons plus particulièrement qu'au sein du monde grec, la fondation d'une cité revêt une importance symbolique toute particulière. Cette implantation en terre égyptienne ajoute à Alexandrie un caractère singulier qui a contribué à assurer sa prospérité et sa force.

I. La genèse d'Alexandrie

a) Les mythes de fondation

Après avoir soumis Gaza à sa puissance, Alexandre se rend en Egypte où il est accueilli en libérateur car sa venue a fait fuir le satrape perse Mazacès qui se rend à lui sans livrer combat. C'est en effet Artaxerxès III qui avait placé l'Egypte sous domination perse en 343 a.v.-J.C. Le séjour d'Alexandre en Egypte est très bref : on le situe entre l'hiver 332-331 et le printemps 331. C'est donc pendant ces quelques mois que le roi macédonien lance la construction de la cité qui allait porter son nom. A l'époque de la fondation d'Alexandrie, son oikiste, Alexandre Le Grand, fils de Philippe II, âgé de 25 ans, est roi de Macédoine depuis octobre 336, date de l'assassinat de son père. Cependant, Alexandre rejette quelque peu sa filiation et ses origines macédoniennes. En effet, il est obsédé par l'idée de bâtardise et n'excluait pas l'hypothèse d'être le fils de Zeus, le dieu suprême du Panthéon grec. C'est donc cette motivation religieuse qui va pousser le souverain macédonien à se rendre à l'oasis de Siouah (ou Siwa), pour consulter l'oracle réputé infaillible d'Ammon que les Grecs assimilaient à Zeus par syncrétisme. Suite à cette consultation de l'oracle, il n'est pas impensable de considérer que le clergé ait donné à Alexandre le titre de Pharaon. Quoiqu'il en soit, cette visite marque la naissance du culte royal d'Alexandre. A Alexandrie, il reçoit à la fois un culte civique en qualité de héros fondateur et un culte royal en qualité de Dieu protecteur. D'ailleurs, le sanctuaire de Siwa, connaissant une grande renommée chez les Grecs et les Macédoniens, on peut se demander si la propagande royale n'a pas développé volontairement le thème de l'origine divine d'Alexandre, renforçant ainsi l'aura qui entoure le souverain macédonien. En ce qui concerne les Egyptiens, il ne fait aucun doute pour eux qu'Alexandre est le fils d'Ammon. Diodore de Sicile, historien grec du Ier siècle a.p.-J.C. écrit à ce sujet que « le prophète, parlant au nom du dieu, salua Alexandre comme son fils ». L'historien et philosophe grec du IIe siècle a.p.-J.C., Arrien, écrit quant à lui, dans son Anabase, que celui-ci aurait « entendu ce que son cœur désirait ». Toutefois, on ne sait pas ce qui fut exactement dit entre Alexandre et le prophète à Siwa. L'on peut supposer que le macédonien aborda le sujet de son expédition et ses desseins. Mais un autre fait tout aussi extraordinaire que le premier nous est conté par Plutarque. Il nous apprend qu'avant de se rendre à l'oasis, Alexandre est averti par une vision d'Homère qui lui enjoint de fonder une ville près de l'île de Pharos. Homère lui aurait cité ces quelques vers : « Il existe un îlot en la mer houleuse par devant l'Egypte qu'on appelle Pharos ». A ce songe se serait ajouté un prodige. Alexandre aurait utilisé de la farine, et non de la craie comme il était d'usage, pour tracer les contours de la ville, le 20 janvier 331 a.v.-J.C., en compagnie de Deinocratès de Rhodes, l'architecte, et de deux ingénieurs de l'armée, Diadès et Kharios. La farine aurait attiré de nombreux oiseaux qui se seraient mis à la manger. Les devins l'auraient rassuré car ils y auraient vu un signe d'abondance et de prospérité. La fondation d'Alexandrie est donc entourée d'une profusion d'éléments mystérieux et symboliques.

b) La « cité idéale » ?

En 342, Philippe II confie l'éducation d'Alexandre à Aristote qui devient son précepteur. Trois ans auparavant, Aristote écrivait le livre VII de la Politique, dans lequel il analyse et propose ce qui semble être pour lui « l'Etat idéal ». Il y aborde différents points comme le plan de la cité, la répartition de la population, la question des remparts, celle du commerce et bien d'autres encore. Quand Alexandre décide de fonder une cité au nord de l'Egypte pour consolider sa conquête de la façade méditerranéenne, l'influence aristotélicienne dans le choix du site est indéniable. Aristote souligne « qu'il est préférable pour assurer la sécurité et l'abondance des produits essentiels, que la ville et le territoire aient accès à la mer ». Après les destructions de Tyr et de Gaza, le site de Pharos reste le meilleur mouillage possible sur une côte inhospitalière, ayant peu de points de repères, avec une rade ouverte aux vents du large ; et ce alors qu'à l'est du site d'Alexandrie, le cap Lochias forme une protection contre les vents les plus redoutables. D'ailleurs, le fait qu'Alexandrie soit tournée vers la mer constitue une rupture radicale avec les réflexes du pouvoir pharaonique qui, tout au long des siècles, a toujours installé ses ports à vocation maritime à l'intérieur des terres. Tel est le cas de Memphis, à la pointe du delta du Nil. Etablir une cité au bord de la mer est une question dont débattaient les philosophes. Platon s'opposant sur ce point à Aristote. Quand le premier voit les risques de corruption et l'accroissement dangereux du nombre de citoyens, le second insiste sur la nécessité d'importer et d'exporter tout en ajoutant que si un état a des visées hégémoniques, il doit se doter d'une puissance maritime proportionnée à ses entreprises. Aristote insiste sur le fait que, pour résister plus facilement aux ennemis, les populations doivent être secourues sur les deux fronts à la fois : sur terre et sur mer. Dans le cas d'Alexandrie, le site terrestre est constitué de collines naturelles (Rhakotis, Bruchion et Panéion) permettant l'implantation de défenses efficaces. Aristote juge les remparts comme étant la « protection militaire la plus sûre ». Ceux d'Alexandrie sont en dents de scie et répondent aux conceptions de l'ingénieur thessalien Polyeidis, dont Charios et Diadès ont été les élèves. Dans les textes, ces remparts rivalisent en taille avec ceux de Syracuse et d'Athènes. Quinte Curce, historien latin du Ier siècle a.p.-J.C., estime qu'ils font 80 stades de long alors que Pline en donne 120 et que Diodore n'en compte pas plus de 40. Ces importants écarts proviennent sûrement de la diversité des stades utilisés ou bien sont le fait de mesures prises lors des agrandissements successifs de la cité. Il semble toutefois que l'estimation de 30 stades (5 600 m) soit la plus juste pour la longueur de l'enceinte antique. Enfin, Alexandrie profite d'une situation intéressante vis-à-vis du Nil. Protégée par celui-ci d'éventuelles incursions perses, la cité est en contact direct avec le lac Mariout auquel aboutissent des canaux, eux-mêmes reliés au fleuve sacré.

Le site d'Alexandrie remplit donc une bonne partie des critères de « l'Etat idéal » énoncés par Aristote. Ce caractère de la cité, fortement ancré dans une influence grecque de par sa conception et sa finalité, l'a tout de suite plus rapprochée du monde grec que du monde égyptien. D'où le qualificatif même de la cité : « Alexandrea ad Aegyptum », c'est à dire « Alexandrie près de l'Egypte ».

II. Alexandrie une cité grecque originale

a) Une cité cosmopolite

Suite à la conquête macédonienne, différentes populations se côtoient sur le même sol. D'ailleurs Polybe décrit la population alexandrine lors d'un voyage vers 145 a.v.-J.C. Selon lui, il y a trois sortes d'habitants : les égyptiens, c'est à dire le fond indigène présent avant la conquête d'Alexandre considérés comme intelligents et soumis aux lois et qualifiés de « Boukoloi », de « bergers ». Viennent ensuite les mercenaires, nombreux et indisciplinés et enfin les alexandrins. D'origine grecque, ils viennent s'installer pour le commerce et gardent quelque chose de propre à la « nation » grecque. A Alexandrie, les mondes citadins et les mondes ruraux ne cohabitent pas : non seulement la cité ne fait pas vivre les paysans mais les refuse dans son enceinte. L'on peut penser que le fond indigène fut vite écarté et s'installa dans la campagne alentour. Nous sommes bien loin du souhait d'Alexandre d'un métissage des populations en contact mais plus proches de la pensée d'Aristote qui déclare que la « cité doit être divisée en clans distincts, et la classe des guerriers doit être séparée de celle des laboureurs ». Notons qu'Alexandrie est avant tout une immense garnison de soldats macédoniens et de mercenaires.Cette division de la population se retrouve dans la division par quartiers dont nous reparlerons plus avant.

Selon l'historien juif du Ier siècle a.p.-J.C. Flavius Josèphe, la communauté juive est très importante et représente environ 100 000 personnes sur une population totale qu'il estime à 1 million d'habitants. L'estimation plus contemporaine de l'historien J. Beloch fait état de 500 000 âmes. Ce qui en fait tout de même la seconde ville de l'Empire romain après Rome. Bien que les grecs soient sans doute majoritaires, Alexandrie a malgré tout été victime de son cosmopolitisme. Des persécutions antisémites se déroulent effectivement sous Néron, Trajan et Hadrien.

Ce mélange de peuples pèse également sur les croyances et la religion en général. Les Lagides évitent les conflits religieux en faisant cohabiter les panthéons grecs et égyptiens. Œuvre remarquable quand l'on connaît la répugnance certaine des grecs pour le culte zoomorphe égyptien. A l'anthropomorphisme de la religion grecque s'ajoute son absence de dogme et de clergé organisé à l'opposé des cultes locaux. Il semble que l'ancienneté primordiale de l'Egypte, prônée par des philosophes comme Platon, explique cette tolérance. Parmi les dieux arrivés en terre égyptienne avec les immigrants grecs, les plus répandus sont Déméter (déesse de la fertilité et des moissons) et Dionysos dont le culte, favorisé par Alexandre, incarne le goût des alexandrins pour la « bonne vie » et protège la dynastie des Lagides. Ptolémée Ier est d'ailleurs représenté sous ses traits. De plus, la fête des Ptolemaia semble être un instrument de la propagande royale destiné avant tout aux sujets grecs, majoritaires dans la cité et se partageant les hautes fonctions administratives. La religion permet donc d'unifier une population hétérogène et reste un instrument fort dans les mains du pouvoir. Le syncrétisme, dans un tel cadre, ne peut que se développer. Afin de satisfaire et les grecs et les égyptiens, une double dénomination est donnée à la divinité. Apollon porte ainsi le nom d'Horus. Cet état de faits est conforme à l'ambition d'Alexandre qui voulait accueillir toutes sortes de pratiquants. L' « invention » du dieu Sérapis reste sans doute le meilleur exemple de la volonté royale d'unification religieuse. Dieu d'origine égyptienne, sa représentation a été hellénisée pour toucher l'ensemble des alexandrins. Avec sa compagne Isis, ils étaient souvent associés au couple royal dans les formules officielles ou les formules de serments.

Alexandrie cherche donc à faire cohabiter pacifiquement ses différentes composantes ethniques notamment par le biais de la religion et des cultes dynastiques, assimilant culture grecque et culture autochtone.

b) La trame urbaine

La forme générale de la cité ressemble à une Chlamyde selon Plutarque. Il s'agit d'une pièce d'étoffe rectangulaire à trois côtés droits et au quatrième arrondi aux angles. Ce manteau étant utilisé chez les macédoniens et les grecs. La ville d'Alexandrie est conçue sur la base du plan en damier, tel qu'il est présenté dans la cité grecque de Milet. Détruite en 494 par les perses, elle est libérée en 479 avant d'être reconstruite sur un plan aux alignements réguliers et fonctionnels avec des rues orthogonales et des îlots d'habitations géométriques. Attribué par Aristote à Hippodamos de Milet, bien qu'il n'en soit pas l'inventeur, cette conception de la ville répond à un idéal de société par la recherche de la simplicité, le goût de la clarté et les efforts de division de zones fonctionnelles. Ce plan, novateur à l'époque d'Hippodamos, est déjà ancien sous Alexandre. Il a été adopté à Alexandrie pour répondre à des exigences d'installations pratiques. En effet, la rapidité des mouvements de la troupe et des communications est assurée dans une ville conçue de telle manière. De plus, le bon acheminement de l'eau est lui aussi plus simple à mettre en œuvre. Des préoccupations hygiéniques ne sont donc pas étrangères à ce choix. Deinocratès, l'architecte choisi par Alexandre pour bâtir Alexandrie, s'est donc attaché à cette vision des choses. Toutefois, ce dernier a augmenté la largeur des avenues et a construit des bâtiments plus imposants tout en augmentant également la surface des parcs. Alexandrie, si elle adopte un modèle grec, rompt toutefois avec la tradition hellénistique et est la première à le faire. On remarque donc un goût du grandiose qui peut être dû au pays profondément marqué par les réalisations grandioses de l'Egypte des Pharaons. A cette potentielle rivalité, il faut ajouter la remarque suivante : les villes égyptiennes, elles aussi, répondent à un tel schéma de construction. Plus particulièrement, la topographie de la ville nous est décrite par le Pseudo-Callisthène, Diodore et Strabon dans ses grandes lignes. Il faut nous fier en partie à ces indications car les fouilles archéologiques à Alexandrie sont très délicates à mettre en place et n'apportent de fait, pour le moment, que peu de résultats probants. Quoiqu'il en soit, Pseudo-Callisthène et Philon d'Alexandrie sont d'accord pour nous dire que la cité comporte cinq quartiers désignés selon les cinq premières lettres de l'alphabet. Quelques sources épigraphiques confirment ces témoignages.

Au delà du plan, les réalisations architecturales prennent également une place fondamentale dans la trame urbaine de la cité. Le monument qui marque peut être le plus les esprits est bien évidemment le Phare d'Alexandrie construit sur l'île de Pharos. Il est une des merveilles du monde et a été bâti sous Ptolémée II Philadelphe. Son architecte semble être Sostrate de Cnide qui a été contraint d'élever très haut le phare du fait de la platitude de la côte alors que les phares grecs étaient généralement installés sur des promontoires naturels. Pour plus d'informations, on peut se référer aux travaux récents de Jean-Yves Empereur qui a localisé et restitué dans le détail l'implantation et la conception exacte de cet ouvrage. L'île de Pharos, sur laquelle est installé le phare, est reliée au continent par l'Heptastade, une digue qui, comme son nom l'indique, est longue de sept stades. Sa construction a permis la création de deux ports distincts : l'Eunostos à l'ouest et le Magnus Portus à l'est dont nous reparlerons plus avant. Alexandrie est le siège de la dynastie royale des Ptolémées. A ce titre, il existe de nombreux bâtiments à usage des monarques, de leur cour et de l'administration du pays. Le palais royal devait se tenir face au cap Lochias. De ce palais devait partir une grande avenue de 15 stades (3000 m) de long et de 1 plèthre (30 m) de large. De part et d'autre de cette avenue de Canope se développaient des immeubles à portiques et colonnades. Les autres artères de la ville étant toutes moins larges que l'axe central. Malgré tout, le cadre de la vie publique alexandrine reste difficile à localiser. Bien que l'on puisse avancer qu'entre le littoral et l'avenue centrale se trouvaient le temple de Poséidon, la bibliothèque, l'université et le théâtre. De l'autre côté de l'avenue, pouvaient se tenir les bâtiments administratifs, le gymnase et le palais de justice (Dikâstérion). Selon Strabon, le théâtre était voisin du palais et se tenait peut être sur la colline du Bruchion qui est un site intéressant pour des constructions de ce type. Polybe nous apprend qu'il était dédié à Dionysos. Il existait également plusieurs stades, dont un hippodrome, et la ville était renommée pour ses concours. Il existait également de nombreux temples, les deux principaux étant les deux Sérapeum dédiés à Sérapis à Canope et à Alexandrie même. A ces ouvrages monumentaux visibles, il faut ajouter que le creusement d'un grand canal partant d'un bras du Nil permettait une bonne alimentation en eau. Couplés à ce canal canopique, de nombreuses citernes et aqueducs ont été élaborés. Les quelques citernes encore conservées à ce jour sont immenses et devaient être, à l'origine, très nombreuses. Le soin apporté par les romains aux aqueducs est manifeste et de nombreuses sources épigraphiques le montrent.

III. Un pôle incontournable du monde méditerranéen

a) Prédominance et force économiques

Comme nous l'avons vu plus haut, la construction de l'Heptastade a permis la création de deux ports distincts. L'ensemble est ainsi mieux protégé des vents et il est alors possible d'implanter un mouillage à vocation militaire et un autre à vocation commerciale. Le port occidental est l'Eunostos, ce qui signifie Bon Retour. Le second est situé au nord-est ; il s'agit du port oriental : Portus Magnus ou port des Ptolémées. La formation de ces deux ports est, de plus, une situation typique chez les grecs qui appréciaient ce type de configuration. La cité d'Athènes comportait plusieurs ports et il en va de même à Ephèse, Cyzique ou encore Cnossos. A ces deux ports maritimes, il faut ajouter le port fluvial qui draine les richesses de l'Egypte. Alexandrie, grâce à ces installations, est une véritable charnière commerciale.

Alexandrie comporte également toute une série de marchés (emporia) qui assure la vente des produits. On pense qu'en plus de l'agora publique à l'intérieur de la ville, il existait une agora marchande annexée au port comme c'était le cas à Cnide, à Halicarnasse ou encore au Pirée.

Ainsi, la cité alexandrine est-elle parsemée de multiples ergasterion, qui, sous un même terme, regroupe les boutiques, les échoppes, les ateliers et les fabriques. Strabon (XVI, 25) insiste sur l'artisanat du verre, celui la poterie, le travail du métal, le textile, la parfumerie, la papeterie ou encore la mosaïque. Ces commerces semblent être groupés par rues et spécialisés par quartiers. L'industrie du verre remonte à l'époque pharaonique et était réservée à l'exportation. La qualité de ce dernier est attestée par les sources littéraires. La poterie, quant à elle, est surtout constituée aux IVe et IIIe s a.v.-J.C. de vases athéniens importés. Ce n'est qu'au IIIe s a.v.-J.C. que la fabrication prend de l'ampleur sur place. La toreutique, c'est à dire le travail de la vaisselle en métal, est elle aussi un héritage pharaonique mais également perse. Le travail de l'or, de l'argent et du bronze ; l'orfèvrerie en général est réputée et très développée de part la richesse de l'Egypte en matières précieuses. L'industrie textile est elle aussi florissante. L'Egypte produit du chanvre, de la laine et du lin. Les revenus qui en sont tirés sont contrôlés par l'Etat alors que les laines d'importations sont lourdement taxées. Le tissage à plusieurs lices, qui permet la création de motifs multicolores, est une invention des alexandrins qui rivalisent, grâce à cette innovation, avec les étoffes perses. La parfumerie et les produits pharmaceutiques tiennent également une place prépondérante. L'Egypte est un carrefour avec l'Arabie et le delta est fécond de diverses plantes. De plus, les besoins des embaumeurs sont grands car cette pratique très répandue assure un marché florissant aussi bien localement qu'à l'exportation. Le papyrus est lui aussi très cultivé dans le delta et s'exporte partout dans le monde méditerranéen. Pour ce qui touche aux importations, l'huile et le vin sont très demandés. Mais le marché est très réglementé car le prix de l'huile à Alexandrie est de loin très supérieur à celui pratiqué dans le reste du monde grec. Les Lagides chercheront à développer la production de vin mais celle-ci restera toujours insuffisante pour satisfaire les besoins. Les taxes à l'importation sont souvent d'un tiers à la moitié de la valeur du produit ce qui permet là encore de dégager d'abondants bénéfices pour le royaume. Strabon nous indique encore que les exportations restent de loin supérieures aux importations.

Sans ce cadre maritime, nous l'avons déjà précisé, la plate-forme commerciale qu'est Alexandrie ne serait rien. Les chantiers maritimes y sont donc particulièrement importants. Le bois est importé de Phénicie, de Chypre ou d'Asie Mineure car c'est une ressource qui fait défaut en Egypte. Malgré ce handicap, Alexandrie possède une flotte puissante dont la force repose sur les innovations que les alexandrins ont apporté à leurs navires de guerre qui étaient alignés le long de l'Heptastade.

Afin de stocker tous ces biens, deux vastes ensembles d'entrepôts ont été bâtis, sans doute proches des marchés. L'un se situe à Nea Polis, dans une zone proche de la mer, et l'autre se situe Ad Mercuriam, c'est à dire au sud de la ville.

Quoiqu'il en soit, la principale richesse de l'Egypte reste le blé qui alimente le pays mais également l'Italie à l'époque romaine. C'est d'ailleurs pour cette raison que les sénateurs sont interdits de séjour en Egypte et ce afin d'éviter qu'un potentiel tyran ne bloque l'approvisionnement de Rome. Ce précieux blé était donc stocké dans des greniers sous la responsabilité d'un sitologue. Selon Claire Préaux, ces greniers avaient des fonctions analogues à celles des banques. Le sitologue gère, reçoit et paie, opère des virements par simples transferts d'écriture. Ce sitologue peut également recevoir en dépôt du blé en provenance de greniers particuliers et ce contre paiements. Une partie du blé royal est reversé aux fonctionnaires, une autre est mise à la disposition de la population et la grande partie est exportée. L'approvisionnement en blé est confié à un exégète garant de la paix publique du fait de récurrence des révoltes dues à la disette.

b) Un « phare » culturel

Outre le phare, la bibliothèque est un des éléments les plus symboliques de la cité. Couplée au musée, elle rassemble les plus grands spécialistes des disciplines littéraires ou scientifiques. Le musée est sous la protection des Muses pour lesquelles sont instaurés des concours solennels. Cette implantation culturelle politiquement voulue par les Lagides marque la farouche concurrence entre monarchies orientales pour la suprématie intellectuelle. Les écrivains et les savants attachés au musée et à la bibliothèque prennent leurs repas en commun. Un de leurs privilèges est l'exemption d'impôts et la sitêsis qui prend au frais de l'Etat la charge de la nourriture. Le directeur du musée étant un grand prêtre. Parmi les grands savants qui ont fréquenté ces lieux, on peut citer Hérophile et Erasistrate pour l'anatomie ou encore Hipparque pour l'astronomie. A ces derniers, il faut ajouter les importants travaux de Zénodotos, Callimaque et Eratosthène.

La bibliothèque est un instrument nécessaire au développement de l'université. Elle rassemble, classe et créée les manuscrits. Sous le règne de Ptolémée Philadelphe, l'on estime à près de 200 000 le nombre de volumes. Toutefois, le volumina est limité en texte et explique pour partie l'importance de ce nombre. Il faut également préciser que les doubles constituent la majorité de ces volumen. L'on estime donc à 50 000 volumes les originaux. La majorité est au musée dont la bibliothèque en elle-même n'est qu'une annexe. La situation d'Alexandrie, au sein du pays du papyrus, est garante de la pérennité d'un savoir-faire quant à la recopie. Le premier bibliothécaire est Démétrios de Phalère qui, aux environs de 290 a.v.-J.C., conseille à Ptolémée Sôter l'achat et la recopie de manuscrits. Le choix du bibliothécaire est extrêmement important pour le développement de la bibliothèque. Après Démétrios de Phalère, c'est Zénodotos, un spécialiste d'Homère, qui prend sa place. Viendront par la suite Callimaque, Eratosthène, Apollonios de Rhodes, Aristophane de Byzance et Aristarque. Toutes ces personnalités contribueront à la gloire du musée et à la vitalité de la bibliothèque. La présence de tels érudits est également nécessaire pour les critiques de textes et les commentaires. Très vite les locaux vont se révéler trop exigus pour la somme de documents. Au sein du Sérapéum, on entrepose les livres les moins nécessaires ainsi que les doubles et on établit un atelier de préparation du papyrus et de recopie. En 47 a.v.-J.C., César, assiégé par Achillas, fait incendier la flotte égyptienne et les arsenaux pour éviter la prise de sa propre flotte laissée sans équipages dans le grand port. L'incendie se propagera à la bibliothèque et ravagera ses collections. Après la conquête romaine, la bibliothèque, selon Plutarque, est reconstituée par un don d'Antoine. Toutefois, rien n'empêchera l'éparpillement des manuscrits le plus souvent vers Rome. A partir du IVe s a.p.-J.C., il n'existe plus de bibliothèque publique à Alexandrie ; seuls subsistent des fonds privés.

c) Le centre d'un pouvoir politique

A la mort d'Alexandre, Ptolémée obtient l'Egypte et fonde sa propre dynastie tout en choisissant Alexandrie pour capitale. La cité devient donc le siège du pouvoir royal et celui de toute l'administration. Les douze souverains lagides, de Ptolémée Ier Sôter, roi de 304 à 285 a.v.-J.C., à Cléopâtre VII, reine de 51 à 30 a.v.-J.C. y résideront. Les successions au sein des Lagides sont toutes difficiles et marquées par une violence récurrente. Cet état de fait s'explique par la hiérarchie de cette maison qui est semblable à celle des grandes monarchies orientales telles l'ancienne royauté égyptienne et la royauté perse. L'étiquette est effectivement très lourde et la multiplication des titres et des compétences ainsi que la course aux honneurs entraînent la constitution de clientèles qui exacerbent les rivalités. Les principales charges royales sont confiées à l'épistolographe qui dirige la chancellerie royale, gère les plaintes et les requêtes. Viennent ensuite l'archidicaste qui s'occupe de la justice, l'alabarque qui a la charge des douanes et l'idologue qui est l'intendant du domaine royal. A ces grands dignitaires « civils », il faut ajouter la puissance du clergé d'Alexandrie qui reste le plus influent d'Egypte.

L'institution du culte dynastique associe le roi vivant à ses ancêtres défunts. En effet, entre les VIIIe et VIe siècles, il est de tradition dans le monde grec que le guide de l'expédition et fondateur d'une nouvelle cité jouisse du privilège d'être enfoui au cœur de la cité, sur l'agora où un culte public lui est rendu. D'abord gardée à Babylone, la dépouille d'Alexandre revient en Egypte grâce au rapt de son tombeau par Ptolémée Ier, son général et successeur en Egypte. Ce dernier le fait d'abord enterrer à Memphis, la capitale traditionnelle des Pharaons, puis à Alexandrie, dans un somptueux tombeau construit pour lui seul : le séma. Ptolémée Ier met ainsi en place le culte d'Alexandre mais un pas est franchi quand Ptolémée II institue son propre culte ; Car le culte du souverain permet de fonder le pouvoir sur la base la plus forte qui soit : la sacralité qui implique légitimité et intangibilité de la fonction royale.

Conclusion

Alexandrie est indéniablement une cité à l'âme grecque qui puise dans sa situation orientale et dans son influence mondiale un caractère qui lui est propre.

Il est donc compréhensible et légitime de parler d'alexandrinisme pour définir la culture originale, mais toutefois hellénistique, qui se développe dans cette ville à partir du IIIe siècle a.v.-J.C.

Bibliographie

Ouvrages spécifiques :

A. Bernard, Alexandrie la Grande, Editions Arthaud, collection « Signe des temps », 1966, Réed. 1998.
A. Bernard, Alexandrie des Ptolémées, CNRS Editions, Paris, 1995.
Sous la direction de C. Jacob et de F. de Polignac, Alexandrie IIIe siècle A.V.-J.C., Autrement, Paris, 1992.

Biographies :

R. Caratini, Alexandre le Grand, Hachette Littératures, Paris, 1999.

Sources directes :

Aristote, La Politique, Livre VII, Les Belles Lettres, Paris, 1986.

Dictionnaires :

Dictionnaire de la Grèce antique, Encyclopaedia Universalis, Albin Michel, 2000.
Dictionnaire de l'Egypte ancienne, Encyclopaedia Universalis, Albin Michel, 1998.